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plus séduisantes que la nature elle-même et décrivent un bonheur que l'homme ne goûte jamais. Comme elles sont trom peuses, comme elles sont dangereuses ces peintures d'une félicité parfaite ! Elles enseignent à un esprit jeune à soupirer après une beauté et un bonheur qui n'ont jamais existé, à mépriser le peu de douceur que la fortune a mêlé à notre coupe en attendant d'elle plus qu'elle n'a jamais donné. En général, croyez-en la parole d'un homme qui a vu le monde et qui a étudié la nature humaine plus par l'expérience que par les préceptes, croyez-en ma parole, dis. je, les livres nous apprennent fort peu du monde'. » Cette attaque contre les romans est renouvelée, avec plus de vigueur encore, dans le Citoyen du monde, lettre LXXXIII”. Il faut reconnaître que les romans du milieu du dix-huitième siècle, quelques qualités qu'ils pussent avoir d'ailleurs, n'étaient guère faits pour la jeunesse. Goldsmith aurait voulu qu'il fût écrit pour elle des ouvrages spéciaux, veu qui depuis a été réalisé. « Au lieu de romans d'aventures où sont loués les jeunes gens entreprenants lesquels passent par toutes sortes de péripéties et trouvent, au bout d'une existence de folie, de dissipation et d'extravagance, un mariage opulent, — des hommes d'esprit devraient composer des livres qui n'auraient pas moins d'intérêt pour notre jeunesse. Tel personnage serait loué pour avoir résisté aux entrainements de l'adolescence et deviendrait enfin lord-maire après avoir épousé une jeune fille riche, intelligente et belle. Pour m'expliquer aussi clairement que possible, la vieille histoire de Whittington en laissant le chat de coté — serait plus utile à un esprit encore malléable que Tom Jones, Joseph Andrews' et cent autres livres où

1. T. I, p. 449.
2. T. II, p. 311.

Je rougis, pour l'Université de France, d'avoir à constater ici que Joseph Andrews est inscrit cette année même au programme du certificat d'aptitude à l'enseignement de l'anglais dans les lycées et collèges, examen auquel beaucoup de jeunes filles commencent à se préparer dès l'âge de dix-huit ans. Je ne demande pas, bien entendu, la tempérance est la seule bonne qualité que ne possède pas le héros. Si nos pédagogues, si quelques-uns d'entre eux avaient assez d'intelligence pour faire de tels livres, ils rendraient un plus grand service à leurs élèves qu'avec toutes les grammaires et tous les dictionnaires qu'ils peuvent publier pendant dix ans! ».

A première vue, il peut paraître étrange que Goldsmith ait fait appel aux professeurs pour la composition de tels ouvrages. Nous aurions tort pourtant de nous en étonner. Si au dix-neuvième siècle comme aujourd'hui, ils n'ont pas été les seuls à écrire pour la jeunesse, beaucoup d'entre eux ont réussi dans ce genre sans que leurs livres fussent le moins du monde ennuyeux et rébarbatifs. A Toulouse même, j'en trouverais des exemples. - L'histoire de Whittington sans le chat que l'honnète Goldsmith proposait comme idéal, a été bien dépassée.

IV.

S'il est vrai que l'expérience instruit, Goldsmith devait connaître à fond les questions relatives aux Universités. C'est à Trinity College, Dublin, qu'il entra d'abord, à l'âge de quinze ans. Il y fut admis en qualité de sizar ou boursier. Les sizars ne payaient rien ; ils étaient logés, mal logés, dans les mansardes de l'établissement, et nourris des restes de la table des autres étudiants. Mais en retour ils portaient un costume particulier et devaient s'acquitter de certaines tâches domestiques, balayant les cours et servant leurs camarades à table. Le jeune Olivier, condamné par la pauvreté de sa famille à cette situation humiliante, ne l'accepta qu'avec répugnance. Le malheur voulut par surcroît qu'il tombât sur un maître connu par la violence de son caractère et sa passion pour les sciences exactes : l'élève était médiocre mathématicien, et, comme tel, fut assez malmené. Il fut compromis dans une émeute d'étudiants où il y ent mort d'hommes et soumis à une réprimande publique «quod seditioni favisset et tumultuantibus opem tulisset. >> Peu de temps après, pour célébrer un succès scolaire, il donnait dans sa mansarde une petite fète dont la présence du sexe aimable rehaussait l'éclat. A peine le son du violon se fit-il entendre sous les toits, que le Révérend Theaker Wilder fit irruption chez l'imprudent amphytrion, dispersa les invités terrifiés et alla jusqu'à frapper le délinquant. Celui-ci séchappa avec ses livres qu'il vendit immédiatement, erra quelque temps dans Dublin, partit pour Cork avec un shilling en poche, ayant quelque vague idée d'émigrer en Amérique, puis, mieux inspiré et mourant de faim, se décida à retourner auprès des siens. Son frère aîné le réconcilia avec l'alma mater, et, tant bien que mal, il arriva au grade de bachelier ès arts en février 1749. Quelques années après, il écrivait à ce même frère aîné : « Si votre fils est laborieux, sans passions fortes, il peut réussir dans votre collège; car, il faut le reconnaître, peut-être y encourage-t-on les travailleurs sans fortune plus que dans toute autre Université d'Europe. Mais s'il a de l'ambition et de fortes passions, s'il ressent vivement les dédains d'autrui, gardez-vous de l'y envoyer, à moins qu'il ne puisse embrasser d'autre profession que la

que l'on n'inscrive à ce programme que des livres pour enfants. Mais en anglais on n'a guère que l'embarras du choix des ouvrages, et il est si facile de trouver des romans moins remplis de grossièretés que ceux de Fielding, dont je ne nie pas d'ailleurs les incontestables mérites! - Le même manque de tact dans la désignation des auteurs pour les examens se révèle depuis bien des années. Voyez une lettre insérée dans la Revue de l'enseignement des langues vivantes, t. IV,

p. 103.

