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CONSIDÉRÉE

DANS SA SOURCE,

SES FORMES ET SES DÉVELOPPEMENTS.

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LIVRE II.

DE LA FORME LA PLUS GROSSIÈRE QUE LES IDÉES RELIGIEUSES PUISSENT REVÊTIR.

CHAPITRE PREMIER.

Méthode que nous suivrons dans ce livre.

Nous avons défini le sentiment religieux, le besoin que l'homme éprouve de se mettre en communication avec la nature qui l'entoure, et les forces inconnues qui lui semblent animer

cette nature.

La forme religieuse est le moyen qu'il emploie pour établir cette communication.

Il est évident que le choix de ce moyen n'est arbitraire. L'homme ne se décide point par

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un pur caprice pour telle ou telle forme préférablement à d'autres. Il est déterminé dans son choix, et par les sentiments qui sont naturellement au fond de son ame, et par les notions que la réflexion suggère à son intelligence, et par l'exigeance que lui inspire son égoïsme, qu'on a eu tort de considérer comme son mobile unique, mais dont l'action néanmoins est d'autant plus puissante qu'elle est habituelle et indestructible.

Pour découvrir le résultat de ces causes diverses, deux modes se présentent : observer et décrire le travail de chacune des facultés de l'homme séparément, et de toutes ces facultés réunies, lorsqu'il se crée une religion; ou rassembler les faits qui sont le mieux constatés, relativement aux croyances religieuses des peuplades les plus ignorantes, et rechercher ensuite quelle part dans ces croyances doit être attribuée au sentiment, quelle part à l'intelligence, quelle part à l'intérêt.

La première méthode nous semble trop métaphysique et trop abstraite. Mieux vaut partir de faits historiques, pour remonter aux causes de ces faits.

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CHAPITRE II.

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De la forme que le sentiment religieux revét chez les Sauvages (1).

DEs tribus sauvages que nous connaissons, plusieurs sont dans un état peu différent de celui des brutes. Les unes ignorent l'usage du feu : les autres ne subviennent à leur subsistance que comme les habitants des forêts, ou, moins industrieuses encore, elles n'emploient point à se nourrir l'adresse ou la force, mais attendent que la mort leur livre des débris révoltants et insalubres, dont elles repaissent leur faim vorace. Quelques-unes n'ont pour langage que cinq ou six cris à peine articulés.

Les hordes qui sont immédiatement au-dessus de celles que nous venons de décrire ont plus ou moins perfectionné leurs moyens d'existence

(1) Pour réunir les traits qui devaient composer la peinture des mœurs des Sauvages, nous avons consulté de préférence les voyageurs les plus anciens. Chaque jour les tribus sauvages disparaissent de la terre. Les restes des hordes à demi détruites éprouvent, malgré leur répugnance, les effets du voisinage des Européens. Leurs pratiques s'adoucissent, leurs traditions s'effacent, et les voyageurs modernes retrouvent à peine quelques vestiges de ce que leurs prédécesseurs avaient raconté.

physique. Elles ont inventé quelques instruments de chasse ou de pêche. Elles ont apporté plus de variété dans les sons qui leur servent à exprimer leurs passions ou leurs besoins. Elles ont construit des huttes. Quelques-unes ont apprivoisé des animaux. L'union des sexes a pris une forme plus stable, ou du moins s'est prolongée par-delà le désir et la possession.

Les premières ressemblent aux loups et aux renards: les secondes, aux castors et aux abeilles.

Dans cet état de grossièreté, le Sauvage naît: il souffre, il pleure: il a faim, il chasse ou it pêche. Le besoin de se reproduire se fait sentir. Il le satisfait. Il vieillit, il meurt, ou ses enfants le tuent.

Cependant ce que nous avons nommé le sentiment religieux l'agite : c'est-à-dire qu'il se voit entouré, dominé, modifié par des forces, dont il ne devine ni l'origine, ni la nature; et qu'un instinct, particulier à lui seul (1) entre tous les. êtres, semble l'avertir que la puissance qui anime ces forces inconnues n'est pas sans un rapport quelconque avec lui. Il éprouve le besoin de déterminer, d'établir ces rapports d'une manière fixe. Il cherche au hasard cette puissance. Il lui parle, l'invoque, l'adore.

Comme nous l'avons démontré, ce n'est pas seulement la crainte qui fait naître en lui cet

(1) Livre I.

instinct. Car les objets de sa crainte ne sont ni les objets uniques, ni les objets principaux de son hommage. Sans doute, il place quelquefois dans ce nombre ceux qui lui ont fait du mal: mais il en adore souvent qui ne lui inspirent aucun effroi par eux-mêmes.

Conclure de la terreur qu'il éprouve lorsqu'il les croit remplis de la nature divine, que cette terreur l'a contraint à les adorer, c'est prendre l'effet pour la cause.

Ce n'est pas non plus une idée d'intérêt qui crée son premier culte. Il se prosterne devant des objets qui ne peuvent lui être d'aucune utilité.

Qu'après les avoir déifiés, il cherche à se les rendre utiles, c'est un autre mouvement de sa nature mais considérer ce mouvement comme le premier, c'est encore changer en cause ce qui n'est qu'un effet.

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Le Sauvage adore différents objets, parce qu'il faut qu'il adore quelque chose : mais quels objets adorera-t-il? Il interroge ce qui l'environne. Rien de ce qui l'environne ne peut l'éclairer. Il se replie sur lui-même il tire sa réponse de son propre cœur. Cette réponse est proportionnée à la faiblesse de sa raison peu exercée, et à son ignorance profonde. Cette raison n'a encore aucune idée de ce qui constitue la Divinité à une époque plus avancée. Cette ignorance le trompe sur les causes des phénomènes physiques.

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