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vous êtes mon fils bien-aimé dans lequel je me suis plue uniquement. » Dieu lui avoit pourtant donné dans sa prison, et comme le fruit de ses travaur, un autre homme encore plus intime que le Père la Combe; « et quelque grande que fùt son union avec ce Père, celle qu'elle devoit avoir avec le dernier étoit encore toute autre chose. » Sur cela je ne veux rien deviner, et je rapporte ici seulement cet endroit de sa Vie, pour montrer que le faux mystère se continue, et que nous ne sommes pas à la fin des illusions que nous promet cette femme.

19. Cependant ce Père la Combe est l'auteur de l'Analyse condamnée à Rome, et depuis par plusieurs évêques. Les circonstances de sa liaison avec cette femme ont été connues du défunt évêque de Genève de sainte mémoire, Jean d'Aranthon; et l'histoire en est devenue publique dans la Vie de ce saint évêque ', que le docte et pieux général des Chartreux a mise au jour. Le temps est venu où Dieu veut que cette union soit entièrement découverte: je n'en dirai rien davantage, et je me contente de faire connoître celui par l'ordre duquel madame Guyon écrivoit sa Vie.

20. A toutes les pages de cette Vie elle se laisse emporter jusqu'à dire : « O qu'on ne me parle plus d'humilité : les vertus ne sont plus pour moi : non, mon Dieu, qu'il n'y ait plus pour moi ni verty, ni perfection, ni sainteté : » partout dans la même Vie les manières vertueuses sont les manières imparfaites : l'humilité vertu est une humilité feinte, du moins affectée ou forcée : c'est là aussi qu'on trouve la source du nouveau langage ; où l'on dit qu'on ne veut plus les vertus comme vertus. M. de Cambray a adopté ces paroles ? : de là vient dans ses écrits tout ce qu'on y y voit pour rabaisser les vertus; et de là vient enfin la violence perpétuelle qu'il fait à tant de passages de saint François de Sales, qu'il falloit entendre plus simplement avec le Saint.

21. Nous n'avions rien dit d'approchant de tout cela dans nos Articles : ces explications ajoutées en faveur de madame Guyon n'étoient pas une explication plus étendue comme M. de Cambray la promettoit, mais une dépravation manifeste de nos sentimens et de nos principes. Dans l'article xxxiii nous avions tout dit sur les conditions et suppositions impossibles : il n'en falloit pas davantage pour vérifier ce qu'en avoit dit saint Chrysostome et les autres saints, qui n'ont jamais introduit ces suppositions qu'avec l'expression du cas impossible. Mais ce qui suffisoit pour les Saints, ne suffisoit pas pour excuser madame Guyon : ainsi pour la satisfaire il a fallu inventer le sacrifice absolu, dont jamais on n'avait entendu parler, et toutes les circonstances qu'on en a souvent remarquées : toutes choses ajoutées à nos Articles, et inconnues à tous les auteurs, excepté à Molinos et à madame Guyon.

1 Vie de Jean d'Aranthon, etc., liv. III, chap. IV, p. 261, etc. - ? Max.

des SS.,

P. 224.

22. Pour en dire ce mot en passant, et remettre un peu le lecteur dans le fait, étoit-ce une explication de nos principes que cet acquiescement à sa juste condamnation, qu'un de nos Articles a expressément condamné "? Nous y avions dit en termes exprès, « qu'il ne faut jamais permettre aux ames peinées d'acquiescer à leur désespoir et damnation apparente : » au contraire, M. de Cambray fait permettre cet acquiescement par un directeur: et pour le rendre plus volontaire, pour l'attribuer à la plus haute partie de l'ame, il l'appelle un sacrifice, et un sacrifice absolu. Nous avions dit dans le même article, « qu'il falloit avec saint François de Sales assurer ces ames que Dieu ne les abandonneroit pas : » loin d'approuver cet article, M. de Cambray le réfute expressément, lorsqu'il dit qu'il n'est question, ni de raisonner avec ces ames qui sont incapables de tout raisonnement, ni même de leur représenter la bonté de Dieu en général. Il faut donc destituer de consolation des ames qu’on suppose saintes , et leur ôter avec la raison le culte raisonnable que saint Paul enseigne : il faut les livrer à leurs cruelles pensées, et pour dire tout en un mot, à leur désespoir? Etoit-ce là expliquer ou dépraver nos principes, et qu'avions-nous dit de semblable dans nos Articles?

1 Art. 31.

VII SECTION.

Sur les explications de M. l'archevêque de Cambray, et sur la nécessité

de notre Déclaration.

1. S'il faut maintenant venir aux explications de M. l'archevêque de Cambray, trois choses sont à remarquer dans le fait : la première, que c'étoit des explications dont nous n'avions jamais entendu parler, et qu'il falloit pourtant avouer comme contenues dans nos articles d'Issy, puisque c'étoient ces articles que M. de Cambray vouloit avoir expliqués : la seconde, qu'il les changeoit tous les jours, en sorte qu'elles ne sont pas encore achevées : la troisième, que visiblement elles contenoient de nouvelles erreurs.

2. Qu'avions-nous affaire de son amour naturel, auquel nous n'avions jamais songé? et quand nous l'eussions admis, que servoit-il au dénouement des difficultés ? La principale de toutes étoit l'acquiescement à sa juste condamnation du côté de Dieu : mais M. l'archevêque de Paris vient encore de démontrer qu'acquiescer à la perte de cet amour naturel, c'est si peu acquiescer à sa juste condamnation de la part de Dieu, que c'est au contraire en recevoir une grace, puisque selon l'auteur même, c'en est une des plus éminentes d'être privé d'un amour dont on fait le seul obstacle à la perfection ? Qu'eussions-nous pu dire à un raisonnement si clair? et en falloit-il davantage pour nous empêcher de recevoir des explications dont le livre qu'on nous vouloit faire excuser ne tiroit aucun secours?

