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9. Mais en cela il se trompe encore. Il n'est pas permis de croire que, pour être un don créé, la béatitude formelle, c'est-à-dire la jouissance de Dieu, puisse être désirée naturellement, parce que ce don créé est surnaturel, et que l'amour n'en est inspiré que par la grace, non plus que l'amour de Dieu : de sorte que la raison qui l'obligeoft à se corriger, porte contre sa correction comme contre son premier discours.

10. Je n'apporte que cet exemple, quoiqu'il y en ait beaucoup d'autres de cette nature, parce qu'il suffit de voir ici par quelque preuve sensible, que s'engager aux explications de M. de Cambray, c'étoit entrer dans des détours qui n'ont point de fin, puisqu'il ne cesse d'y ajouter quelques nouveaux traits.

11. En voici néanmoins encore une autre preuve. M. l'archevêque de Cambray a donné à Rome deux éditions de sa Réponse à la Déclaration des trois évêques : l'une de 1697, sans aucun nom ni de l'imprimeur ni de la ville; l'autre de 1698, à Bruxelles, chez Eugène Henry Frick. Il y a de quoi remplir cinq ou six pages des additions ou restrictions qui se trouvent dans la dernière édition; et lorsqu'il l'a présentée à Rome, il a prié qu'on lui rendit l'autre, quoique donnée de sa part: ce qui montre qu'il vouloit couvrir ces changemens : et il s'étonne que nous n'entrions pas dans des explications si variables?

12. Une dernière raison qui démontre l'inconvénient d'y entrer, c'est que souvent ces explications ne sont que de nouvelles erreurs. Je n'en rapporterai qu'un seul exemple, mais bien clair. M. de Cambray ne sait comment distinguer son amour du quatrième degré d'avec celui du cinquième; ni comment conserver à ce dernier la prééminence qu'il lui veut donner, puisque le quatrième amour, comme le cinquième, «cherche Dieu pour l'amour de lui

même, et le préfère à tout sans exception ", » portant même la perfection et la pureté jusqu'à « ne chercher son propre bonheur que par rapport à Dieu ? : ) ce qui est si pur, qu'on ne peut aller au delà, ni pousser plus loin le désintéressement de l'amour.

13. Je ne dis ces choses qu'en abrégé, parce qu'elles sont assez 1 Mar. des SS., p. 6. — * Ibid., p. 10.

expliquées ailleurs, et qu'on ne peut pas toujours répéter. Embarrassé de cette remarque, qui renverse tout son système par le fondement, M. de Cambray répond que l'amour du quatrième degré, quoiqu'il soit justifiant, remarquez ce mot, rapporte véritablement tout à Dieu, mais habituellement et non pas actuellement', comme le cinquième; de même, dit-il, que l'acte du péché véniel est rapporté à Dieu, selon saint Thomas", habituellement et non pas actuellement.

14. Cette réponse est inouïe dans l'Ecole, et contient deux manifestes erreurs : la première, de ne faire l'amour justifiant rapporté à Dieu, que comme l'acte du péché véniel : la seconde, de faire rapporter habituellement à Dieu l'acte même du péché véniel, ce que personne n'a fait avant M. de Cambray.

15. L'erreur est énorme : car si l'acte du péché véniel est habituellement rapporté à Dieu, il s'ensuit qu'on le peut commettre pour l'amour de Dieu, ce qui ôte toute la malice du péché véniel. On peut donc bien dire avec saint Thomas, que le péché véniel n'empêche point l'homme, ni l'acte humain indéfiniment, d'être rapporté à Dieu comme fin dernière; mais que l'acte même du péché véniel où se trouve ce qui s'appelle le désordre, inordinatio, soit rapporté habituellement à Dieu, c'est contre la nature de tout péché, et du véniel par conséquent.

16. La règle que donne ici M. de Cambray n'est pas moins erronée : cette règle est que des actes qui n'ont aucun rapport à la fin dernière, et qui ne sont pas rapportés à Dieu, du moins habituellement, sont des péchés mortels 3 : mais de là il s'ensuit en premier lieu, que tous péchés sont mortels, puisque nul péché ne peut être en aucune sorte rapporté à Dieu ; et secondement, comme l'a remarqué M. de Paris, que tous les actes des païens sont péchés mortels, puisque ce qui empêche le péché véniel de rompre dans le juste qui le commet le rapport du moins habituel à Dieu, c'est l'habitude de la charité qu'il a dans l'ame : d'où par une contraire raison il s'ensuit que le païen n'ayant pas en lui ce principe de charité habituelle ni rien qui l'unisse à Dieu; par la règle de M. de Cambray, quoi qu'il fasse, il péche toujours mortellement.

