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dans le dessein de l'instruire et de la convertir à fond, sans lui laisser s'il se pouvoit la moindre teinture des visions et illusions passées. Je lui donnai cette attestation que ses amis vantent tant, mais qu'elle n'a jamais osé montrer, parce que j'y spécifiois expressément « qu'au moyen des déclarations et soumissions de madame Guyon, que nous avions par devers nous souscrites de sa main, et des défenses par elle acceptées avec soumission, d'écrire, d'enseigner et dogmatiser dans l'Eglise, ou de répandre ses livres imprimés ou manuscrits, ou de conduire les ames dans les voies de l'oraison ou autrement; je demeurois satisfait de sa conduite et lui avois continué la participation des saints sacremens, dans laquelle je l'avois trouvée. » Cette attestation étoit du premier de juillet 1695. Je partis le lendemain pour Paris, où l'on devoit aviser à la conduite qu'on tiendroit dorénavant avec elle. Je ne raconterai pas comme elle prévint le jour que j'avois arrêté pour son départ; ni comme depuis elle se cacha ; comment elle fut reprise, et convaincue de beaucoup de contraventions aux choses qu'elle avoit signées. Ce que je ne puis dissimuler, c'est qu'elle fait toujours la prophétesse : j'ai dans des mémoires notés de sa main, que Dieu lui laisse la disposition de la vie de ceux qui s'opposent à ses visions : elle a fait des prélats et des archevêques bien différens de ceux que le Saint-Esprit avoit choisis : elle a fait aussi des prédictions dont le récit feroit horreur. On a vu ce qu'elle avoit prédit sur la protection de son oraison par le Roi même : depuis elle a débité qu'après ce qu'elle appelle persécution, son oraison revivroit sous un enfant : la prophétie a été marquée à cet auguste enfant, sans faire aucune impression dans son esprit. A Dieu ne plaise que j'accuse M. de Cambray, ni les sages têtes qui environnent cet aimable prince, du discours qu'on lui en a fait : mais il y a dans tous les partis des esprits outrés qui parlent sans ménagement : ceux-là répandent encore que les temps changeront, et intimident les simples. On voit donc assez les raisons qui me font écrire ces circonstances : on voit sous les yeux de qui je les écris, et pourquoi enfin je fais connoître une femme qui est cause encore aujourd'hui des divisions de l'Eglise.

19. M. l'archevêque de Cambray en parloit très-diversement

:

durant le temps de nos examens. Il nous a souvent épouvantés, en nous disant à deux et à trois ensemble, qu'il avoit plus appris d'elle que de tous les docteurs : d'autres fois il nous consoloit, en disant que loin d'approuver ses livres il étoit prêt à les condamner, pour peu qu'on le jugeât nécessaire. Je ne doutai non plus de son retour sur ce point que sur les autres; et ne cherchant autre chose que de ramener à fond un homme d'esprit, d'une manière d'autant plus sincère qu'elle seroit plus douce et moins forcée, je souhaitois qu'il revint de lui-même comme d'un court éblouissement; et nous crùmes tous qu'il falloit attendre à lui proposer l'expresse condamnation des livres de cette femme dans un temps qui ne lui feroit aucune peine. Voilà ces impitoyables, ces envieux de la gloire de M. l'archevêque de Cambray, ces gens qui l'ont voulu perdre : qui ont poussé si avant leur rigueur, que le récit n'en trouveroit point de croyance parmi les hommes. Qu'on nous marque du moins un temps où cette manie nous ait pu prendre. On pourroit bien nous reprocher trop de ménagement, trop de douceur, trop de condescendance. Qu'il soit ainsi, je le veux; et pour ne parler que de moi seul, que j'aie poussé trop avant la confiance, l'amour de la paix et cette bénigne charité qui ne veut pas soupconner le mal : jusques ici tout au moins il demeurera pour certain que M. l'archevêque de Cambray s'est désuni le premier d'avec ses confrères pour soutenir contre eux madame Guyon.

Ivo SECTION.

Quelles furent les excuses de M. de Cambray.

1. Ce prélat prévit bien les inconvénients que j'avois marqués à celui qui étoit chargé de sa créance; et voici ce qu'il envoya écrit de sa main à la personne du monde auprès de laquelle il vouloit le plus se justifier. Je rapporterai l'écrit entier sans en retrancher une parole : que le lecteur s'y rende attentif, il y va voir la cause véritable de tous les troubles de l'Eglise : l'écrit commence en cette sorte.

2. « Quand M. de Meaux m'a proposé d'approuver son livre, je lui ai témoigné avec attendrissement que je serois ravi de donner cette marque publique de ma conformité de sentiment avec un prélat que j'ai regardé depuis ma jeunesse comme mon maître dans la science de la religion. Je lui ai mème offert d'aller à Germigny pour dresser avec lui mon approbation. J'ai dit en même temps à messeigneurs de Paris et de Chartres, et à M. Tronson, que je ne voyois aucune ombre de difficulté entre M. de Meaux et moi sur le fond de la doctrine : mais que s'il vouloit attaquer personnellement dans son livre madame Guyon, je ne pourrois pas l'approuver. Voilà ce que j'ai déclaré il y a six mois. » (Je n'en avois jamais rien su, non plus que de ce qui suit).

3. «M. de Meaux vient de me donner un livre à examiner : à l'ouverture des cahiers j'ai trouvé qu'ils sont pleins d'une réfutation personnelle : aussitôt j'ai averti messeigneurs de Paris et de Chartres, avec M. Tronson, de l'embarras où me mettoit M. de Meaux. »

4. Expliquons-nous : s'il prend pour résutation personnelle la condamnation de la personne, je ne songeois pas seulement à condamner la personne de madame Guyon, qui s'étoit soumise : s'il appelle réfutation personnelle celle de son livre, ce n'étoit donc pas sa personne, mais son livre qu'il vouloit défendre. Il continue.

