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« îles et même sur nos côtes; enfin, la situation du

pays

naval « de cette nation orgueilleuse, lui ôtant tout lieu de craindre les « plus grandes puissances de la terre, l'ancienne envie qu'elle « a contre ce royaume lui donnerait apparemment lieu de tout « oser lorsque notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien entreprendre à son préjudice. »

Puis, ici Richelieu raconte à Louis XIII comment, en vertu du droit de souveraineté des mers que s'attribuait la GrandeBretagne, le commandant d'une ramberge 1 anglaise ayant rencontré sur les côtes britanniques un de nos bâtiments à bord duquel se trouvait M. le duc de Sully, ambassadeur à Londres, tira trois coups de canon à boulets sur le vaisseau français, parce que le capitaine de ce navire avait refusé d'amener son pavillon en signe de salut. « Ces

coups

de canon, continue Richelieu, - « perçant le vaisseau, percèrent aussi le coeur aux « bons Français, la force contraignant ce capitaine à ce dont la « raison le devait défendre : l'officier anglais ayant d'ailleurs ré

pondu, pour excuser cette agression, que tout en reconnais« sant l'éminence du caractère de M. le duc de Sully, il s'était « pourtant vu obligé de faire rendre au pavillon anglais l'hon« neur qu'on lui devait comme souverain de la mer. »

« Il fallut que le roi votre père usât de dissimulation en cette « occasion, — reprend le cardinal, mais avec résolution de « soutenir une autre fois le droit de sa couronne par la force « que le temps lui donnerait le temps d'acquérir sur la mer : je « me représente ce grand prince projetant, en cette occurrence, « ce que votre majesté doit exécuter maintenant. L'utilité

que les Espagnols, qui font gloire d'être nos a ennemis présents , tirent des Indes, les oblige d’être forts à la

Vaisseau de guerre de la force d'une frégate.

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« mer océane. Si votre majesté est puissante sur mer, la juste appréhension qu'aura l’Espagne de voir attaquer ses forces , unique source de sa subsistance , qu'on descende sur ses côtes,

qui ont plus de six cents lieues d'étendue , qu'on surprenne « quelques unes de ses places, toutes faibles, et qui sont en grand nombre; cette appréhension, dis-je, l'obligera d'être

si puissante sur mer, et à tenir des garnisons si fortes que « la plus grande part du revenu des Indes se consommera en « frais pour avoir le tout, et ce qui restera suffit pour

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conserver

« ses États.

(C

« Si votre majesté eût été aussi faible que ses prédécesseurs, « elle n'eût pas réduit en cendres, au milieu des eaux, toutes les a forces que l'Espagne put ramasser, en 1638, sur l'Océan. Cette orgueilleuse nation n'eût pas vu arracher de ses mains, par pure force, les îles de Sainte-Marguerite et de Saint-Ho« norat, dont elle ne s'était rendue maîtresse que par sur

prise; elle n'eût pas enfin, sur les mers de Gênes, livré ce « célèbre combat de galères qui donnant de la terreur à ses en« nemis a augmenté l'amour et l'estime de ses alliés. » « Il semble, dit plus loin Richelieu,

que la nature eût « voulu offrir l'empire de la mer à la France, par l'avantageuse u situation de ses deux côtes, également pourvues d'excellents « ports aux deux mers océane et méditerranée; la seule Bre« tagne contient les plus beaux qui soient dans l'Océan, et la « Provence, qui n'est que de dix-huit à vingt milles d'étendue, « en a beaucoup plus de grands et assurés que l'Espagne et « l'Italie tout ensemble.

« La séparation des États qui forment le corps de la monar« chie espagnole en rend la conservation si malaisée que, pour « leur donner quelque liaison, l'unique moyen qu'ait l'Espagne

« est l'entretènement d'un grand nombre de vaisseaux en l'Océan « et de galères en la mer Méditerranée, qui, par leur trajet continuel, réunissent en quelque façon les membres à leur chef.

«Or, comme la côte du ponant de ce royaume sépare l’Es« pagne de tous les Etats possédés par le roi en Italie, ainsi , il « semble que la providence de Dieu, qui veut tenir les choses en « balance, a voulu que la situation de la France séparât les « Etats d'Espagne pour les affaiblir en les divisant.

« Si votre majesté a toujours dans ses ports quarante bons « vaisseaux bien outillés et bien équipés, prêts à mettre en mer « aux premières occasions qui se présenteront, elle en aura « suffisamment pour se garantir de toute injure et se faire « craindre dans toutes les mers.

