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donnez votre parole d'honneur que vous ne chercherez point à prendre la fuite, je me ferai un devoir de vous mettre dans un coupé, où vous n'aurez que moi pour gardien.—« Je ne vous donne rien, je ne réponds de rien, faites de moi ce que vous voudrez. »

On le fit alors monter dans un fiacre, avec des agents.

En face du poste de la Légion d'honneur, le général mit la téte à la portière, et voulut haranguer la troupe. Le commissaire ne lui laissa pas le temps de proférer une parole, et lui fit observer qu'il se verrait forcé de le traiter avec rigueur, s'il faisait une nouvelle tentative. Le général répondit : «Faites ce qu'il vous plaira. >>

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A son arrivée à la prison Mazas, le général s'est montré beaucoup plus calme. Il a prié le commissaire de ne point saisir ses armes précieuses, et de lui envoyer des cigares et l'histoire de la Révolution française. Le commissaire accéda à son désir.

X.

M. le général Leflô, logé à la Questure, était au lit. Le commissaire Bertoglio le réveille, et lui fait connaître son mandat. Il se lève, s'habille en proférant des menaces contre le commissaire et des injures envers le Président. « Napoléon veut faire son coup d'Etat! Nous le fusillerons à Vincennes. Quant à vous, nous ne vous enverrons pas à Nouka-Hiva, nous vous fusillerons avec lui. >> Le commissaire lui répondit qu'il n'y avait aucune résistance à faire, qu'on était en état de siége, qu'il devait en connaître les conséquences.

En montant en voiture, il apostropha le colonel du 42° de ligne, et voulut haranguer les soldats. Le colonel Espinasse lui imposa silence, et les soldats croisèrent la baïonnette sur lui.

De l'Assemblée à Mazas, le général Leflô n'a pas proféré une parole.

XI.

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M. le général Bedeau habité, rue de l'Université, 50, une maison considérable, où il y a plusieurs escaliers. Le commissaire Hubaut jeune ignorait quel était celui qui conduisait à l'appartement du général, et à quel étage cet appartement était situé. Il fallait agir avec adresse auprès du concierge. Le commissaire y entra seul. Le concierge refusa d'indiquer le logement, disant: « Je

a

ne vous ai jamais vu venir chez le général; par le temps qui court, il faut se méfier des rôdeurs de quit. » Il finit par céder, et guida le commissaire.

Le domestique accourt, et entr'ouvre la porte; le commissaire la pousse, et se porte en avant. Le domestique se sauve épouvanté ; le commissaire le suit, arrive près du général, et lui fait connaître son mandat.

Le général fut attéré. Bientôt, se remettant de sa surprise, il protesta, cria à la violation de la Constitution, et dit au commissaire « Vous vous mettez hors la loi. Vous ne devez pas oublier que je suis représentant du peuple, vice-président de l'Assemblée. Vous ne pouvez m'arrêter, puisque vous ne constatez pas le flagrant délit. »

Il protesta ensuite qu'il ne conspirait pas, et demanda le nom du commissaire. Il lui dit qu'il l'avait vu honorablement cité dans les journaux, que cela l'étonnait d'autant plus de voir qu'il avait pu arrêter le général Bedeau, le vice-président de l'Assemblée, ie soldat qui avait versé son sang pour la cause de l'ordre, lui qui savait jouer sa vie, et qui aurait déjà pu, s'il en eût eu l'intention, en renverser quelques-uns. »

Le commissaire lui répondit qu'il n'avait pas à commenter son mandat, mais à l'exécuter; que si le général savait jouer sa vie, il était décidé, lui, à faire le sacrifice de la sienne pour l'accomplissement de ses devoirs; qu'il fallait qu'il se soumît sans violence, ou qu'autrement il se verrait forcé d'employer les moyens

extrêmes.