5. « On n'a pas manqué de me dire que je pouvois condamner les livres de madame Guyon sans diffamer sa personne et sans me faire tort: mais je conjure ceux qui parlent ainsi, de peser devant Dieu les raisons que je vais leur représenter. Les erreurs qu'on impute à madame Guyon ne sont point excusables par l'ignorance de son sexe : il n'y a point de villageoise grossière qui n'eût d'abord horreur de ce qu'on veut qu'elle ait enseigné. Il ne s'agit pas de quelque conséquence subtile et éloignée, qu'on pourroit contre son intention tirer de ses principes spéculatifs et de quelques-unes de ses expressions ; il s'agit de tout un dessein diabolique, qui est, dit-on, l'ame de tous ses livres. C'est un système monstrueux qui est lié dans toutes ses parties, et qui se soutient avec beaucoup d'art d'un bout jusqu'à l'autre. Ce ne sont point des conséquences obscures qui puissent avoir été imprévues à l'auteur; au contraire elles sont le formel et unique but de tout son système. Il est évident, dit-on, et il y auroit de la mauvaise foi à le nier, que madame Guyon n'a écrit que pour détruire comme une imperfection toute la foi explicite des attributs, des personnes divines, des mystères de Jésus-Christ et de son humanité : elle veut dispenser les chrétiens de tout culte sensible , de toute invocation distincte de notre unique Médiateur : elle prétend détruire dans les fidèles toute vie intérieure et toute oraison réelle, en supprimant tous les actes distincts que Jésus-Christ et les apôtres ont commandés, en réduisant pour toujours les ames à une quiétude oisive qui exclut toute pensée de l'entendement, et tout mouvement de la volonté. Elle soutient que quand on a fait une fois un acte de foi et d'amour, cet acte subsiste perpétuellement pendant toute la vie, sans avoir jamais besoin d'être renouvelé; qu'on est toujours en Dieu sans penser à lui , et qu'il faut bien se garder de réitérer cet acte. Elle ne laisse aux chrétiens qu'une indifférence impie et brutale entre le vice et la vertu, entre la haine éternelle de Dieu et son amour éternel, pour lequel il est de foi que chacun de nous a été créé. Elle défend comme une infidélité toute résistance réelle aux tentations les plus abominables : elle veut qu'on suppose que dans un certain état de perfection où elle élève bientôt les ames, on n'a plus de concupiscence; qu'on est impeccable, infaillible et jouissant de la même paix que les bienheureux ; qu'enfin tout ce qu'on fait sans réflexion avec facilité, et par la pente de son cœur, est fait passivement et par une pure inspiration. Cette inspiration qu'elle attribue à elle et aux siens n'est pas l'inspiration commune des justes, elle est prophétique ; elle renferme une autorité apostolique , au-dessus de toutes lois écrites : elle établit une tradition secrète sur cette voie qui renverse la tradition universelle de l'Eglise. Je soutiens qu'il n'y a point d'ignorance assez grossière pour pouvoir excuser une personne qui avance tant de maximes monstreuses; cependant on assure que madame Guyon n'a rien écrit que pour accréditer cette damnable spiritualité et pour la faire pratiquer. C'est là l'unique but de ses ouvrages; ôtez-en cela, vous en Ôtez tout : elle n'a pu penser autre chose. L'abomination évidente de ses écrits rend donc évidemment sa per

sonne abominable ; je ne puis donc séparer sa personne d'avec ses écrits. »

6. De la manière dont M. de Cambray charge ici les choses, i il semble qu'il ait voulu se faire peur à lui-même, et une illusion manifeste au lecteur. Sans examiner si j'impute toutes ces er-reurs à madame Guyon ou seulement une partie , et le reste à d'autres auteurs, il n'y a que ce seul mot à considérer : si on suppose que cette dame persiste dans ses erreurs quelles qu'elles soient, il est vrai que sa personne est abominable : si au contraire elle s'humilie, si elle souscrit aux censures qui réprouvent cette doctrine et ses livres où elle avoue qu'elle est contenue, si elle condamne ces livres, il n'y a donc que ses livres qui demeurent condamnables ; et par son humilité, si elle est sincère et qu'elle y persiste, sa personne est devenue innocente, et peut même devenir sainte par son repentir. On avoit donc raison de dire à M. de Cambray qu'il pouvoit approuver mon livre sans blâmer madame Guyon, que je supposois repentante et contre laquelle je ne disois mot; et à moins de supposer que sa repentance fut feinte ou qu'elle étoit retournée à son vomissement, M. de Cambray étoit injuste de représenter sa personne comme abominable par mon livre, et d'y refuser son approbation sur ce vain prétexte.

7. C'est en cet endroit qu'il raconte ce qu'on a transcrit plus haut de mot à mot', qu'il ne comprend pas M. de Meaux, qui d'un côté communie madame Guyon, et d'autre part la condamne si durement : « Pour moi, poursuit-il, si je croyois ce que croit M. de Meaux des livres de madame Guyon, et par une conséquence nécessaire de sa personne même, j'aurois cru malgré mon amitié pour elle, être obligé en conscience à lui faire avouer et rétracter formellement à la face de toute l'Eglise les erreurs qu'elle auroit évidemment enseignées dans tous ses écrits.

8. » Je crois même que la puissance séculière devroit aller plus loin. Qu'y a-t-il de plus digne du feu qu'un monstre , qui sous apparence de spiritualité ne tend qu'à établir le fanatisme et l'impureté ? qui renverse la loi divine , qui traite d'imperfections toutes les vertus, qui tourne en épreuves et en imperfections

1 Ci-dessus, ite sect., n. 3.

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