1. The Bee, t. II, pp. 405-406.

votre. »

Lui-même avait peu de goût pour l'état ecclésiastique; quoique fils, petit-fils et frère de pasteurs, il ne sentait pas en lui l'étoffe d'un pasteur. On le décida, néanmoins, à se présenter devant l'évèque d'Elphin pour recevoir l'ordination. Mais, soit qu'il n'eût pas subi d'une façon satisfaisante l'examen préliminaire, soit, comme on l'a écrit, que l'évêque eût été choqué de voir le postulant comparaitre devant lui

10e SÉRIE.

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avec une magnifique et peu sacerdotale culotte rouge, soit pour toute autre cause, il ne fut pas agréé et mena quelque temps une existence décousue. Un oncle bienveillant songea à lui faire faire son droit; un autre parent déclara qu'à son avis il ferait un excellent médecin. Nous le voyons bientôt à Edimbourg suivant les cours d'anatomie du professeur Munro. Mais déjà son humeur vagabonde le travaille; il sollicite de son oncle et bailleur de fonds l'autorisation d'aller à Leyde où il arrive après diverses aventures et qu'il quitte ensuite pour Louvain;là , s'il faut en croire une tradition, il est reçu bachelier en médecine'. Puis il va à Paris où il suit les leçons de chimie de Rouelle; il fait ce tour de l’Europe occidentale qui nous a valu le poème du Voyageur et le chapitre XX du Ministre de Wakefield, et, après un an d'absence, revient en Angleterre avec quelques sous pour toute fortune. Employé d'abord chez un apothicaire, il le quitte pour s'établir comme médecin dans un faubourg.

Le titre de docteur que lui donnaient ses contemporains et qu'on trouve encore de nos jours accolé à son nom n'était qu'affaire de courtoisie, semble-t-il, et il n'eut d'autre grade en médecine que celui qu'il avait rapporté de ses pérégrinations sur le continent. Quelque temps après, lorsqu'il avait déjà commencé à écrire pour se procurer des ressources qu’une maigre et indigente clientèle ne lui donnait pas suffisantes, il se faisait refuser à un examen pour une modeste place d'aide dans un hôpital.

Plus tard, déjà connu comme écrivain, nous le trouvons logé au Temple, séjour consacré des étudiants en droit et des légistes; il y occupe même un appartement au-dessus de celui du jurisconsulte Blackstone, plus d'une fois troublé, dit-on, dans la composition de son grand ouvrage sur le droit anglais par les joyeuses réunions tenues chez son voisin.

1. Certains biographes placent ce succès universitaire de Goldsmith à Leyde, d'autres à Padoue. J'ai suivi Austin Dobson dans sa Vie de Goldsmith, Lond., 1888, p. 37. Cf. la biographie placée par J. W. M. Gibbs en tète de son édition des ouvres de notre auteur, p. 11.

En 1769, Goldsınith fut nommé professeur d'histoire ancienne à l'Académie royale; il y avait pour collègue son ami le docteur Johnson, qui était professeur de littérature ancien ne. Je dois ajouter que les titres de ces deux hommes de lettres furent purement honorifiques; ni l'un ni l'autre ne professèrent ni ne touchèrent aucun émolument.

Je n'ai donné ces détails que pour montrer qu'en matière d'enseignement supérieur, Goldsmith pouvait dire, comme il l'a dit, en effet, quelquefois, « Haud inexpertus loquor », et ses expériences n'avaient pas toujours été d'une nature agréable. Voyons si elles lui ont servi.

Nous ne nous étonnerons pas qu'il se soit déclaré l'ennemi des distinctions sociales entre étudiants; il en avait trop souffert. « C'est l'orgueil lui-même qui a inspiré aux agrégés de nos collèges ce désir absurde d'être servis à leurs repas et dans d'autres occasions, devant le public, par de pau vres diables qui, désirant acquérir la science, entrent à l'Université et profitent de quelque fondation charitable. Cela implique contradiction; comment les mêmes hommes peuvent-ils à la fois étudier les arts libéraux et être traités comme esclaves, faire l'apprentissage de la liberté en même temps qu'ils subissent la servitude'? »

En ce qui concerne les études, Goldsmith range en trois classes les Universités de son temps. Nous trouvons d'abord, dit-il, « celles qui sont organisées suivant le vieux type scolastique, où les élèves sont cloîtrés, ne parlent que latin et soutiennent tous les jours des argumentations syllogistiques sur la philosophie de l'école. Ne serait-on pas porté à s'imaginer

que c'est là l'éducation la plus propre à faire d'un hom me un sot? Telles sont les Universités de Prague, de Louvain et de Padoue. Viennent ensuite celles où les élèves ne sont sujets qu'à un petit nombre de restrictions, d'où le jargon scolastique est banni, où ils prennent des grades quand

1. An Enquiry into the Present State of Polite Learning, ch. xii, t. III, p. 526. Ce chapitre est consacré tout entier aux Universités.

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