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DEP?

13 (NO. CCLXXXIII.)
(SAMEDI 20 DÉCEMBRE 18060)5.

SEINE

ben:

MERCURE

D E F R A N C E.

POÉSIE.

FRAGMENT

D'un poëme intitulé : LE CONTEMPLATEUR RELIGIEUX (1).

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EUTROPB, un vil eunuque, un homme sans pudeur,
A force de ramper parvint à la faveur.
Cruel, ambitieux, sa basse complaisance
Du lache Arcadius surprit la confiance.
Il gouverna son maftre en flattant constamment
Sa honteuse foiblesse et son aveuglement.
Dans ses avares mains les rênes de l'empire
S'affoiblissoient sans cesse au gré de son délire,
Tandis que le sénat, prosterné devant lui,
Exaltoit sa sagesse , imploroit son appui;
Et , vantant sans rougir jusques à sa naissance,
De l'indigne ministre égaloit l'impudence.

Cependant la révolte éclate à tous les yeux;

Ét l'armée et le peuple, upis et furieux, (1) Ce poëme , en quatre chants, vient d'être imprimé à Toulouse. On en trouve des exemplaires chez le Normant. Prix: 1 fr. 50 cent., et 2 fr. par la poste.

Oo

Demundent à grands cris la tête du coupable.
Tout l'abandonne alors: Eudoxie implacable,
Oubliant qu'à ce monstre elle a dû son époux,
Du fils de Théodse embrasse les genous,
Réveille sa tendresse ; et malgré lui l'entraine
A chasser du palais l'objet de tant de haine.

Eutrope consterné croit voir des échafauds
S'élever en tous lieux sous la main des bourreaux.
La terr«ur, qui du crime est le fidèle oracle,
Lui présenté partout cet odieux spectacle.
O fortune! il étoit ton plus cher favori!
Mais le Temple à ses yeux offre encore un abri :
Il y court; des soldats, guidés par la vengeance,
Viennent dans le lieu saint lui faire violence.
Le peuple les précède, et contemple étonné
Ce ministre hautain, ce consul forcené,
Qui la veille applaudi dans le cirque, au théâtre,
Etoit encor suivi d'une foule idolâtre,
Et qui, dans cet instant, pâle, rempli d'effroi,
Craint qu'une aftreuse mort n'arrive sans la loi!
Où sont-ils ces amis, ces flatteurs, ces statues,
Ces acclamations qui l'élevoient aux nues?
Tout s'est évanoui, tout fuit les malheureux !
Le vent, qui fut si doux, se lève iinpétueux;
Et cet arbre, ébranlé jusque dans sa racine,
De sa hauteur superbe en un moment s'incline,
Et baisse ses rameaux nus et déshonorés.

Mais enfin la fureur augmente par degrés : On l'insulte, on l'outrage; il pleure, il s'humilie : C'est un autre Séjan, buvant jusqu'à la lie La coupe de douleur réservée aux forfaits. Tout-d-coup Chrysostome, accouru du palais, Au noin de l'empereur implore leur clémence. « Arrêtez! leur dit-il, Oui, je prends sa défense; » Il fut mon ennemi, mais il est malheureux. » De la Religion ministre rigoureux, » Je vous donne à la fois le précepte et l'exempls : » Pardonnons au tyran ! Qu'il trouve dans ce temple, » Au pied de ces autels dont il est entouré,

» Un asile paisible, un refuge assuré, -- » Le droit dont il voulut depouiller ses victimes!... » Peut-êlre un jour la loi vengera tous ses crimeso >>

Le prélat o'interrompt : un mui mare confas A son veu magnanime aquonce leur refus.

« Je le vois, reprend-il, ce triomphe honorable » N'est point fait pour vos cæurs. Eh bien, que le coupable » Cesse donc de gémir sur sa férocité: » S'il fut persécuteur, il est persécuté ! » Mais vous, en punissant des forfaits qu'il expie, » Lâches imitateurs de son audace impie, » De quel front direz-vous au Dieu que nous servons : » DAIGNE NOUS PARDONNER COMME NOUS PAADONNONS ! » Eutrope est votre frère; et tandis que l'Eglise » Vers son enfant rebelle accourt avec franchise, » L'embrasse, et dans l'oubli de ses emportemens, » Le couvre de ses pleurs et de ses vêtemens; » Vous, sans aucun respect pour cette mère tendre, » Vous repoussez la main qu'elle cherche à lui tendre! » Eh bien , d'un nouveau crime il faudra yous souiller: » Du titre de chrétien vencz vous dépouiller ; » El tournant contre moi vos parricides armes, » Confondez dans son sang et mon sang et mes larmes i » Venez : volre pasteur vous attend sans pâlir : » Mon devoir me l'ordonne, et je sais le remplir ! »

A ces mots il s'élance, et la foule interdite
S'ouvre, et sent succéder au trouble qui l'agite
Cette douce pitié qu'on doit aux malheureux.
Chrysostome triomphe : et ce peuple nombreux
Qui venoit assouvir sa haine et sa vengeance,
Surtit en gémissant, et connut la clémence.