3. D'ailleurs cette explication est si mauvaise, qu'encore tout nouvellement et dans la dernière lettre qui m'est adressée, M. de Cambray la vient de changer. Dans cette dernière lettre , acquiescer à sa juste condamnation, ce n'est plus acquiescer à la perte de l'amour naturel, comme jusqu'ici il avoit voulu nous le faire entendre : « acquiescer à sa juste condamnation, c'est à un pécheur reconnoître qu'il mérite la peine éternelle : » ainsi l'amour naturel ne sert plus de rien à cet acte; ce n'est point par un amour naturel qu’un pécheur se reconnoît digne d'un supplice éternel. Mais cette nouvelle réponse n'est pas meilleure que les autres, et .1le Lelt, à M, de Meaux, p. 5.

M. l'archevêque de Cambray se verra contraint de l'abandonner aussitôt qu'on lui aura fait cette courte réflexion. Il n'est pas vrai que de reconnoître qu'on mérite la peine éternelle soit acquiescer à sa juste condamnation de la part de Dieu : car loin d'y acquiescer, ce qui est d’un désespéré, on demande pardon au juste Juge : on le prie de changer sa justice en miséricorde, et de ne nous pas traiter selon nos mérites, mais de nous sauver par grace au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur ; loin de consentir par cet acte à sa juste condamnation de la part de Dieu, c'est au contraire y opposer sa miséricorde qui en empêche l'effet.

4. Ainsi, et c'est la seconde remarque, ces explications changeoient tous les jours : celle à laquelle M. de Cambray en général semble se tenir, est celle de l'amour naturel et celle du terme de motif, auquel il demeure d'accord qu'il donne maintenant un nouveau sens tout différent de celui de l'Ecole. Je n'entame point cette matière, dont M. l'évêque de Chartres, par qui les explications ont passé à nous, dira selon sa prudence ce qu'il trouvera à propos : mais je marquerai seulement ces faits publics. La lettre aụ Pape parut peu de mois après le livre, pour en adoucir les expressions; mais sans qu'il y fùt parlé d'amour naturel ni du nouveau sens des motifs. Tôt après il vint en nos mains par M. de Chartres, une autre explication où ce prélat pourra dire qu'il n'y avoit nulle mention d'amour naturel, et que le motif y avoit encore un sens tout contraire à celui qu'on a proposé depuis. A la fin l'amour naturel, dont on n'avoit point encore entendu parler, est venu; et c'est cette explication qui fut étalée dans l'Instruction pastorale.

5. Pour tourner de ce côté-là toute la dispute, M. de Cambray publia à Rome et ailleurs, où il voulut, la version latine de son livre. Il l'altéroit d'une étrange sorte en le traduisant : presque partout où l'on trouve dans le livre le mot de propre intérêt, commodum proprium, le traducteur a inséré le mot de désir et d'appétit mercenaire : appetitionis mercenario. Mais l'intérêt propre n'est pas un désir : l'intérêt propre manifestement est un objet au dehors, et non pas une affection au dedans, ni un principe intérieur de l'action : tout le livre est donc altéré par ce changement.

a

C'est à M. de Cambray une vaine excuse, de dire que c'est ainsi qu'il l'entendoit, puisque dans une version il faut traduire simplement les mots, et non pas y insérer des gloses.

6. Il a aussi partout inséré le terme de mercenaire sans l'avoir jamais défini, et pour avoir lieu d'insinuer dans le livre tout ce qu'il voudroit par un double sens qui règne partout.

7. Dans la même version latine on traduit le mot de motif, par celui d'affection intérieure : appetitus interior : contre la signification naturelle de ce mot, qui est celle que l'on doit suivre dans une fidèle version. C'étoit pourtant cette version que M. l'archevèque de Cambray avoit supplié le Pape de vouloir attendre pour juger de son livre?: il vouloit donc être jugé sur une infidèle version : il y ajoutoit des notes latines qui n'étoient pas moins discordantes de son livre; et c'est ce qu'il proposoit pour éluder l'examen du livre françois, par des explications non-seulement ajoutées à son livre, mais encore qui n'y cadroient pas.

8. Ceux qui n'ont pas vu cette version ni ces notes, en peuvent juger par l'Instruction pastorale. On a montré par tant de preuves démonstratives le

peu de conformité de cette Instruction avec le livre, qu'il n'y a plus que le seul M. de Cambray qui l'ose nier: tant ses explications visiblement sont forcées. Mais ce qui prouve l'incertitude de ces explications, c'est que leur auteur en paroît lui-même si peu content, qu'il ne cesse de donner de nouveaux sens à son Instruction pastorale. Il y avoit reconnu, comme il a été démontré dans ma préface ?, que son amour naturel ne s'arrétoit point à lui-même, qu'il tendoit à Dieu comme au bien suprême, qu'aussi les imparfaits, qui agissoient encore par cet amour, « vouloient les mêmes objets, et que toute la différence n'étoit pas du côté de l'objet, mais du côté de l'affection avec laquelle la volonté le désire 3 : » mais il a vu l'inconvénient de cette doctrine, et dans les lettres qu'il m'a adressées", il ne veut plus que son amour naturel soit un amour naturel de Dieu en lui-même, ni autre chose que l'amour naturel d'un don créé, qui est la beatitude formelle.

1 Ep. ad Innoc. XII, p. 49, 59. - ? Préf., n. 106, propos. 15, 18. — 3 Ibid., prop. 7; Inst. past., p. 90, 91, 100. — Lett. II, p. 5, 7, 13.

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