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mais

patience infatigable, et ce courage que rien ne rebute et qui brave des difficultés dont l'imagination s'épouvante. Car ce ne peut être qu'en étudiant chaque peuple dans ses plus petits détails, en comparant les usages les plus minutieux et les traditions les plus confuses, en recueillant tous les débris des langues antiques, nous ne parlons pas de celles qui sont anciennes pour nous, de celles qui, mortes déjà pour les hommes qui nous ont précédés sur cette terre, n'avaient laissé chez les nations les plus reculées que des traces vagues et un faible souvenir; ce ne peut être qu'en voyageant sur tout notre globe et en retournant, pour ainsi dire, les couches nombreuses accumulées l'une sur l'autre par la succession des âges, qu'ils rassembleront les matériaux indispensables au succès dont la noble espérance les soutient dans tous leurs efforts.

Mais ce succès, précieux en lui-même, ne fera toutefois que les ramener au point où nous sommes. L'hypothèse d'un peuple primitif impose à ceux qui l'adoptent une difficulté de plus à résoudre. D'une part, reportés par ce systême audelà de l'histoire de l'espèce humaine, ils doivent se jeter dans l'étude de celle des grandes époques de notre globe, pour rendre compte des révolutions physiques par lesquelles ce peuple primitif a été détruit ; et c'est ainsi que toutes les fois qu'on s'occupe à fond d'une question quelconque, on arrive à sentir que pour savoir complètement une

chose, il faudrait ne rien ignorer. D'une autre part, la destruction du peuple primitif étant incontestable, plusieurs de ses parties se sont vues forcées de recommencer le grand œuvre de la civilisation. On peut tout au plus supposer dans quelques contrées quelques souvenirs d'une situation antérieure, quelques traditions, quelques usages. Mais ces souvenirs sont confus, ces traditions vagues, ces usages inexplicables par l'oubli de leurs motifs, et l'ensemble des conjectures devra toujours commencer à cet état de grossièreté et d'ignorance d'où nous avons cru devoir partir.

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CHAPITRE IX.

Des précautions que la nature de nos recherches nous oblige de prendre.

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LUSIEURS précautions nous seront indispensables pour atteindre le but que nous nous sommes proposé dans cet ouvrage.

La première sera de distinguer les époques des diverses religions.

Une nation n'a pas, à la fin d'un siècle, la même croyance qu'au commencement; bien qu'elle adore les même divinités, elle n'en conserve pas long-temps des notions uniformes.

En entrant dans la civilisation, les peuples reçoivent une impulsion qui ne s'arrête plus : mais les changements sont imperceptibles. Aucun signe visible ne les indique. L'extérieur d'une religion reste immuable, lors même que la doctrine se modifie. Le nom seul des dieux ne varie pas et c'est une cause nouvelle d'erreur.

Dans l'esprit de beaucoup de lecteurs assez instruits, le nom de chaque mythologie retrace un ensemble d'opinions dont ils ne demèlent pas les dates. La religion d'Homère et celle de Pindare leur paraît parfaitement semblable, et retrouvant sur les bors du Tibre les mêmes acteurs célestes que sur les rives du Simoïs, ils s'imaginent en

core que le chantre d'Achille et celui d'Énée ont décrit une religion à peu près pareille (1).

