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JEUDI 1'* JANVIER 1852.

(N° 5313.)

L’AMI DE LA RELIGION.

A NOS LECTEURS, En face de la situation nouvelle qui est faite à la presse, et quelle que soit la législation qui doive la régir à l'avenir, l'Ami de la Religion continuera la mission qu'il accomplit depuis plus de quarante années.

Annaliste de l'Eglise, il est moins atteint que tout autre par les événements. Les droits qu'il soutient et les intérêts qu'il sert, sont de ceux qui ne passent pas et qui ne changent pas.

Le maintien et l'exercice de la liberté de l'Eglise, le soin jaloux de sa dignité et de son honneur, les œuvres de régénération et de salut qu'elle repand sur le monde, l'admirable spectacle de sa grandeur, de son immutabilité, de sa fécondité; telles ont été de tout temps, telles ne cesseront d'être les préoccupations uniques, exclusives des rédacteurs de l'Ami de la Religion. A celte humble et persévérante entreprise, ils ont consacré leur vie. Ils y sont soutenus et encouragés par la baule bienveillance du Souverain-Pontife, de NN. SS. les Evêques et du clergé. Ils s'efforceront de plus en plus de repondre à une telle confiance.

Les questions ecclésiastiques, les questions d'éducation chrétienne, les lettres, les sciences, les arts, la critique littéraire seront traités avec plus de soin encore, plus de maturité, plus d'étendue.

Les noms chers aux lecteurs catholiques reparaîtront plus souvent dans nos colonnes. Rien de ce qui mérite de figurer dans un annuaire exact et complet; rien de ce qui doit servir à l'histoire de l'Eglise et à l'histoire contemporaine n'y sera négligé.

La périodicilé moins fréquente, qui pouvait êlre pour nous une cause d'infériorité, répond aujourd'hui mieux que jamais au besoin de calme des esprits et à l'absence des débats et des discussions publiques.

La politique d'ailleurs n'a jamais été pour nous qu'un accessoire, qu'une conséquence de nos principes religieux.Conservant nos opinions parce qu'elles sont consciencieuses et honnêtes, nous les exprimerons avec la modération, la convenance et la réserve que nous n'avons jamais abandonnées. Si nous ne pouvons que nous taire, nous nous y résignerons. Le silence est une des formes de la die gnité. L'Ami de la Religion. Tome CLV.

1

En un mot, dans quelque position que nous soyons placés, nous saurons maintenir notre Recueil à la hauteur de l'estime qu'on veut bien lui accorder,

31 décembre 1851. Pour la direction et la rédaction,

E. DE VALETTE, ch. hon.

CHARLES DE RIANCEY.

L'art d'arriver au vrai.
PHILOSOPHIE PRATIQUE, PAR JACQUES BALMÈS,

Traduit de l'espagnol par EDOUARD MANEC. La capitale de la Catalogne, Barcelonne, où la révolution était parvenue à consommer son triomphe en 1840, avait dû subir trois bombardements en moins de trois années. Tandis que le canon de Monjuich tonnait, aux applaudissements de la Péninsule tout entière, contre le repaire où s'étaient réfugiés les démagogues.républicains traqués partout ailleurs, Balmès, retiré à la campagne, chez un ami, n'ayant emporté avec lui que l'Imitation et l'Ecriture sainte, s'efforçait d'échapper à la tristesse et aux angoisses de l'heure présente en composant un nouvel ouvrage. Ce livre, que les Espagnols estiment l'un des meilleurs de l'auteur, est celui que M. Edouard Manec vient de publier sous le titre de : L'art d'arriver au vrai.

Ce qui frappe principalement dans les ouvrages de Jacques Balmès, c'est une qualité qui se rencontre bien rarement dans les euvres des écrivains les plus renommés de l'Espagne, nous voulons dire le bon sens. L'auteur du grand ouvrage sur le protestantisme comparé au catholicisme, n'est assurément pas un littérateur aussi brillant que M. Donoso Cortès ; il n'a du marquis de Valdegamas ni la verve entraînante ni l'éloquence pathétique. Mais élevé, depuis sa plus tendre jeunesse, dans les principes de la théologie la plus orthodoxe, son intelligence s'est fortifiée, tout en se développant, dans la sévère observance de la règle pratiquée à l'Université de Cervera. De là les qualités si rares du penseur et de l'écrivain, une justesse, une modération constante dans les opinions, une rectitude de jugenfent, une science, une logique presque toujours irréprochables.

