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instrument de puissance, un objet de calcul, le privilége de quelques-uns dirigé contre tous. Mais plus nous croirons devoir flétrir, d'une réprobation rigoureuse, les atteintes portées à un sentiment si noble, plus nous devons montrer les avantages de la religion livrée à elle-même.

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CHAPITRE IV.

Des idées d'une autre vie dans le culte des Sauvages.

C'EST surtout en considérant avec attention les conjectures des tribus sauvages sur l'état des morts et la vie à venir, que nous démêlerons clairement la lutte du sentiment religieux et de l'intérêt.

Si, comme nous pensons l'avoir démontré, c'est toujours dans l'inconnu que la religion se place, le centre de toutes les conjectures religieuses doit être la mort car la mort est de toutes les choses inconnues la plus imposante.

L'homme par sa nature n'est point porté à y croire. Cette idée, lors même que sa raison l'adopte, reste toujours étrangère à son instinct. Il ne conçoit de l'univers que lui, et de lui que la vie.

Plus il est près de l'état sauvage, plus son instinct est fort et sa raison faible : plus, en conséquence, son intelligence se refuse à penser que ce qui a vécu puisse mourir.

Les Nègres (1) et plusieurs peuplades de la

(1) Oldendorp, Hist. des Missions, I, 299-301. Dobritzhoffer de Abipon. II, 240.

Sibérie (1), attribuent la mort à la colère céleste ou à la magie; les Sauvages du Paraguay (2), chaque fois que l'un d'eux cesse de vivre, cherchent son ame dans les buissons, et, ne la trouvant pas, disent qu'elle s'est perdue; les Daures portent à leurs morts de la nourriture pendant plusieurs semaines : tant leur paraît extraordinaire, malgré l'expérience, le phénomène si habituel de la destruction!

Cependant la terrible conviction arrive : l'abîme sombre s'entr'ouvre, et nul regard ne peut y plonger. L'homme aussitôt remplit cet abîme par la religion. Le vide immense se peuple; les ténèbres se colorent; et la terreur, si elle ne disparaît pas, se calme et s'adoucit.

C'est de l'idée de la mort que le sentiment religieux reçoit ses plus vastes et ses plus beaux développements. Si l'homme était pour jamais fixé sur cette terre, il finirait par s'identifier tellement avec elle, que la religion fuirait de son ame. Le calcul aurait trop de temps, la ruse trop d'avantages; et l'expérience, ou triste ou prospère, viendrait pétrifier dans les cœurs toutes les émotions qui ne tiennent pas à l'égoïsme ou au succès. Mais la mort, qui interrompt ces calculs, qui rend ces succès inutiles; la mort, qui saisit la puissance pour

(1) Georgi Reise durch das Russisch. Reich. 278-312, 600. (2) Lettr. édif. VIII, 335.

la précipiter dans le gouffre nue et désarmée, est une éloquente et nécessaire alliée de tous les sentiments qui nous sortent de ce monde, c'est-à-dire de tous les sentiments généreux et nobles. Même dans l'état sauvage, ce que la religion a de plus pur et de plus profond se tire de cette idée de la mort. Quand l'habitant des forêts de l'Amérique montre les ossements de ses pères et refuse de les quitter; quand le guerrier captif brave en chantant les plus affreuses tortures, inquiet seulement, au sein de l'agonie, de faire honte aux mânes de ses ancêtres, cet héroïsme est tout entier religieux. Il se compose des souvenirs du passé, des promesses de l'avenir. Il triomphe du présent : il plane sur la vie.

Mais la dégradation que nous avons déjà remarquée dans les conceptions du Sauvage sur ses dieux, vient aussi souiller ses notions d'une vie future. L'intérêt veut arranger ce monde idéal pour son usage; l'intelligence veut le décrire ; et comme elle ne peut rien créer, comme elle ne peut que mettre en œuvre les matériaux déjà existants, le monde idéal devient une copie de ce monde.

Les habitants du Paraguay pensent qu'on y est exposé à la faim, à la soif, aux intempéries des saisons, aux attaques des bêtes féroces, et que les ombres y sont divisées en pauvres et en

riches, en dominateurs et en sujets (1). Les Sauvages de la Louisiane refusent de croire qu'on puisse s'y passer de nourriture (2). Les Othaitiens se flattent d'y retrouver leurs femmes et d'en avoir de nouveaux enfants (3). Enfin, tel est le penchant de l'homme à conclure de ce qu'il est à ce qu'il sera, que les peuples de Guinée, les Groenlandais, les hordes de l'Amérique septentrionale, craignent pour leurs

(1) Lettr. édif. IX, 101. CHARLEV. Hist. du Paraguay, II, 227, 278. Ulloa. Voy. dans l'Amér. mérid. II, 182.

(2) Voy. au Nord, V. p. 331.

(3) Dern. voy. de Cook, II, 164, 165. La fable d'Orphée et d'Eurydice se retrouve presque mot à mot chez les Sauvages du Canada. Un père ayant perdu son fils, et ne pouvant se consoler de sa mort, résolut d'aller le chercher au pays des ames avec quelques compagnons fidèles. Ils affrontèrent beaucoup de périls et supportèrent beaucoup de fatigues. La troupe aventureuse, réduite aux plus intrépides et aux plus vigoureux, arriva enfin à sa destination. Ils furent d'abord entourés d'une foule d'ombres d'animaux de toute espèce au service de leurs aïeux. Le sapins et les cèdres, dont les branches se renouvelaient sans cesse, étaient parés d'une verdure éternelle; et le soleil, descendant deux fois par jour sur cette terre, la ranimait de sa chaleur, et l'inondait de son éclat. Mais un géant terrible, roi de cette demeure des morts, menaça d'un prompt châtiment les profanes qui avaient franchi les bornes de son empire. Le père prosterné lui redemanda son fils, en étalant à ses yeux les présents destinés à le séduire. Le géant s'adoucit, et rendit au Sauvage l'ame réclamée avec tant d'instances. Celui-ci la rapportait dans une outre auprès du corps où elle devait rentrer. Une femme, entraînée par une curiosité funeste, ouvrit l'outre fatale, et l'ame retourna dans le pays des ancêtres. LECLERCQ, Relat. de Gaspesie, p. 312.

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