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cette loi première, c'est que l'intérêt particulier doit toujours céder à l'intérêt général. Or, une injustice commise pár le Souverain est un mal particulier et passager: mais la résistance à l'autorité, la rebellion est un mal général et permanent, parce qu'elle attaque l'ordre public, d'où dépend la sureté de tous.

Tel est le respect que tout citoyen doit à la tranquillité publique, que cet intérêt l'emporte quelquefois sur les droits d'une justice rigoureuse. C'est en faveur de la tranquillité publique, que le droit des gens admet une prescription à l'égard de la souveraineté, comme les lois civiles l'ont instituée à l'égard des propriétés particulières. Quand un pouvoir est solidement établi, l'origine en fûtelle injuste, il faut le conserver, parce que le salut du peuple y est attaché. Lors même que la prescription n'a pas légitimé le pou voir, il n'est pas toujours permis aux particuliers de l'attaquer à force ouverte. Car, s'il est vrai que je ne dois rien à l'usurpateur, je dois à la société de ne pas troubler son repos par des tentatives impuissantes qui, sans utilité pour le Souverain légitime,

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146 ) ..

⚫ n'aboutiroient qu'à plonger l'Etat dans les horreurs de l'anarchie,

Si l'intérêt de la tranquillité publique peut, en certaines circonstances, obliger les particuliers à ménager une puissance usurpée, quel doit être le respect des citoyens pour l'autorité légitime?

Mais, dira-t-on, ce n'est pas aux particu liers, c'est au peuple tout entier que l'Assemblée constituante attribue le droit de résister au Gouvernement. Or, qui peut douter que le peuple, en faveur de qui les Gou vernemens ont été institués, ne soit en droit de s'élever, à main armée, s'il le faut, contre un Gouvernement qui l'opprime ?

Je n'examine pas encore jusqu'à quel point, et de quelle manière un peuple entier pourroit se défendre contre l'oppression. Mais je dis que la maxime qui consacre le droit d'insurrection doit s'entendre, non d'une nation entière, mais d'une faction quelconque, même d'un seul individu, puisqu'elle le met au nombre des droits naturels et imprescriptibles de l'homme et du citoyen. D'ailleurs, l'usage qu'ont fait de cette maxime les chefs de la Révolution montre bien qu'ils n'ont pas prétendu la borner au cas d'une oppression gé

nérale. Ils savoient trop que le Gouvernement dont ils avoient conjuré la ruine, ne donnoit aucune prise au reproche de tyrannie. Ce n'a été qu'en suscitant des prétentions particulières, en divisant les Ordres de l'Etat, en opposant l'une à l'autre les différentes classes de la société, qu'ils sont parvenus à étendre, et à généraliser l'insurrection. T

Du reste, il ne faut qu'une légère connoissance de l'histoire, pour savoir que l'intérêt du peuple est toujours le prétexte, ja mais le motif des révolutions. C'est un voile usé et transparent, dont les factieux cou vrent leurs vengeances, ou leur ambition. Dans tous les temps, chez toutes les nations, les conspirateurs ont tenu le même langage; et par-tout, le succès à prouvé que ces prétendus libérateurs du peuple étoient ses plus cruels ennemis.

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On trouve dans notre histoire une guerre du bien public, qui se termina par des traités particuliers, où chacun des chefs de la révolte obtint quelque avantage. Il ne fut pas même question de l'intérêt du peuple, à qui les deux partis firent payer les frais de la guerre.

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A quelle honte, à quels remords s'est condamné ce malheureux peuple qui voyoit un ennemi dans Louis XVI, et des amis dans un Mirabeau et un d'Orléans !

Certes, ce n'est pas l'homme sage et vertueux qui, même sous un mauvais prince, lève l'étendart de la révolte. Il connoît mieux, il ressent plus vivement qu'un au tre les abus du Gouvernement, car il souffre, et de son mal, et du mal des autres. Mais si la place qu'il occupe dans l'Etat ne lui fait pas un devoir d'éclairer l'administration, il déplore en silence les malheurs de la patrie, parce qu'il sait qu'un Gouvernement vicieux est un moindre mal que le renversement de l'ordre public. Il sait, pour emprunter les paroles de Bossuet qui traduit et agrandit Tacite, qu'il faut souffrir les violences

des mauvais Princes, en souhaiter de meilleurs, les supporter quels qu'ils soient, ,, espérer un temps plus serein pendant l'orage, et comprendre que la Providence, qui ne veut pas la ruine du genre hu ,, main, ni de la Nature, ne tient pas éternellement le peuple opprimé par un mauvais Gouvernement, comme elle ne bat ,, pas l'univers d'une continuelle tempête.

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Les beaux jours pourront donc refaire ce ,, que les mauvais auront gâté, et c'est vou, loir trop de mal aux choses humaines, » que de joindre aux maux d'un mauvais ,, Gouvernement un remède plus mortel ,, que le mal, qui est la division intes tine. «< (*)

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Quand il seroit vrai que l'oppression poussée aux derniers excès peut légitimer la résistance, un philosophie ami de l'humanité se garderoit bien de révéler au peuple une vérité si dangereuse: un législateur sage n'en feroit pas la base de sa Constitution: il n'établiroit pas l'ordre public sur le droit de révolte il n'inviteroit pas le peuple à prévenir le moment, où l'usage de ce remède. extrême pourroit être justifié par l'extrême nécessité: il n'exposeroit pas à une ruine certaine un empire que le temps et la patience auroient sauvé. Quel jugement por terions-nous d'un instituteur, qui ne parle roit à son élève de l'autorité paternelle, que pour lui apprendre, qu'il est des circons tances, où il peut désobéir à son père ? Tel est l'esprit des leçons politiques des Lycurgue dujour, qui, en s'adressant au peuple, lui

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