Il ordonna au général de se lever. Le général fit sa toilette avec une lenteur désespérante. Au moment de partir, le visage du général devint sombre et colère. Il s'adessa à la cheminée et dit : «Maintenant, je ne partirai pas. Je ne sortirai que si vous m'emmenez comme un malfaiteur, que si vous m'arrachez de chez moi, que si vous osez me saisir au collet, moi, le vice-président de l'Assemblée nationale. »>

Le commissaire lui dit : « Reconnaissez-vous que j'ai apporté dans ma mission tous les procédés convenables envers vous?» Oui, monsieur,» répondit le général. Alors le commissaire le saisit. Le général fit la plus vive résistance. On le porta dans la voiture. Il criait : « A la trahison! aux armes! Je suis le vice président de l'Assemblée, et on m'arrête! » Tout fut inutile; la voiture partit, et les sergents de ville la suivirent.

Arrivé à Mazas, il apostropha un peloton de gardes républicains, qui restèrent sourds à ses paroles.

Au greffe, le général Bedeau rencontra les généraux Leflô, Changarnier et Cavaignac. Il embrassa ce dernier.

XII.

M. le colonel Charras, logé rue du Faubourg-Saint-Honoré, 14, refusa d'abord d'ouvrir; mais, voyant voler sa porte en éclats, il dit : « Arrêtez, je vais ouvrir. » Il ouvrit en effet.

Le commissaire Courteille lui notifie son mandat. Le colonel dit: « Je l'avais bien prévu, je m'y attendais; j'aurais pu me sauver, mais je n'ai pas voulu quitter mon poste. Je croyais que cela se serait fait deux jours plus tôt, et, dans cette prévision, j'avais chargé mon pistolet, mais je l'ai déchargé; » et il montrait un pistolet à deux coups, sur une commode. Le commissaire s'en empara. «Si vous étiez venu ce jour-là, dit le colonel, je vous aurais brûlé la cervelle. »

Il monta en voiture sans résistance. Dans le trajet, il demanda où 'on le conduisait. Comme le commissaire hésitait à répondre, il lui dit: Me menez-vous fusiller? » Le commissaire lui dit alors qu'on le conduisait à Mazas.

Arrivé à la prison, M. Charras s'anima, refusa de faire connaître son état civil, exigeaut qu'on mit Représentant du peuple sur son ordre de consigne.

XIII.

Le commissaire Boudrot pénétra dans la chambre du célèbre M. Charles Lagrange, logé rue Casimir Périer, 27, au moment où il se levait, pour s'informer du motif des cris de terreur poussés par sa domestique, qui était venue ouvrir la porté.

M. Lagrange protesta; il dit qu'on violait la Constitution: qu'il lui suffirait de tirer un coup de pistolet par la fenêtre, pour appeler le peuple aux armes; que s'il voulait se défendre, il pouvait les tuer, et qu'on serait obligé d'employer la force pour l'arracher de chez lui.

On saisit de nombreux papiers politiques, 2 pistolets, un fusil de munition, 2 moules à balles, des cartouches, trois poignards, et un sabre de cavalerie, numéroté 478, reconnu par le maréchal-deslogis de la garde républicaine, Kerkan, comme lui ayant appartenu et ayant été volé, le 24 février, dans la caserne où il était domici

Dans le trajet de son domicile à Mazas, M. Charles Lagrange dit plusieurs fois : Le coup est hardi, mais c'est bien joué.

A Mazas, M. Charles Lagrange s'adressa à M. de Lamoricière, et lui dit : «Eh bien, général, nous voulions le f... dedans, mais c'est lui qui nous y met? >>

XIV.

M. Greppo, l'ardent socialiste, logé rue de Ponthieu, 15, avait tout un arsenal sous son chevet: une énorme hache d'armes fraîchement aiguisée, deux poignards, un pistolet chargé, et un superbe bonnet rouge tout neuf.

L'arrivée du commissaire Gronfier et des agents plongea M. Greppo dans une prostration complète. Interrogé sur les objets trouvés sous son chevet, il répondit qu'il les avait achetés parce qu'il avait du goût pour la marine.