Philosophe de l'école de saint Thomas, Balmès ne se laisse jamais entraîner aux exagérations des écrivains passionnés qui, réagissant contre les folies du rationalisme moderne, se jettent dans un autre extrême en écrasant en quelque sorte la raison humaine. Adversaire implacable de toutes les démocraties révolulionnaires, de toutes les saturnales rationalistes, le savant écrivain ne se fait jamais le pané gyriste des excès condamnables de l'école opposée. D'un même coup-d'ail il embrasse la destinée passagère de l'homme et son avenir immortel. On l'a dit avec raison, Balmès, dans tous ses livres, fait entendre aux chrétiens la voix austère et sage qui doit modérer le génie ardent de l'Espagne.

11 faut lire en son entier l'Art d'arriver au vrai, pour se faire une juste idée de l'ouvre excellente de l'illustre publiciste. Ce petit livre, publié par l'éditeur Vaton, est une sorte de traité de philosophie appropriée aux besoins des gens du monde, et pourtant les intelligences les plus élevées le liront avec fruit. L'auteur y a déployé, en effet, toute la richesse de son imagination, une connaissance profonde des lois qui régissent l'homme et la société, une méthode et un sens pratique vraiment admirables. Les critiques auxquelles se livre l'auteur au sujet des définitions inexactes qui font en quelque sorte autorilé près du vulgaire, sont marquées au coin de la raison la plus haute et du bon sens le plus exquis. Chose étrange! une foule d'écrivains ont fait justice, avec beaucoup de verve et même de justesse, des fausses définitions mises en circulation par leurs devanciers comme monnaie de bon aloi; mais, presque tous ont aussitôt remplacé les erreurs qu'ils combattaient par des erreurs non moins regrettables. Et il n'y a lieu d'en élre surpris : en apparence, rien de moins difficile que de définir un mot, car il est naturel de penser que celui qui parle connait la valeur des termes qu'il emploie. Mais l'expérience prouve qu'il n'en est pas ainsi la plupart du temps. En effet, les hommes capables de préciser le sens des mots dont ils se servent, sont infiniment rares. On peut s'en convaincre journellement. Par exemple, une discussion très-animée éclate entre deux publicistes de talent sur l'égalité, qui est l'œuvre de Dieu, au dire de l'un des orateurs. La lutte finit par devenir acharnée. Les deux adversaires ressemblent à deux ennemis mortels sur un champ de bataille. En ce moment survient un troisième discoureur : « Vous dissertez à perte de vue, dit-il, sur ce mot égalité, mais voudriez-vous bien me donner la définition de ce que vous entendez par ce mot appliqué par vous en un même sens à des sujets aussi éloignés l'un de l'autre que le ciel et la terre! o

Les deux champions, pris au dépourvu, gardent un moment le silence. Mais, l'un d'eux, journaliste de profession, et, parlant, ne doutant de rien, répond d'un air capable :

- Une définition du mot égalité! mais le mot se définit luimême.

- Mais encore !

- L'égalité est ce principe sacré qui veut qu'un homme ne soit ni plus ni moins qu'un autre homme.

- La définition est bien vague. Deux hommes sont égaux en slature; est-ce à dire qu'ils doivent l'être en tout le reste? L'un, par exemple, est obèse comme l'illustre Sancho Pança; l'autre efflanqué comme le chevalier de la Triste-Figure; de plus, les hommes sont égaux ou inégaux en noblesse d'âme, en science, en vertus, etc. Il est donc à propos, avant de passer outre, de se mettre d'accord sur le sens exact de ce mot égalité!

- Je parle, moi, de l'égalité de nature, égalité établie par le

Créateur lui-même et contre laquelle le despotisme des hommes ne saurait prescrire.

- Ainsi, d'après votre principe, nous serions lous égaux par nature : mais vous oubliez que la nature nous fait naître faibles ou robustes, agiles ou pesants, beaux ou laids, intelligents ou bornés ; comptez les vagues de la mer, et vous saurez le nombre des inégalités naturelles !

Ces inégalités n'impliquent pas l'inégalité des droits. - La question change encore de face. Vous parliez tout à l'heure de l'égalité naturelle, et voici que vous passez à l'égalité des droits ! Mais cette égalité est presque aussi chimérique que les autres ! L'enfant, par exemple, peut-il jouir vis-à-vis de son père du droit dont ce dernier est investi à l'égard de son fils.....?

- Vous dénaturez ma pensée; évidemment, je n'entends parler que des droits civils, de l'égalité sociale.

Bien; mais est-il vrai que les hommes soient ou puissent être égaux en sociélé? Egaux en quoi? En autorilé? — Plus de gouvernement possible! - En fortune? - Plus de justice, et procédons au partage des terres ! - En considération? — Mais nous est-il possible d'avoir une égale estime pour l'homme de bien et pour le miserable ?

