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Ce ne sont point les prêtres qui se constituent; ils sont constitués par la force des choses.

Mais à peine le Sauvage s'est-il créé des prêtres, que ces prêtres tendent à former un corps (1). Il ne faut point les en accuser, cela aussi est dans la nature.

Donnez à un certain nombre d'hommes un intérêt distinct de l'intérêt général : ces hommes unis entre eux par un lien particulier, seront par-là même séparés de tout ce qui n'est pas leur corporation, leur caste. Ils regarderont comme un acte légitime et méritoire de faire tout plier sous l'influence de cette caste. Rassemblez-les autour d'un drapeau, vous aurez des soldats; autour d'un autel, vous aurez des prêtres.

Les jongleurs des Sauvages travaillent donc à se renfermer dans une enceinte impénétrable au vulgaire. Ils ne sont pas moins jaloux de tout ce qui tient à leurs fonctions sacrées que les

(1) V. Sur les associations des prêtres dans l'Amérique septentrionale et méridionale, Carver Travels through north America, p. 272. CHARLEVOIX, Journal. DUTERTRE, Hist. génér. des Antilles, II, 367, 368. Biet, voy. dans la France équinoxiale, IV, p.386, 387. LafitEAU, Mœurs des Sauvages, p. 336344. Chez beaucoup de rdes nègres, il y a un ordre de prétres ou une école sacerdotale, désignée sous le nom de Belli. Il faut en être membre, pour exercer des fonctions quelconques. (Hist. gén. de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. IV, 651.) M. Court de Gébelin a été frappé de l'analogie des initiations établies pour être admis dans cet ordre, avec celles qui se pratiquaient chez les Phéniciens. (Monde primitif, tome VIII.)

druïdes de la Gaule ou les brames de l'Inde. Ils s'irritent contre quiconque va sur leurs brisées sans avoir obtenu leur consentement. Ils imposent aux candidats qui sollicitent leur admission dans la corporation privilégiée, des épreuves et un noviciat (1). Le noviciat dure plusieurs années. Les épreuves sont longues, douloureuses et bizarres. Des jeûnes, des macérations, des flagellations, des souffrances, des veilles, sont, dès cette époque, les moyens en usage pour se rapprocher des puissances invisibles (2). L'esprit sombre et lugubre des hiérophantes et des mystagogues dirige déjà les jongleurs (3).

Lorsque, dédaignant ce sévère apprentissage, des profanes se déclarent prêtres de leur propre autorité, ce titre leur est refusé par leurs rivaux: c'est magiciens qu'on les appelle, et leurs

(1) Les noaïds des Lapons sont instruits méthodiquement dans leur art ou leur métier. Voy. d'Acerbi.

(2) Voy. au Nord, V, p. 12. A la Guyane, l'apprentissage durait dix ans, et le jeûne, c'est-à-dire une diminution de nourriture poussée aussi loin que la force humaine pouvait le supporter, se prolongeait une année. Ce jeûne était accompagné de tortures de tout genre. (LAFITEAU, Mœurs des Sauv. I, 330. BIET, IV, ch. 12.) Chez les Abipons, celui qui voulait devenir prêtre se soumettait à une privation absolue d'aliments pendant plusieurs jours, ( DOBRIZHOFFER, Hist. des Abipons, II, 515, 516.) Pour être admis dans l'ordre du Belli, dont nous avons parlé ci-dessus, le récipiendaire se laissait découper le col et les épaules et enlever des lambeaux de chair.

(3) Cet instinct est le même partout. Rien de plus semblable à l'admission des candidats à la prêtrise chez les montagnards des Indes, que celle des jongleurs. ( ASIAT. RES. IV, 40-46. )

prestiges, dont la réalité n'est pas révoquée en doute, sont attribués à des communications coupables avec des génies ennemis des hom

mes.

On aperçoit ici, bien qu'obscurément encore, une distinction qui, par la suite, deviendra d'une extrême importance, la distinction entre la magie et la religion.

A proprement parler, la magie n'est que la religion séparée du sentiment religieux, et réduite aux notions que l'intérêt seul suggère. Tous les caractères que l'intérêt prête à la religion se reproduisent dans la magie. La force plus qu'humaine, les secours obtenus de cette force vénale par les invocations et les sacrifices, indépendamment de la morale, et quelquefois en opposition avec ses préceptes, en un mot, l'emploi des puissances inconnues, en faveur des passions et des désirs de l'homme, voilà ce que cherche en tout pays la dévotion égoïste, et voilà ce qu'en tout pays les sorciers promettent.