Comme les vaisseaux ronds sont nécessaires à cette fin dans « la mer océane, les galères, vaisseaux légers qui, à force de « rames, font de grandes courses, dans les calmes plus ordinaires « dans la Méditerranée qu'ailleurs, le sont autant dans la mer « de levant.

« Avec trente galères, votre majesté ne balancera « ment la puissance d'Espagne, qui peut, par l'assistance de ses alliés, en mettre cinquante en corps ; mais elle les surmontera

la raison de l'union qui redouble la puissance des forces qu'elle joint.

« Vos galères pouvant demeurer en corps, soit à Marseille, « soit à Toulon, elles seront toujours en état de s'opposer à la « jonction de celles d'Espagne, tellement séparées par la situation « de ce royaume, qu'elles ne peuvent s'assembler sans passer à la « vue des ports et des rades de Provence, et même sans y « mouiller quelquefois, à cause des tempêtes qui les surprennent « à demi-canal; aussi, si la France est forte en galères et galions

pas seule

« par

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que nous

« tout ensemble, les Espagnols ne peuvent faire aucun trajet as« suré. Aussi, quand le roi d'Espagne augmenterait de moitié ses « forces en cette mer, ce qu'il ne pourra faire sans une grande dépense, il ne serait pas en état de réparer le mal pourrions faire, à cause de l'union de nos forces et de la divi« sion des siennes ; par ce moyen, votre majesté conservera la « liberté aux princes d'Italie, qui ont été jusqu'à présent comme « esclaves du roi d'Espagne, et redonnera du coeur à ceux qui « ont voulu secouer le joug de cette tyrannie qu'ils ne suppora tent que parce qu'ils ne peuvent s'en délivrer, et fomentera « la faction de ceux qui ont le coeur français.

« Le feu roi votre père ayant donné charge à M. Dalmont de « faire reproche au grand-duc Ferdinand, de ce qu'après l'alliance

qu'il avait contractée avec lui par le mariage de la reine votre « mère, il n'avait pas laissé de prendre une nouvelle liaison avec « l'Espagne, le grand-duc, après avoir ouï patiemment ce

qu'il lui dit sur ce sujet, fit une réponse qui signifie beau« coup en peu de mots, et qui doit être considérée par votre

majesté et par ses successeurs : - Si le roi eût pu armer « quarante galères à Marseille, je n'eusse su faire ce que j'ai « fait.

« Les ports que donne Pignerol à votre majesté dans l'Italie « étant bien conservés, si elle s'en ouvre encore un autre par la a mer, le temps et la fermeté qu'on verra dans vos conseils chan« geront les cours de beaucoup d'Italiens, ou pour mieux dire, « donneront les moyens

de faire connaître quels ils ont toujours « été. L'Italie est considérée comme le caur du monde; et à dire « le vrai, c'est ce que les Espagnols ont de plus grand dans leur empire et le lieu où ils craignent le plus d'être attaqués. « Votre force navale ne tiendra pas seulement l'Espagne en

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a bride, mais elle fera que le grand-seigneur et ses sujets, qui ne a mesurent la puissance des rois éloignés que par celle qu'ils ont a à la mer, seront plus soigneux qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent « d'entretenir le traité fait avec eux. Alger, Tunis et tous ceux « de la côte de Barbarie respecteront et craindront votre puisa sance; au lieu que jusqu'à présent ils l'avaient méprisée avec « une incroyable infidélité.

« Il reste à voir de combien peut être la dépense nécessaire a pour l'entretien du nombre des vaisseaux projetés ci-dessus,

laquelle, pour grande qu'elle soit, doit être estimée petite en a comparaison des avantages que nous en recevrons. Cepen« dant elle peut être faite avec tant d'avantage et de ménage, qu'on pourra la soutenir avec 2,500,000 francs, selon

que « les états qui seront insérés à la fin de cet ouvrage

le véri< fient. »

On voit avec quelle rare intelligence du génie et de la position relative de chaque état de l'Europe à l'égard de la France, Richelieu avait tracé la marche politique qu'il suivit incessamment. En ce qui concerne la marine, ses travaux furent plus féconds

que nombreux. S'il ne mit pas en mer de forces trèsconsidérables, il jeta du moins pour l'avenir, les premiers fondements d'un grand et beau système de marine militaire, servant à la fois d'arme offensive pour combattre les ennemis de la France, et de bouclier pour couvrir sa navigation marchande, dont les produits assurés ainsi venaient défrayer les armements de

guerre. Ce système devait encore servir de base à l'administration maritime de Colbert, merveilleux monument de sagesse, de force et de solidité que l'esprit glorieux, la brillante et folle ambition de Seignelay devaient pourtant ruiner un jour, en dénaturant cette oeuvre de son père, en lui donnant surtout des

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