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bien qu'il donnait, comme gages de sa loyauté, sa tête aux passions du présent, sa mémoire au jugement de l'avenir.

C'est immédiatement après l'acte d'hostilité des questeurs que le Président prit son parti et ses mesures, pour une éventualité évidemment très prochaine. Trois hommes furent les confidents de sa pensée : M. de Saint-Arnaud, ministre de la guerre; M. de Morny, représentant du peuple, et M. de Maupas, préfet de police. LouisNapoléon leur fit connaître les dangers immenses qui menaçaient. la société, et que chaque jour aggravait; il leur exposa les desseins qu'il avait formés pour les conjurer, et leur demanda leur concours; tous trois le promirent; M. de Morny, pour toute la responsabilité politique à encourir, comme ministre de l'intérieur; M. de SaintArnaud, pour les opérations militaires; M. de Maupas, pour l'action de la police.

Pendant plus de quinze jours, ces trois hommes arrêtèrent avec le Président, tous les détatis de cet acte immense, dont le dix-huit brumaire n'égale ni la difficulté, ni l'habileté, ni la grandeur; et les moindres choses y furent prévues, concertées, détaillées, préparées, vaec un si merveilleux secret , que les amis les plus sûrs et les agents les plus nécessaires n'en eurent pas même un soupçon, ayant la minute suprême qui précéda la mise en scène.

V.

La simultanéité de toutes les mesures à prendre était évidemment la première condition du succès ; et les mesures principales etaieni cili !!. : o veganre : arrestation des personnes coupables Ou útlimus etinas piedevasu vien ir ie's vidus, il realisseinai ei occupation du palais de l'assemblec, el úisicibution dus iroupüssüre les points jugés nécessaires.

L'heure de six heures un quart fut fixée pour l'exécution simultanée de toules ces mesures.

Il ne fallait pas que le plan se décélåt par quelqu'une de ses parties, mais qu'il se révélat et qu'il s'imporât par son enseml:le. A six lieures un quart, les arrestations s'opéraient; à six heures et demie, les troupes arrivaient à leurs postes ; à sept heures, le décret de dissolution et les proclamations partaient de la Préfecture de police, pour aller couvrir les murs de Paris.

A six heures et demie précises, M. de Morny prenait possession du ministère de l'intérieur, accompagné de deux cent cinquante chasseurs de Vincennes, et remettait à M. de Thorigny une lettre dans laquelle le Président le remerciait de ses bons services, et lui faisait part de l'acte décistf auquel il s'était résolu.

Ce qui concernait l'impression et la publication du décret de dissolution de l'Assemblée, de la proclamation à l'armée et de

l'appel au peuple avait été confié à M. de Béville, lieutenant colonel d'état-major, officier d'ordonnance du Président. Les duvriers nécessaires furent consignés à l'imprimerie nationale, pour 'un travail urgent ; le directeur fut mandé à son poste, à onze heures précises, sous un prétexte décent; à minuit sonnant, une compagnie de gendarmerie mobile, demandée pour protéger l'imprimerie contre un danger supposé, entra dans la cour; des - sentinelles furent immédiatement placées à toutes les portes et à toutes les fenêtres ; et, seulement après ces précautions prises, M. de Béville produisit les pièces qui lui étaient confiées, et dont il surveilla personnellement jusqu'au bout l'impression et l'arrivée à la préfecture de police.

VI.

Les personnes dont la police devait opérer l'enlèvement étaient de deux sortes : les représentants plus ou moins engagés dans une conspiration flagrante, les chefs de sociétés secrètes et les 'commandants de barricades, toujours prêts à exécuter les ordres des factions. Les unes et les autres étaient surveillées et comme gardées à vue, depuis quinze jours, par des agents invisibles, et pas un de ces agents ne soupçonnait le but de sa mission réellé, ayant tous reçu des missions diverses et imaginaires.

Le nombre total des personnes à enlever s'élevait à soixantedix-huit, dont dix huit représentants, et soixante chefs de sociétés secrètes et de barricades.

