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des craintes du Sauvage n'affaiblit point nos raisonnements. Nous avons déjà expliqué comment le sentiment religieux, source première de tous les cultes, n'est cependant point la seule faculté de l'homme qui contribue à leur ordonnance. Ici, comme partout, on aperçoit la trace des diverses impulsions qui se partagent cet être à la fois égoïste, raisonneur et moral. A la logique, aride qu'elle est toujours, et bien peu éclairée qu'elle est encore, appartient tout ce qui est anthropomorphisme, à l'intérêt tout ce qui est calcul, au sentiment tout ce qui est émotion. La raison, guidée par l'analogie et trompée par elle, porte dans le séjour des morts l'imitation de la vie. L'intérêt, combinant ses calculs d'après cette imitation, suggère au maître l'exigeance barbare qui dicte les sacrifices de captifs ou d'esclaves, à l'époux l'affection cruelle qui entraîne son épouse dans sa fosse ou sur son bûcher, au chasseur ou au guerrier le désir moins féroce, mais non moins absurde, d'emporter avec lui son arc et ses flèches, sa lance ou sa massue. Le sentiment enfin, combattant tour à tour, contre une intelligence bornée et contre un intérêt ignoble, relève la religion de ces flétrissures. Les regrets et les hommages qu'il consacre aux morts ennoblissent les conceptions religieuses. Il s'empare des images étroites de l'anthropomorphis- ́ me, mais il les épure. Tantôt il enseigne le

désintéressement et dompte l'avarice (1). Tantôt il s'égare dans la métempsycose, et il y a quelque chose d'affectueux et de tendre dans cet effort du Sauvage, plaignant l'ame qui souffre, séparée du corps, et s'efforçant d'en retrouver un pour cette ame souffrante. D'autres fois, il profite de la notion grossière qui rabaisse le monde futur au niveau de ce monde, pour y placer l'abnégation de soi et le sacrifice. Enfin, en dirigeant vers la Divinité la prière du regret qu'il empreint d'espérance, il purifie les notions vulgaires sur l'essence de cette Divinité protectrice, et soulevant, pour ainsi dire, la forme matérielle, l'anime d'un esprit où déjà l'on peut reconnaître quelque chose de divin.

(1) Tous les travaux, toutes les sueurs, tout le commerce << des Sauvages se rapportent presque uniquement à faire hon<< neur aux morts. Ils n'ont rien d'assez précieux pour cet effet. « Ils prodiguent alors les robes de castor, leur blé, leurs haches, << leur porcelaine, en telle quantité qu'on croirait qu'ils n'en «<font aucun cas, quoique ce soient toutes les richesses du pays. « On les voit souvent nus pendant les rigueurs de l'hiver, tandis

qu'ils ont dans leurs caisses des fourrures et des étoffes qu'ils

<< destinent aux devoirs funéraires, chacun se faisant un point

« d'honneur ou de religion d'être, dans ces occasions, libéral « jusqu'à la prodigalité » LAFITEAU, Mœurs des Sauvages, 11, 414.

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CHAPITRE V.

Des erreurs dans lesquelles sont tombés plusieurs écrivains, faute d'avoir remarqué la lutte du. sentiment religieux contre sa forme à cette époque de la religion.

CETTE lutte du sentiment religieux contre sa forme, dans le culte des hordes sauvages, entraîne des contradictions qui ont donné lieu à beaucoup d'erreurs.

Tantôt, de ce que le Sauvage, indépendamment du fétiche qu'il regarde comme son protecteur habituel, reconnaît un grand Esprit, un dieu invisible, auquel il attribue volontiers la création et même la direction générale de cet univers, on en a conclu qu'un théisme pur avait, dès l'origine, été la religion des tribus sauvages.

Les théologiens du XVIIe siècle, et ceux des historiens du XVIIIe qui ne s'étaient pas enrôlés ouvertement sous les étendards de la philosophie, se sont imposé l'adoption de cette hypothèse, comme un devoir sacré.

En vain tous les monuments, tous les récits, toutes les annales de l'antiquité se réunissaient pour attester le polythéisme de tous les peuples, à la première époque constatée de leur histoire :

les écrivains modernes écartaient ce concert de témoignages avec une aisance et une légèreté admirables.