Les prêtres des hordes sauvages qui ne promettent que les mêmes choses par les mêmes moyens, se distinguent pourtant des sorciers. C'est que la rivalité qui s'élève de prêtre à prêtre les force à chercher des accusations contre leurs adversaires, et qu'il faut que ces accusations ne soient pas de nature à saper la base du pouvoir sacerdotal.

Celles qui s'appuient sur l'existence des dieux

malfaisants, dont nous avons vu plus haut l'origine, réunissent merveilleusement ce double avantage, car elles fortifient la croyance au lieu de l'ébranler : elles créent deux empires surnaturels, qui s'établissent en face l'un de l'autre, se combattant avec les mêmes armes, trouvant pour appuis les mêmes espérances et les mêmes terreurs, et se renvoyant avec un égal acharnement et des probabilités à peu près pareilles la réprobation et les anathêmes.

Les bûchers s'allument donc pour dévorer les sorciers, les flots s'entr'ouvrent pour les engloutir, aux applaudissements des hordes iroquoises (1) ou indiennes (2), comme autrefois à la grande satisfaction de la populace non moins stupide de Paris ou de Madrid.

Ce n'est que lorsque les progrès de la raison ont décrédité la magie, que les prêtres se résignent à ne voir dans les magiciens que des imposteurs, et ils retardent ces progrès le plus qu'ils le peuvent. Durant combien de siècles n'a-t-on pas dû croire aux sortiléges sous peine d'impiété (3)!

(1) Lafiteau, Mœurs des Sauv. I, 390-393.

(2) Les sorciers sont également punis de mort chez les Sauvages des montagnes de Rajamahall dans l'Inde. Mais ils peuvent racheter leur vie du consentement de la famille de l'ensorcelé. ASIAT. RES. IV, 63. Au Congo, il suffit qu'un prêtre désigne quelqu'un pour sorcier : il est aussitôt tué par les assistants. Dans le royaume d'Issini, ils sont condamnés à être noyés.

(3) On peut remarquer encore dans nos missionnaires une

Nous reviendrons plus tard sur cette matière: Nous montrerons les ministres des cultes déchus proscrits comme magiciens, et les dieux de ces

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grande répugnance à nier le surnaturel des opérations des jongleurs. Plusieurs de nos Français » dit le P. Leclercq, << ont «< cru un peu trop facilement que ces jongleries n'étaient que << des bagatelles et un jeu d'enfant..... Il est vrai que je n'ai pu • y découvrir aucun pacte explicite ou implicite entre les jon

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gleurs et le démon; mais je ne puis me persuader aussi que « le diable ne domine dans leurs tromperies... Car enfin il est « difficile de croire qu'un jongleur fasse naturellement paraître << les arbres tout en feu, qui brûlent visiblement sans se con«sumer, et donne le coup de la mort aux Sauvages, fussent-ils

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éloignés de quarante à cinquante lieues, lorsqu'il enfonce son cou« teau ou son épée dans la terre, et qu'il en tire l'un ou l'autre tout « plein de sang, disant qu'un tel est mort, qui effectivement meurt « et expire dans le même moment qu'il prononce la sentence de • mort contre lui... et qu'avec le petit arc dont ils se servent, << ils blessent et tuent quelquefois les enfants dans le sein de leurs « mères, quand ils décochent leurs flèches dessus la simple figure « de ces petits innocents qu'ils crayonnent tout exprès. » LECLERCQ, Rel. de la Gaspésie, p. 332, 335. La même conviction de l'intervention surnaturelle du diable aux initiations des devins caraïbes, perce dans le récit de ces initiations par Lafiteau, Mœurs des Sauvages, p. 348, et il se montre plein d'indignation contre ceux qui révoqueraient cette intervention en doute. «C'est une industrie des athées», dit-il, p. 374, « et « un effet de cet esprit d'irréligion qui fait aujourd'hui des pro

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grès si sensibles dans le monde, d'avoir détruit en quelque « sorte dans l'idée de ceux mêmes qui se piquent d'avoir de la

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religion, qu'il se trouve des hommes qui aient commerce avec

« les démons par la voie des enchantements et de la magie. On • a attaché à cette opinion une certaine faiblesse d'esprit à la «< croire... Pour établir cependant cet esprit d'incrédulité, il « faut que ces prétendus esprits forts veuillent s'aveugler au << milieu de la lumière, qu'ils renversent l'ancien et le nouveau • testament, qu'ils contredisent toute l'antiquité, l'histoire << sacrée et la profane. » Ibid. p. 374. Il raconte ensuite plusieurs faits qui lui semblent prouver le pouvoir surnaturel ou infernal des jongleurs.

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