Les huit cents sergents de ville et les brigades de sûreté avaient été consignés à la préfecture de police, le 1er décembre, à onze heures du soir, sous le prétexte de la présence à Paris des réfugiés de Londres. A trois heures et demie du matin, le 2, les officiers de paix et les quarante commissaires de police étaient convoqués à domicile. A quatre heures et demie, tout le monde était arrivé et placé, par petits groupes, dans des pièces séparées, afin d'éviter les questions.

A 5 heures, tous les commissaires descendirent, un à un, dans le cabinet du préfet, et reçurent de sa bouche la confidence pleine - 'et entière de la vérité, avec les indications, les instrumens, et les -- ordres nécessaires. Les hommes avaient été appropriés avec un

soin spécial au genre d'opération qui leur était confié ; et tous partirent, pleins de zèle et d'ardeur, résolus d'accomplir leur de

voir à tout prix. Aucun n'a failli à sa promesse. Un grand nombre de voitures, préparées à l'avance, stationnaient, par groupes, sur les quais, aux abords de la préfecture de police, de manière à ne réveiller l'attention de personne.

Les arrestations avaient été combinées, entre le préfet de police et le ministre de la guerre, de façon à ce qu'elles précédassent d'un quart d'heure l'arrivée des troupes sur les lieux indiqués. Les arrestations devaient être opérées å six heures et un quart; et les agents avaient ordre de se trouver à la porte des personnes désignées, à six heures et cinq minutes. Tout s'effectua avec une merveilleuse ponctualité; et aucune arrestation n'exigea plus de vingt minutes.

VII.

Quelques-unes de ces arrestations présentent des faits caractéristiques, et nous croyons digne d'intérêt d'en conserver les traits principaux.

Tous les détails que nous allons donner à cet égard sont 'scrupuleusement exacts, ayant été relevés sur les pièces officielles.

La plus importante de toutes, celle de M. le général Changarnier, avait été confiée à deux hommes d'une rare énergie, le commissaire de police Leras et le capitaine Baudinet, de la garde républicaine. Ils étaient assistés de quinze agents choisis, de trente gardes républicains et d'un piquet de dix hommes à cheval.

A six heures et cinq minutes, le commissaire de police sonnait à la porte de la maison du général, rue du faubourg Saint-Honoré, n. 3. Le concierge, après le qui est là d'usage et la réponse, ouvrez, on veut vous parler, refusa d'ouvrir. Il devint dès lors évident que le concierge était sur ses gardes; et l'agent le plus rapproché recut, à voix basse, l'ordre de continuer de parlementer avec lui, afin de l'occuper à la porte, et de l'empêcher de monter chez le général.

A côté de la porte, et dans la même maison, se trouve un inagasin d'épicerie; quelques pratiques étaient déjà au comptoir. L'idée vint au commissaire que le logement de l'épicier devait communiquer dans la cour. Il entre, demande la clef de communication d'un ton impératif, l'obtient, et pénètre ainsi dans la maison, suivi de son monde. Le concierge avait déjà donné l'alarme par un grand bruit de sonnettes, aboutissant à l'appartement du général, et son domestique fut trouvé sur le palier du premier étage, au-dessus de

en

l'entresol. La clef de l'appartement, qu'il avait à la main, lui fut arrachée; le commissaire ouvrit la porte, et entra.

En même temps s'ouvrait, de l'intérieur, une porte de chambre à coucher, et le général parut, en chemise, nus pieds, un pistolet à chaque main.

Le commissaire se précipita sur ses bras, et abatlit ses armes, lui disant : «Qu'allez-vous faire, général ? on n'en veut pas votre vie; pourquoi la défendre ? »

Le général resta calme, livra ses pistolets, et dit : « Je suis à vous, je vais m’habiller.»

Le général fut habillé par son domestique, et dit au commissaire : « Je sais que M. de Maupas est un homme bien élevé; veuillez lui dire que j'attends de sa courtoisie qu'il ne me prive pas de mon domestique dont je ne puis' pas me passer. » Ceite demande fut immédiatement accordée.