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Quand on leur demandait d'où était venu le polythéisme, puisque le théisme seul était la religion naturelle, « Le culte s'est corrompu », disaient-ils, « les hommes se sont lassés de le << voir si simple. » Mais quelle cause subite avait produit cette lassitude? « C'est qu'il est diffi«< cile », répondaient-ils, « de concevoir qu'un << moteur unique imprime à l'universalité des << êtres tant d'impulsions contradictoires. » Mais la difficulté n'a pas dû être moindre quand les hommes étaient plus grossiers, et s'ils n'ont pu rester à la hauteur du théisme, ils ont pu moins encore y arriver dès leurs premiers pas. On répliquait à cela « que le polythéisme avait été l'effet

du penchant de l'homme à l'adoration de ce qui frappe ses sens (1). » Mais ce penchant existait de tout temps chez tous les hommes: comment

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(1) V. MALLET, Introduction à l'Histoire du Danemarck, p. 7172. Nous citons cet ouvrage comme nous pourrions en citer bien d'autres. Les mêmes raisonnements fautifs et vicieux se glissent partout, et les écrivains les plus graves se sont livrés sur cette matière aux suppositions les plus romanesques. Suivant Court de Gébelin, « les hommes du monde primitif ne sont point ces êtres méprisables ou stupides qui ne vivaient que d'eau et de glands... et prenaient pour des divinités les pierres et les animaux les plus vils... s'ils méconnaissaient les discussions métaphysiques, s'ils n'avaient ni le temps ni le goût nécessaire pour s'y livrer, si la connaissance exacte des vérités les plus importantes leur rendait inutile toute discussion à cet égard, ils n'en ad

se fait-il qu'ils aient cessé de le combattre précisément quand leur raison plus développée leur fournissait plus de moyens d'y résister?

mettaient pas moins une création et un seul maître de l'univers... Long-temps toutes les familles se réunirent ainsi dans le sein de la joie, de la paix, de la vérité, de la vertu. Insensiblement les sages disparurent; les idées sublimes se brouillèrent, s'affaiblirent; les hymnes ne furent plus entendus. Les générations moins éclairées se souvinrent qu'on se rassemblait, et elles continuèrent de le faire; qu'on exaltait les lieux sacrés, et elles les exaltèrent; mais elles crurent qu'on les exaltait pour eux. Elles crurent y voir une vertu divine, et, bornant leurs idées grossières aux objets extérieurs, l'idolâtrie, la superstition prirent la place de la vérité rayonnante. Ainsi on honora les fontaines, les montagnes, les hauts lieux, ou les bocages, Mars ou le soleil, Diane ou la lune. On ne vit plus que la créature, où tout aurait dû annoncer le créateur. » Nous le demandons à tout homme de bon sens comment les premiers hommes qui n'avaient ni le temps ni le goût de se livrer à des discussions métaphysiques, sont-ils arrivés à la notion métaphysique d'un seul maître de l'univers? D'où leur est venue cette connaissance exacte des vérités les plus importantes, qui les dispensait de toute antre recherche? Remarquez que ce n'est point d'une manifestation surnaturelle de ces vérités que l'auteur entend parler; car il nous montre des familles vivant long-temps dans la joie, la paix, la vérité, la vertu. Il s'écarte donc des traditions sacrées, et ne peut les invoquer en faveur de son systême. Il n'admet rien de miraculeux dans la manière dont ces vérités sont parvenues à l'homme, et alors nous sommes bien en droit de lui demander comment l'homme les a découvertes? Les a-t-il reçues des Sages qui ont disparu? D'où sortaient ces sages? qui les avait éclairés ? par quel hasard étaient-ils seuls au-dessus de leur siècle? qui leur avait donné ce privilége? Pourquoi enfin ont-ils disparu? Quand l'homme saisit une vérité, il est dans sa nature de la considérer sous toutes ses faces, de la suivre dans ses conséquences, de s'éclairer sur ce qu'il ignore, en partant de ce qu'il sait. D'où vient que les hommes du monde primitif ont suivi la route opposée? Étrange hypothèse! Ils ont eu des Sages avant qu'aucune expérience leur eût fait connaître le monde qu'ils habitaient,

les

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