Madame Greppo, qui est une femme pleine d'énergie, adressa les paroles les plus vives à son mari: «Est-il possible, s'écria-telle, d'avoir si peu de résolution, et de se laisser arrêter ainsi sans résistance? >>>

Mais, hélas! ni ces paroles, ni la vue de la hache d'armes ne purent ranimer M. Greppo. « Comment aurait-il résisté? écrit un témoin oculaire, M. Greppo fut saisi d'un dérangement, auquel il dut satisfaire.

XV.

Peut-être voudra-t-on savoir comment se fit l'arrestation de M. Baze? Elle se fit sans obstacle sérieux, quoique avec une lutte. M. Baze a résisté unguibus et rostro, comme un de ces procureurs que Pétrone appelle cultures togati.

XVI.

Lorsque le commissaire de police Hubaut aîné pénétra dans la chambre à coucher de M. Thiers, place Saint-Georges, n° 1, M. Thiers dormait profondément. Le commissaire écarta les rideaux en damas cramoisi, doublés de mousseline blanche, réveilla M. Thiers, et lui notifia sa qualité et son mandat.

M. Thiers se mit vivement sur son séant, porta les mains à ses yeux, sur lesquels s'abaissait un bonnet de coton blane, et dit:

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<< De quoi s'agit-il? Je viens faire une perquisition chez vous; mais soyez tranquille, on ne vous fera pas de mal; on n'en veut pas à vos jours.» Cette dernière assurance semblait nécessaire, car M. Thiers était atterré.

-

« Mais que prétendez-vous faire? Savez-vous que je suis représentant? Oui, mais je ne puis discuter avec vous sur ce point; je dois exécuter les ordres que j'ai. Mais ce que vous faites là peut vous faire porter votre tête sur l'échafaud!.. Rien ne m'arrêtera dans l'accomplissement de mes devoirs.Mais c'est un coup d'Etat que vous faites là? Je ne puis répondre à vos interpellations; veuillez vous lever, je vous prie. Savez-vous si je suis seul dans le même cas? En est-il de même pour mes collègues? - Monsieur, je l'ignore.

M. Thiers se leva et s'habilla lentement, refusant les services des agents. Tout à coup il dit au commissaire : « Mais, monsieur, si je vous brûlais la cervelle ?-Je vous crois incapable d'un pareil acte, monsieur Thiers; mais en tout cas, j'ai pris mes mesures, et je saurai bien vous en empêcher. - Mais, connaissez-vous la loi? Savez-vous que vous violez la Constitution ?-Je n'ai pas mission de discuter avec vous, et d'ailleurs vous possédez des connaissances trop supérieures aux miennes. Je ne puis qu'exécuter les ordres qui me sont donnés, comme j'eusse exécuté les vôtres, quand vous étiez ministre de l'intérieur.

Une perquisition faite dans le cabinet de M. Thiers n'amena la découverte d'aucune correspondance politique. Sur l'étonnement qu'en témoignait le commissaire, M. Thiers répondit qu'il adressait depuis longtemps sa correspondance politique en Angleterre, et qu'on ne trouver it rien chez lui.

Fé de descendre et de partir, M. Thiers se troubla, parut craintif et plein d'hésitation dans ses mouvements. On lui laissa croire qu'il était conduit auprès du préfet de police. La direction que prit la voiture augmenta ses appréhensions, et il s'efforça, en route, par toute sorte de raisonnements captieux et comminatoires, de détourner les agents de l'accomplissement de leurs devoirs.

Arrivé à la prison Mazas, M. Thiers demanda s'il pourrait avoir son café au lait, comme à son habitude. On le combla d'attentions. Son courage, il faut bien le dire, l'abandonna tout à fait en prison, et il ne s'éleva pas au-dessus de la fermeté de Monsieur Greppo.

Dispensé, par une haute volonté, du transfèrement à Ham, M. Thiers fut provisoirement ramené chez lui. Par une décision

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