Cependant le prélat, malheureux à son tour,
Est victimae bientôt d'une intrigue de cour.
Ses talens, ses vertus n'ont point cette souplesse
Qui désarme l'envie et Matte la mollesse;
On ne les calme point par la rigidité;
Et l'exil fut le prix de sa sincérité.
Mais qu'importe l'exil à celui que le monde
Ne pouvoit arracher d'une grotte profonde,
Qui nourri dans l'étude et les austères mæurs,
Des saisons et du scrit méprisoit les rigueurs,
Et qui dans le désert porte sa conscience ?

Eutrope garde encor son stupide silence :
Il semble dans le Temple à l'abri du danger;
Mais contre ses remords qui peut le protéger ?
Poursuivi cependant par la haine publique,
Il fuit; et malheureus jusqu'à sa fin tragique,
Le glaive de la loi, qu'il redouta to jours,
Sous la main du bourreau termine eafin ses jours.

GAUDE,

ENIGME.
De Thémire, innocente encore,

Je tourmente les quinze ans;
Souvent je devance l'aurore
Et de la raison et des sens.

J'excite une aimable tempête
Dans la prison qui me dérobe au jour;

Je la romps, et rien ne m'arrête :
Car mon Eole, c'est l'Amour.

Quelquefois de la plus sage
Innocemment je trahis le secret;

Mais l'amant seul devine mon langage....
En face d'un jaloux je suis triste ou muet.

LOGOGRIPH E.
A Philis, qui m'avoit demandé un Logogriphe.
ARMÉ de mes sept pieds, je plane dans les airs.....
Philis, me deviner est chose peu facile;
Car, parole d'honneur, je ne suis volatile.
Je t'offre, dans mon tout, quatre mots bien divers :
Ce qu'on cherche toujours en suivant les recettes
Des doctes médecins, aux utiles préceptes;
Un lieu qu'on dit sans fond; un plat pour le friand;
Enfin,

1, pour dernier mot, un fruit très-succulent.
Un Dieu, victime hélas ! d'un mari trop jaloux,
Lui dûnt la liberté, qu'il perdroit avec vous.

CHARADE.
Mon premier vit de mon dernier;
De la mort et du temps il attend les victimes;

Source de plaisir et de crimes,
L'amour souvent, hélas ! a causé mon entier.

Mots de l'ENIGME, du LOGOGRIPHE et de la CHARADE

insérés dans le dernier Numéro. Le mot de l'Enigme du dernier No. est Feuillet. Celui de la Charade est Mai-tresse.

Suite des RÉFLEXIONS SUR LE STYLE ET LA

LITTÉRATURE.

(Voyez les Numéros des 18 août et 13 décembre.)

J

E passe aux peuples modernes :

L'éducation de la société chrétienne commença, comme doit commencer celle de l'homme civilisé, par l'enseignement des vérités morales, base nécessaire de tout autre enseignement, et cause puissante de tout progrès, même dans les arts; et, au premier âge des nations modernes, la littérature ne fut guère que l'étude de la dialectique et de la théologie. Mais quand les esprits, mûris par le temps, s'élevèrent à de nouveaux développemens, et cherchèrent à embellir la raison de toutes les richesses de l'ima. gination, la littérature proprement dite commença au centre même de la Chrétienté, c'est-à-dire, de la civilisation. Elle préluda par l'épopée; et l'épopée prit son premier sujet dans l'événement le plus remarquable et le plus général de la société chrétienne. Le Tasse parut; et son poëme, égal ou même supérieur, dans quelques parties, aux chefs-d'oeuvre les plus renommés de l'antiquité, et que les temps postérieurs n'ont pu surpasser, fut l'expression fidelle des progrès de la constitution sociale, et de toutes les idées qui s'y rapportent. L'Iliade étoit la naïve peinture des temps héroïques du paganisme; la Jérusalem délivrée fut le tableau sublime des temps héroïques ou chevaleresques de la chrétienté. Tout est public dans le sujet du poëme; tout est élevé dans les motifs ; tout est noble dans les moyens; tout est juste et vrai dans les idées , si l'on en excepte une fiction empruntée de la littérature païenne, que des esprits qui n'en connoissoient pas d'autre devoient, à leur premier essor, admirer sans choix et imiter sans précaution. C'est la société tout entière qui prend les armes pour venger la Divinité et l'homme des outrages d'un peuple barbare, et reconquérir des lieux honorés par les plas grands prodiges de la toute-puissance et de l'amour de l'Etre-Suprême envers le genre humain ; c'est l'Europe qui lutte contre l'Asie et bien mieux que dans Homère ou un petit pays d'Europe se consume pendant dix ans deyant une ville d'Asie; ou plutôt, c'est la civilisation contre la barbarie, et le ciel contre l'enfer. Le pouvoir est sans foi

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