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Mais je réponds : 2° que le but de saint Cyprien n'est pas tant de relever la modestie de saint Pierre qui, après tout, n'a rien de bien remarquable dans la dispute avec saint Paul, que

de rabaisser la hauteur et la fierté qu'il croyait trouver dans les lettres et la conduite du pape Etienne à son égard; ainsi cet endroit est une critique qu'il fait de la conduite de ce pape par une comparaison bonorable, mais piquante. Saint Pierre, dit-il, quoique élevé le premier à l'apostolat, 1 gouffert modestement d'être repris par celui qui n'y a été élevé que le dernier ; eemment donc Etienne a-t-il l'insolence de s'élever contre son égal, dont il n'a point à se plaindre? » Tout est juste dans les parties de la comparaison. Pierre et Paul sont égaux en dispute : Etienne et Cyprien le sont aussi; je mets à part la cause de l'un et de l'autre, car Etienne avait raison dans le fonds.

On a dû voir dans cet examen que j'ai fait de la doctrine de saint Cyprien, que les ultramontains ne peuvent faire usage que de quelques expressions qu'ils détachent des discours et des raisonnements du saint docteur, et auxquels ils donnent un sens tout contraire à celui qu'il établit; mais nous aurons tout lieu de remarquer dans la snite que c'est là leur méthode constante et uniforme, en sorte qu'il n'y a personne qui mérite à plus juste titre qu'eux qu'on leur applique ce que le saint docteur reproche dans son livre De l'unile aux corrapteurs de l'Evangile et aux faux interprètes. « Ils mettent la fin et omettent ce qui précède; ils font mention d'une partie et en suppriment frauduleusement l'autre; ils choisissent, dit saint Augustin de cette sorte de gens, quelques particules des Ecritures qu'ils détachent pour tromper les ignorants, se gardant bien de lier ce qui précède à ce qui suit, par où on pourrait comprendre le dessein de l'auteur, >> (Homél

. 5.) A Dieu ne plaise que je soupçonne une si détestable intention dans les ultramontains, et surtout dans nos modernes gallicans qui combattent leurs conséquences en admettant leurs principes, et que je mette ni les uns ni les autres au rang des hérétiques ; mais ce que je veux dire et

ce que je leur reproche, c'est que les préjugés leur font suivre une méthode qu'une volonté déterminément perverse et corrompue fait suivre aux hérétiques. Examen de la doctrine de saint Jean Chrysostôme sur le

même sujet. Nous allons voir saint Jean Chrysostôme parler de saint Pierre et des apôtres, comme Tertullien et saint Cyprien. Il dit que Pierre est colonne et base de l'Eglise et de la foi (tom. I, 973). Le prince, le docteur, le coryphée, le chef des apôtres (tom. IV, 242). «Pierre, dit-il (tom. II, 966), le prince des apôtres sur qui Jésus-Christ a fondé son Eglise, est vraiment une pierre immobile par la confession de sa

foi. »

Enfin, il assure que saint Pierre a occupé le siège de la capitale (tom. I, 685).

Donc, disent les ultramontains, saint Chrysostome a cru et enseigné que le pape, successeur de saint Pierre, est le pasteur et le chef de tous les évèques de toutes les Eglises. į A cela je réponds que si le saint docteur accorde toutes ces qualités à saint Pierre à l'exclusion de tous les autres apôtres, et que si, par le terme de chef et de prince, il entend un supérieur qui commande et gouverne avec autorité, on ne peut nier que ce Père ne soit favorable aux ultramontains; mais aussi, s'il accorde les mêmes qualités à tous les apôtres, et si, par le terme de prince et de chef, il n'entend qu'un premier appelé à une dignité commune à tous, il faudra faire, à l'égard de ce Père, le même raisonnement que j'ai fait à l'égard de saint Cyprien, et conclure, ou qu'il s'est contredit dans une infinité d'endroits de ses ouvrages, ce qui n'est ni honorable pour lui ni pour ceux qui citent son témoignage, ou que les ultramontains prennent ces textes à contre sens. Voyons ce qui en est.

1• Il dit que saint Pierre est le chef et le prince des apotres; mais (tom. V, p. 737, 89). il explique dans quel sens il entend ces termes, en disant qu'il est la première brebis du

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troupeau du bon pasteur, le premier qui a été conduit à la vigne du Seigneur, le premier des disciples, le premier appelé, le premier obéissant (tom. V, 208, et tom. I, 937).

2. Il dit que Jésus-Christ a bâti son Eglise sur Pierre, mais il dit 1o que c'est sur la confession de sa foi et non sur la personne, entendant par pierre sur laquelle l'Eglise est bâtie Jésus-Christ, qui est la vraie pierre d'où saint Pierre tire son nom (tom. II, 985, et tom. II, 966). 2° Il dit que saint Pierre était la bouche des apôtres, c'est-à-dire, comme dit saint Cyprien, qu'il parlait pour tous les apôtres et pour toute l'Eglise (tom. IV, 242) ; d'où il faut conclure nécessairement que quand Jésus-Christ faisait à Pierre un don ou une promesse, il les faisait à tous et à chacun des apôtres que Pierre représentait et pour qui il parlait.