(1) Une erreur de ce genre, et même beaucoup plus grave, a diminué le mérite d'un ouvrage qui renferme de grandes beautés. On ne saurait trop regretter que M. de Châteaubriand ait commis, dans ses Martyrs, un anachronisme d'environ quatre mille ans. Il a présenté comme simultanées deux choses, dont l'une n'existait plus et l'autre pas encore. La première était le polythéisme d'Homère, et la seconde le catholicisme de nos jours. Certes, après Euripide, après Epicure, et presque en présence de Lucien, les vierges grecques ne demandaient pas au premier jeune homme qu'elles rencontraient : Ne seriez-vous pas un immortel? Et d'une autre part, il n'y avait encore chez les chrétiens, du temps d'Eadore et de Cymodocée, ni soumission habituelle au pouvoir sacerdotal, ni dogmes fixes, ni rien de ce qui caractérise, en plus d'un endroit, les discours de la vierge et du martyr. L'illustre auteur de ce poëme a de plus été entraîné, par cette erreur, à faire usage d'un genre de merveilleux tout contraire et bien inférieur à celui qui ressortait naturellement de son sujet. Son enfer a tous les défauts de celui de Virgile, parce qu'on sent qu'il est écrit à une époque pareille, lorsque aucun des éléments de la description ne faisait partie d'aucune croyance. Le talent du style ne peut remédier à ce vice de la conception. Le pa➡ radis de M. de Châteaubriand, copie de l'Olympe, est également frappé d'une imperfection qui ne lui permet pas de lutter avec son modèle. Il a la diversité des couleurs de moins et la métaphysique de plus. La pureté au sein de la corruption, la certitude en présence des dontes universels, l'indépendance sous la tyrannie, le mépris des richesses au milieu de l'avidité, le respect pour la souffrance lorsqu'on voyait partout l'exemple de la cruauté indifférente et de la férocité dédaigneuse, le détachement d'un monde où le reste des hommes avait concentré tous ses désirs, le dévouement quand tous étaient égoïstes, le courage quand tous étaient lâches, l'exaltation quand tous étaient vils; tel était le merveilleux qu'on pouvait faire descendre du ciel, et ce merveilleux placé dans l'ame des premiers fidèles, et renouvelant la face du monde, n'eût pas eu peut-être moins d'intérêt que des anges, pâles héritiers des dieux de l'Iliade, traversant l'empirée comme Vénus blessée par Diomède, ou Janon voulant tromper Jupiter.

Si cette critique et une observation placée dans une note antérieure

Il n'en est rien. Les dieux de l'Iliade, loin d'être ceux des poètes romains, ou des lyriques et tragiques grecs, ne sont pas même exactement ceux de l'Odyssée. Les dieux de la Grèce n'ont en commun avec ceux d'Ovide et de Virgile, que le nom et quelques fables dont la signification avait changé. Leur caractère moral, leurs relations avec les hommes à ces deux époques n'ont aucun rapport.

Jusqu'ici, l'on a plutôt recueilli qu'apprécié les témoignages. L'on a cité presque indifféremment sur la religion grecque Homère et Virgile, Hésiode et Lucien. L'on a même consulté avec con

paraissaient des attaques contre l'écrivain qu'elles concernent nous nous croirions obligés d'expliquer notre pensée. Notre ouvrage prouve assez que nous n'adoptons point les opinions religieuses que M. de Châteaubriand a défendues, et sur bien d'autres questions nous sommes certainement d'avis très-opposés. Mais nous ne le confondons point toutefois avec les hommes qui ont embrassé, plus tard que lui, la cause que le premier il a relevée. Quand il a publié le Génie du Christianisme, la lice était ouverte à ses adversaires; le pouvoir superbe qui tenait tout l'univers à ses pieds, ne s'appuyait que sur sa force intrinsèque, et permettait la discussion sur tout ce qui ne touchait point à la politique. M. de Châteaubriand affrontait donc la critique dans toute sa liberté, ce qui est toujours la preuve d'un sentiment honorable de sa propre valeur. Ses successeurs arrivent sous d'autres auspices. Lors même qu'ils auraient, comme lui, le mérite du talent, ils n'auraient pas celui de combattre leurs ennemis à armes égales. Que serait-ce si par hasard ils lui étaient immensément inférieurs sous le premier rapport? s'ils n'avaient pour éloquence que l'emportement, pour originalité que de la bizarrerie, et pour bravoure que la certitude qu'on ne peut leur rendre les coups qu'ils portent? Entre eux et M. de Châteaubriand, il y a la même différence qu'entre un chevalier dans un tournois, n'ayant pour lui que son adresse et sa force, et des inquisiteurs du saint-office, ayant avec eux leurs sbires et leurs familiers.

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