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17, rue Soufflot, PARIS (Ve)

CLH

1952

XI

11-14-1925

PRÉFACE

De tous les coins de l'Europe, dévastée et meurtrie par cinq ans de guerre impitoyable et de barbarie scientifique, monte en ce moment une clameur impérieuse et confuse, annonçant que les luttes sanglantes et barbares du passé, les rivalités internationales meurtrières doivent disparaître pour faire place au règne de la justice internationale et de la concorde des peuples. Au lieu de la domination de la force brutale dans les rapports internationaux, ayant pour fin la paix et pour moyen la lutte, on voudrait fonder l'empire de la loi, sous l'auguste égide de laquelle les nations cesseraient d'être une proie les unes pour les autres pour vivre au contraire comme des ouvrières et des associées dans l'œuvre com. mune de la civilisation avec leurs vues propres et leurs activités variées. Voilà ce que recherchent les apôtres enthousiastes de la croyance toujours nouvelle de la paix perpétuelle dans la réconciliation des peuples qui déferle sur le monde avec l'imposante majesté d'une religion.

Toutefois, l'expérience n'a-t-elle pas montré maintes fois déjà que ce ne sera pas à l'aide de spéculations élevées sur des rapports abstraits de nations idéales que l'on fera régner plus d'ordre et de justice dans les relations internationales. Pour cela, il faut au contraire regarder bien en face les faits dans leur réalité souvent décevante et rechercher sans haine ni passion les lois qui semblent les régir. Les expériences dų passé qui constituent les archives précieuses de la raison humaine, forment la meilleure base sur laquelle on puisse construire de nouveaux projets d'amélioration de la vie internationale. Si nous daignons écouter l'histoire, cette maîtresse de la vie, lui demander des leçons et des conseils de prévoyance et de force, les événements nous laisseront moins déçus et moins meurtris. L'ignorance produit de la déception, la déception de l'amertume et l'amertume des maladresses. L'idéo

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logie, ce faux idéalisme qui méconnaît les réalités, est destructive du vrai idealisme qui est la première et la plus nécessaire des réalités. Aux uns, elle donne des ailes d'Icare, aux autres elle fournit des motifs de dédain et de machiavélisme pratique.

L'homme est lié à la terre. Il faut qu'il la connaisse pour pouvoir mieux la maîtriser et la diriger. Les diplomates et les hommes d'Etat ne se meuvent pas dans une sphère de pure intel. lectualité, mais au milieu d'une réalité mouvante et complexe qu'il importe de connaître, sous peine d'éprouver de cruels mécomptes. S'il est grand d'avoir des idées généreuses, il l'est encore davantage de lutter pour des idées justes.

L'idéologie internationale comporte souvent de l'immoralisme politique, de la même manière que le dogme rousseauiste de la bonté et de la vertu naturelles de l'homme engendre de l'anarchie sociale et morale.

Le mouvement de pacifisme idéologique qui entraîne les esprits à l'horreur irréfléchie de la guerre tend à faire croire qu'il suffit de désirer la paix pour l'assurer et ce n'est pas son moindre danger de répandre dans l'opinion que tous les conflits peuvent être aisément résolus. Ils oublient trop que la perfectibilité du cæur humain n'admet pas de révolution brusque ni des sauts profondément transformateurs. Quelques radicales que puissent être les transformations de la politique, rien n'est plus difficile à modifier que ses traditions. Les formes extérieures peuvent changer au point de devenir méconnaissables, mais la substance demeure à travers les modifications successives. Dans l'histoire de l'humanité, il n'y a pas eu de révolution assez radicale pour rompre complètement la loi de la continuité. C'est pourquoi l'antique précepte : « Connais-toi toi-même » n'a encore rien perdu de sa dure et bienfaisante vérité dans tous les domaines où l'activité de l'homme reste primordiale. Il y a encore des vérités fondamentales quoiqu'anciennes, celles de la conscience et celles que révèle l'observation des faits dans le passé comme dans le présent qui sont utiles à rappeler. Voilà à quoi se borne ma modeste ambition.

INTRODUCTION

La Société des Etats, de l'existence de laquelle l'illustre Suarez parlait déjà en termes élevés, ressemblait jusqu'ici à de nombreux égards à une société d'affaires égoïste, avec une justice imparfaite et une police qui l'était encore plus. Ses membres souverains et fiers, doués de mentalités toujours diverses et imbus d'aspirations souvent opposées, n'admettaient pas au-dessus d'eux une autorité supérieure commune, investie de la mission de trancher leurs différends inévitables. Avec une inébranlable conviction, ils professaient la religion de l'intérêt. Avec une application égale et une dextérité variable, ils pratiquaient le culte de l'utile et de leur propre infaillibilité.

La source profonde des conflits internationaux, allant jusqu'à l'emploi de la violence, se trouve avant tout dans la nature humaine avec les nombreuses causes d'imperfections et d'aveuglement qui résultent du jeu des intérêts, des passions, des préjugés, de la faiblesse intellectuelle ou morale. Les grandes luttes internationales, engagées par la passion, conduites par la violence et résolues par la force, sont avant tout des conflits moraux où les génies des peuples, avec leurs moralités diverses, se livrent bataille.

D'un autre côté, la vie internationale n'est qu'un « perpetuum mobile » avec des fluctuations incessantes et des transformations continuelles qui demandent de temps en temps des rectifications correspondantes, enregistrant le progrès des uns et le dépérissement des autres. Elles sont réclamées avec ardeur par les premiers et repoussées avec indignation par les seconds. Dans ces conditions, le conflit est de l'essence même de la vie des Etats, au même

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