Non certes, inais vous m'accorderez au moins l'égalité devant la loi...

Chassé d'un retranchement vous vous réfugiez dans un autre. Mais vous en serez encore débusqué. Une loi porte que « dans tel ou cas, un délinquant soit souinis à l'amende, et, s'il est insolvable, à la prison. Or, je vous le demande, y a-l-il égalité devant la loi lorsque le pauvre expie sous les verrous une faute, aux conséquences de laquelle le riche peut échapper en grande partie! - Mais il faut détruire ces monstrueuses inégalités...

Alors abolissons les amendes! Mais, vous aurez beau faire, l'égalité dans le châtiment n'en restera pas moins uue impossibilité. L'inégalité est, en effet, chose irrémédiable ici-bas. Les châtiments seront-ils corporels ? même inégalité. L'homme sans dignité personnelle subit ayec indifférence toutes sortes de flétrissures, qui seraient mille fois plus cruelles, pour cerlains condamnés, que la torture et la mort. La peine doit être appréciée, non en elle-même, mais en raison du dommage qu'elle cause à celui qui la subit. Dans un même châtiment appliqué à des criminels d'une classe différente, il n'y a d'égal que le nom. L'homme de bon sens doit donc reconnaitre humblement les imperfections des choses humaines et renoncer à l'égalité absolue, laquelle n'est, en réalité, qu'une absolue impossibilité. Nous naissons tous et mourrons tous de la même manière, et le même jugement nous attend tous de l'autre côlé de la tombe. Voilà les seules conclusions raisonnables de tant de dissertations éloquentes sur l'égalité parmi les hommes !

Les considérations de Balmès sur le vrai caractère des intelligences élevées, ne sont pas moins remarquables.

Pourquoi certaines vérités très-simples (lorsqu'elles sont connues), ne se présentent-elles pas à toutes les intelligences ?

Saint Thomas, on le sait, expose sur ce fait particulier une admi. rable doctrine. Suivant l'Ange de l'école, raisonner est une marque de la faiblesse de notre esprit. La faculté de développer nos idées nous a été donnée pour suppléer à cette faiblesse. Les anges comprennent, mais ne raisonnent pas. Plus une intelligence est élevée, plus le nombre de ses idées décroît, parce qu'elle enserre, dans un petit nombre de ces types des choses, ce que les intelligences d'un degré inférieur distribuent en nombre plus grand. Ainsi, les anges du plus haut degré embrassent, à l'aide de quelques idées seulement, un cercle immense de connaissances. Le nombre des idées va se réduisant toujours dans les intelligences créées, à mesure que ces intelligences se rapprochent du Créateur; et Lui, l'idée par excellence, l'Etre infini, l'Intelligence infinie, il voit tout dans une seule idée; idée simple, unique, immense, idée qui n'est autre que son essence même !

Balmès, plein d'admiration pour cette sublime théorie, qui accuse dans saint Thomas la plus profonde connaissance des secrels de l'esprit, fait observer que, dans aucun temps, les esprits d'élite, les hommes de génie ne se sont distingués par la quantité de leurs idées. C'est seulement de nos jours où les intelligences frappées de délire chancellent et se dégradent, qu'un public inintelligent s'est épris d'admiration pour les charlalans qui, chaque matin, dans leur journal, exhibaieni, disait-on, une idée nouvelle. Les génies supérieurs n'en possèdent qu'un petit nombre, mais avec elles ils embrassent le monde.

L'aigle, dans son vol majestueux, ne s'arrête que sur les plus hautes cimes et, de là, son cil perçant contemple les montagnes, les vastes plaines, le cours des fleuves. Le regard du génie embrasse aussi, d'un point culminant, l'ensemble des choses. Toute question, toute science même, se résume en un petit nombre de principes essentiels, desquels tous les autres découlent. Il faut comprendre ces principes, el le reste devient simple et facile. Cette méthode est celle de Balmės ; il l'a appliquée, dans le petit volume que nous analysons, avec un incomparable talent.

Nous recommandons tout spécialement aux hommes voués à la carrière de l'enseignement les chapitres intitulés : Philosophie de l'histoire, de l'Entendement pratique, de l'Enseignement. Ils y trouveront, à chaque ligne, le cachet de l'illustre publiciste, du philosophie éminent, de l'historien plein de conscience que l'Espagne place aujourd'hui avec raison au premier rang de ses écrivains les plus instruils, les plus orthodoxes, et par conséquent les plus sensés.

AURÉLIEN DE COURSON.

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