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On n'en répétait pas moins l'opinion accréditée, et la priorité du théisme avait acquis, pour ainsi dire, force de chose jugée, lorsqu'un petit nombre d'esprits plus méditatifs et moins disposés à se repaître de phrases sonores, démontrèrent la futilité d'un semblable systême; mais, comme il arrive toujours dans les temps. de partis philosophiques ou politiques, ils traversèrent la vérité pour se précipiter aveuglé

ment dans des erreurs nouvelles.

La régularité admirable de cet univers ne saurait, dirent-ils, frapper des intelligences encore dans l'enfance, auxquelles rien ne révèle cette régularité. L'ordre paraît à l'homme igno

lois de ce monde, l'enchaînement des causes et des effets, enfin quand ils étaient dénués de tout moyen d'acquérir les notions les plus simples; et lorsque les expériences se sont accumulées, les Sages se sont retirés. La vérité rayonnante s'est éclipsée, au moment où de toutes parts croissait la lumière; et le culte qu'on trouve trop abject pour l'homme ignorant, est devenu la religion unique des nations civilisées. C'est néanmoins ainsi qu'on a raisonné pendant cent ans. C'est ainsi qu'on s'est enivré de paroles, et qu'on a consacré à des édifices bâtis sur le sable un temps précieux et des recherches d'ailleurs laborieuses. Si nous avions besoin de réfuter sérieusement de pareilles chimères, nous nous servirions d'une comparaison que l'auteur même emploie dans l'un des morceaux que nous venons de citer. « Les arts », dit-il, « sont fondés sur des principes qui échappent à celui qui les exéa cute en simple manoeuvre et par routine, et sans lesquels on « ne serait jamais parvenu à les perfectionner. » Sans doute, mais le simple manoeuvre a précédé l'artiste. La pratique a existé avant que les principes fussent découverts. On a construit les huttes avant les maisons, et dire que le polythéisme n'est qu'une dégénération du théisme, c'est dire que les cabanes sont une dégénération des palais.

rant une chose simple. Il n'en recherche point la cause. Ce qui captive son attention, ce sont les convulsions, les bouleversements. L'harmonie des sphères ne dit rien à l'imagination du Sauvage. Mais il prête l'oreille à la foudre qui gronde, ou à l'ouragan qui ébranle la forêt. La science, dans ses méditations sur les forces invisibles, s'occupe de la fixité des règles. L'ignorance est captivée tout entière par le désordre des exceptions.

Or, ces exceptions suggèrent à l'esprit des notions toutes contraires à l'unité d'un dieu. Des forces divisées semblent se combattre dans les cieux et sur la terre. La destinée des hommes est exposée à mille influences inattendues et contradictoires, et l'on est tenté d'attribuer à des effets différents des causes différentes (1). Jusque-là tout était vrai dans ces raisonnements: mais aussitôt les philosophes en inférèrent que le genre humain n'avait adoré primitivement que des cailloux, des animaux et des branches d'arbres, et ne les avait adorés que par intérêt et par peur. Voir l'homme prosterné devant ces divinités abjectes, était un triomphe pour des incrédules; et nos oreilles, fatiguées durant un siècle d'amplifications dévotes sur la pureté du théisme primitif, et de pieuses lamentations sur sa dégradation déplorable, n'ont pas

(1) HUME, Natur. Hist. of Relig.

été moins importunées pendant soixante ans, par des déclamations également monotones et aussi peu fondées sur le fétichisme, dont la conception absurde et honteuse était, disait-on, la source de toutes les idées religieuses.

L'erreur n'était pas moins palpable dans un sens que dans l'autre. S'il est certain que l'homme ignorant ne peut s'élever jusqu'au théisme, il l'est également, qu'il y a, même dans le fétichisme, un mouvement qui est fort au-dessus de l'adoration des simples fétiches. Le Sauvage qui les invoque, les considère bien comme des êtres plus forts que lui; sous ce rapport, ce sont des dieux; mais lorsqu'il les punit, les brise ou les brûle, ce sont des ennemis qu'il maltraite, ce ne sont plus des dieux qu'il adore. Le grand Esprit, au contraire, le manitou prototype, n'est point exposé à ces vicissitudes de culte et d'outrage. C'est dans cette notion que le Sauvage concentre ses idées de perfection. Il s'en occupe moins, il n'y pense que par intervalles. L'intérêt du moment l'en détourne ou l'en distrait sans cesse. Peut-être même un instinct sourd l'avertit qu'il ne doit pas faire intervenir dans le conflit vulgaire de passions brutales l'être qu'il respecte (1). Mais il y revient toutes les fois que des émotions profondes ou des affections tendres l'agitent.

(1) Cette idée paraîtra bien subtile pour des Sauvages. Il est certain cependant que toutes les fois qu'on leur demande s'ils

On peut donc envisager le culte des Sauvages sous deux points de vue, suivant qu'on s'attache à ce qui vient du sentiment, ou à ce qui est l'œuvre de l'intérêt. Le sentiment éloigne l'objet de son culte pour mieux l'adorer l'intérêt le rapproche pour mieux s'en servir.

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De là, d'une part, une certaine tendance vers le théisme, tendance qui doit demeurer long-temps stérile, parce que la divinité ainsi conçue est trop subtile pour une intelligence naissante. De là, d'une autre part, des notions grossières qui ne peuvent tarder à être insuffisantes , parce qu'elles sont trop matérielles pour qu'une intelligence qui se développe ne soit pas forcée à les rejeter.

N'apercevoir dans la croyance des hordes ignorantes que le fétichisme, c'est méconnaître les élans de l'ame et les premiers essais de l'esprit. Y voir le théisme pur, c'est devancer les progrès du genre humain, et faire honneur à l'homme encore brut des découvertes difficiles et tardives d'une raison long-temps exercée.

rendent au grand Esprit un culte habituel, ils répondent qu'il est trop au-dessus d'eux et n'a pas besoin de leurs hommages. Il est à remarquer aussi que lorsqu'ils sollicitent des puissances invisibles une assistance ou une indulgence peu conformes aux règles de la justice, ils ne s'adressent point au grand Esprit, mais à leurs fétiches. Louis XI, dans la prière que nous avons rapportée, invoquait Notre-Dame de Cléry; il espérait corrompre la sainte : il n'osait élever jusqu'à Dieu même ses moyens de corruption.

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CHAPITRE VI.

De l'influence des prêtres dans l'état sauvage.

AUSSITÔT que l'homme a conçu l'idée d'êtres supérieurs à lui avec lesquels il a des moyens de communication, il doit supposer que ces moyens ne sont pas tous également infaillibles. Il lui importe de distinguer entre leurs degrés d'efficacité. S'il n'espère pas découvrir les meilleurs et les plus sûrs par ses propres efforts, il s'adresse naturellement à ceux de ses semblables qu'il croit éclairés par plus d'expérience, ou qui se proclament possesseurs de plus de lumières. Il cherche autour de lui ces mortels privilégiés, favoris, confidents , organes des dieux; et, dès qu'il les cherche, il les trouve. De là chez les Sauvages, la classe d'hommes que les Tartares appellent schammans; les Lapons, noaïds; les Samoyèdes, tadiles, et que les voyageurs désignent plus habituellement sous le nom générique de jongleurs.

Ce germe, encore informe, de l'ordre sacerdotal, n'est point un effet de la fraude, de l'ambition on de l'imposture, comme on l'a souvent répété. Il est inséparable de la religion même.

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