3o Aussi dit-il de chacun des apôtres tout ce qu'il dit de Pierre. Il dit que Pierre était base, colonne et fondement de l'Eglise parce qu'elle a été bâtie sur lui. Il dit des apôtres qu'ils sont colonnes et fondements de l'Eglise parce qu'ils sont sa force par leurs vertus, et qu'elle a été fondée sur la confession qu'ils ont faite de leur foi, le Seigneur leur disant (dans la personne de Pierre, qui était leur bouche) : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, » il ne dit pas : « Et sur toi, Pierre, » car il n'a pas bâti son Eglise sur un homme, mais sur la foi. Qu'est-ce à dire, sur la foi? c'est-à-dire sur la confession de la foi, sur les discours qu'inspire la piété (1). »

Il dit de Pierre qu'il était le chef de l'Eglise non-seulement dans ce sens qu'il en était la première brebis, mais dans le sens qu'il était chargé du soin et du gouvernement de toute l'Eglise. Et il dit de saint Paul comme de saint Pierre, qu'il

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(1) Apostoli sunt columnæ quidem, quoniam virtute sua Ecclesiæ sunt robur, fundamentum autem quia in confessione ipsorum fundata est Ecclesia, dicente Domino : quia tu es Petrus et super, etc., non dici super Petrum, non enim super hominem sed super fidem ædificavit Ecdesiam suam... quid est super Petram? Hoc est super confessionem super sermones pietatis. (Tom. HI, 745, 748).

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était chargé du soin et du gouvernement de toute l'Eglise. Il dit anssi de saint Paul comme de saint Pierre, qu'ils étaiępt chargés l'un et l'autre de ce soin important, Quibus totius orbis cura commissa est (tom. III, 666). Et il dit des apôtres qu'ils étaient vigoerons, pêcheurs, tous colonnes, médecins, chefs, docteurs de l'Eglise, les fondements, les pilotes, les pasteurs, les athlètes (1). Voilà, comme l'on voit, la même doctrine que celle de saint Cyprien. Tous les apôtres vont de pair; Pierre n'a d'autres privileges que d'avoir été appelé à l'apostat, le premier et d'avoir été le représentant des apôtres. En voici une autre preuve :

3° Le saint docteur expliquant ces paroles que font valoir les ultramontains : « Paissez mes agneaux: paissez mes brem bis, » s'exprime ainsi : « Cela n'a pas été dit seulement aux apôtres et aux évêques, mais encore à chacun de nous qui a été chargé du soin du troupeau, quelque petit qu'il soit. » (Hom. 77 sur saint Matth.) Puisque ces paroles : « Paissez mes agneaux; paissez mes brebis, » regardent généralement tous les pasteurs, selon saint Chrysostome, elles sont dites pour eux et à eux. Il ne croyait donc pas qu'elles fassent dites pour saint Pierre seul et à lui seul, ni qu'il fût établi par là le pasteur des apôtres; c'est toujours une suite du principe qu'il a établi plus haut en disant que Pierre était la bouche des apôtres. Il ne faut donc pas être surpris s'il enseigne partout que les évêques sont égaux, comme l'étaient les apôtres auxquels ils succèdent.

4. Or, que ce soit là sa doctrine, c'est ce qu'il me reste à montrer. Expliquant ces paroles de l'Epitre aux Galates (cap. II) : « J'allai à Jérusalem pour voir Pierre, » voici ce qu'il dit : « Quelle modestie dans ce grand apôtre. Après tant d'oeuvres excellentes et merveilleuses, il n'avait besoin ni de Pierre ni de son suffrage, ayant la même dignité que

(1) Columnæ et medici et duces et doctores et portus et gubernatores et pastores et athletæ et pugnatores et coronas gestantes. (Ibid.)

tai pour ne rien dire de plus ; cependant il va à Jérusalein pour voir Pierre, son ancien et son aině (1). »

Pourrait-on croire que les ultramontains et ceux qui suivent le sentiment da nouveau clergé de France, citent les dernières paroles de ce texte qui met saint Paul au-dessus de saint Pierre, pour prouver la supériorité de ce dernier sur les apôtres ?: Ne doit-on pas s'étonner de voir ce sentiment soutenu même par M. Megand, promoteur du concile d'Utrecht? C'est bien ici le cas de faire usage du reproche que fait saint Cyprien aux faux interprètes de citer la fin d'un passage et d'omettre ce qui précède ; ce qui, ajoute saint Augustin, ferait connaitre la pensée de l'auteur.

En effet, si M. Megand avait voulu se donner la peine de lire ce qui précède et ce qui suit, il aurait vu clairement que les termes majorem et seniorem ne pouvaient signifier suipérieur ou plus grand, puisqu'il n'est pas possible qu'un inférieur en dignité soit égal, pour ne rien dire de plus, à son supérieur dans la même dignité, comme le saint docteur le dit deux lignes plus haut; mais qu'ils signifiaient'ancien et aîné, qui est en plus grande considération, puisqu'il les applique à saint Jacques quelques lignes plus bas. Primum ingreditur ad Jacobum plurima cum modestia velut ad superiorem et honoratiorem.

Bien plus, il enchérit dans les épithètes qu'il donne à saint Jacques sur celles qu'il donne à saint Pierre, car le terme honoratior dit quelque chose de plus que celui de senior, celai-ci ne signifiant qu'un homme plus âgé, au lieu que celui-là signifie un homme qui est dans une haute consideration. Aussi le saint docteur dit-il que saint Paul, avant de rendre visite à saint Pierre dont il n'avait pas besoin, 'étant son égal, commença à la rendre à saint Jacques avec la plus

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(1) Quid hoc animo potest esse modestius! post talia tantaque claria facta cum nibil opus baberet Petro, nec illius egeret voce, sed honore par esset illi, nibil enim hic amplius dicam; tamen ascendit velut ad majorem et seniorem. (Tom. IV, 819.)

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