En route, et dans la voiture, M. le général Changarnier parla de l'événement du jour. « La réélection du Président était certaine, dit-il; il n'avait pas besoin de recourir à un coup d'Etat; il se donne bien de la peine inutilement. Plus tard il ajouta : « Quand le Président aura la guerre à l'étranger, il sera content de me trouver, pour me confier le commandement d'une armée, »

VIII.

L'arrestation de M. le général Cavaignac ne fut ni plus difficile, ni plus longue. Entré dans la maison, rue du: Helder, 17, le commissaire Colin engage le dialogue suivant avec le concierge :

Où demeure le général Cavaignac? - Il n'y est pas. — Il faut absolument que je lui parle ; je sais qu'il y est. - Il n'y est pas; du reste il dort. Vous venez trop matin ; son logement est à l'entresol.

On frappe à la porte, et l'on demande le général; une voix de femme répond d'abord : Il n'y est pas. -- Un moment après, le commissaire sonne de nouveau. Alors une voix d'homme demande: Qui est là ? - Commissaire de police; au nom de la loi, ouvrez.Je n'ouvre pas. - Général, je vais enfoncer la porte.

Le général ouvrit alors lui-même.

Le commissaire lui dit : Général, vous êtes mon prisonnier. Toute résistance est inutile; mes mesures sont prises; j'ai l'ordre de m'assurer de votre personne, en vertu d'un mandat dont je vais vous donner leeture. C'est inutile.

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Le général se montre exaspéré. Il frappe du poing sur une table de marbre, et s'emporte en injures. Le commissaire

l'invitant à la modération, le général le regarda fixement, et lui dit: Comment! m'arrêter, moi ? Je veux avoir vos noms. Nous ne vous les cacherons pas, général; mais ce n'est point le moment. Il faut vous habiller et nous suivre,

Le général se calme, et dit: C'est bien, monsieur, je suis prêt à vous suivre; donnez-moi le temps de m'habiller; faites retirer votre monde. - Il demande la permission d'écrire. Elle lui est accordée.

Quand le général fut prêt, il dit au commissaire : Partons, mon sieur; je vous demande pour grâce unique de me rendre à destina. ion avec vous seul. - Le commissaire acquiesça.

Pendant le trajet, le général paraissait livré à de graves préoccupations, qui n'ont été interrompues que par ces paroles : Suis-je seul arrêté ? - Général, je n'ai pas à répondre à cette question.Où me conduisez-vous ? A Mazas.

IX.

Lorsque le commissaire de police Blanchet se présenta à la maison habitée par M. le général de La Moricière, rue Las Cases, 11, le concierge refusa de donner de la lumière, et d'indiquer l'appartement du général.

Le commissaire de police sonne au premier étage; un domestique paraît, et referme soudain la porte. Il se ravise, revient tenant une lampe à la main, et apercevant l'écharpe du commissaire, éteint brusquement sa lampe, et se sauve par un escalier dérobé, en criant : Au voleur! Il est arrêté par des sergents de ville, placés dans la rue, devant l'hôtel. Il s'est alors résigné, et a guidé le commissaire vers la chambre de son maître.

D'abord, le général n'a pas dit un seul mot; puis il a jeté les yeux sur sa cheminée, et a demandé à son domestique ce qu'était devenu l'argent qu'il y avait déposé. Celui-ci lui ayant répondu qu'il était en sûreté, le général a demandé ses vêtements et s'est habillé. Le commissaire lui dit : « Monsieur, l'observation que vous venez de faire est très-blessante pour moi. » -«Qui me dit que vous n'êtes pas des malfaiteurs ? » répond le général; à ces mots, le commissaire lui montre son écharpe. Le général garde le silence. M. Blanchet lui dit : Général, j'ai reçu

de M. le préfet de police l'ordre de vous traiter avec tous les égards possibles. Je veux donc avoir pour vous tous les ménagements imaginables, et, si vous me

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