? Resp. ad Summa, p. 48-50. – 21 || 9. LXXXVIII, a. 1, resp. ad 2. ad Summam, p. 50; Lett. 11° à M. de Meaux, p. 13.

3 Resp.

17. Ainsi les nouvelles explications étant de nouveaux détours pour s'éloigner de plus en plus de la vérité, y entrer c'étoit se jeter dans un labyrinthe d'erreurs qui n'est pas encore fini. L'auteur ne fait point de livres qu'il ne produise quelque nouveauté contre la saine théologie : il sembloit avoir rejeté l'involontaire qu'il avoit admis dans le trouble de la sainte ame de Jésus-Christ, mais il est plus clair que le jour que dans ses derniers écrits il rétablit ce dogme impie : j'en ai fait la démonstration', que je ne répète pas : c'est-à-dire qu'il marche sans route et sans principes, selon que le pousse le besoin présent.

18. Il est évident par ces faits, que nous ne pouvions recevoir les explications : il est donc d'une pareille évidence que nous ne pouvions pas ne pas rejeter le livre', ni nous empêcher de désavouer publiquement l'auteur, qui publiquement nous en avoit attribué la doctrine. Car que faire, et que nous pourroit conseiller M. de Cambray lui-même ? de nous taire ? c'est consentir : c'est manquer à l'essentiel de l'épiscopat, dont toute la grace consiste principalement à dire la vérité : c'est contrevenir à la sentence du

pape saint Hormisdas : « Ipse impellit in errorem qui non instruit ignorantes : c'est pousser les simples dans l'erreur que de ne les pas instruire ? : » surtout dans le cas où l'on vous prend à témoin, et qu'on se sert de votre nom pour les tromper. Quoi donc ? de parler ? c'est ce que nous avons fait en toute simplicité dans notre Déclaration. Mais, dit-on, c'est une censure anticipée: point du tout; c'est une déclaration nécessaire de nos sentimens, quand on nous force à les dire. Qui obligeoit M. de Cambray à expliquer nos Articles sans notre aveu? à nous citer en notre propre nom; et enfin à nous faire accroire que son livre, où nous trouvions tant d'erreurs, n'est qu'une plus ample explication de notre doctrine ? Lui est-il permis de tout entreprendre, et n'avons-nous qu'à nous taire quoi qu'il avance contre nous ? Ce ne sont pas là des prétextes : ce sont des raisons plus claires que le soleil. M. de Cambray n'est pas moins injuste quand il dit que

1 Rép. à quatre Lett., 1. 20. - 2 Ep. ad Poss.

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nous l'avons dénoncé : la bonne foi l'obligeoit à reconnoître que c'est lui-même qui s'est dénoncé par sa lettre au Pape, lorsqu'il le prie de juger son livre : personne ne l'avoit accusé : c'est luimême qui se fait honneur d'avoir porté l'affaire au Pape. Nous approuvons sa soumission, mais nous ne pouvions dissimuler que c'étoit sans consentir à sa doctrine.

19. « Pourquoi, dit-il, envoyer à Rome votre Déclaration ? » La réponse vient dans l'esprit à tout le monde. C'est parce que son livre y avoit été porté; qu'il l'y avoit envoyé lui-même, et qu'il écrivoit au Pape que ce livre ne contenoit autre chose que notre doctrine : la sincérité permet-elle de dissimuler des choses si claires ? Mais c'est qu'on vouloit se plaindre, et qu'on n'en trouvoit aucun sujet.

20. Ces plaintes sont réfutées par un seul mot : elles aboutissent à dire que nous avons voulu perdre M. de Cambray: Dieu le sait : mais sans appeler un si grand témoin, la chose parle. Avant que son livre eût paru nous en avons caché les erreurs, jusqu'à souffrir les reproches qu'on a entendus : après que ce livre a paru, il s'étoit assez perdu lui-même : si nous l'avons voulu perdre il étoit de concert avec nous, en soulevant tout le monde contre lui par ses ambitieuses décisions, et en remplissant ce même livre d'erreurs si palpables, et de tant d'inexcusables excès.

21. Lorsqu'il nous reproche et à moi en particulier, qu'il nous a fait proposer de supplier le Pape par une lettre commune, de faire juger nos questions sans bruit par ses théologiens, et en attendant de demeurer dans le silence: premièrement il dit une chose dont je n'ai jamais entendu parler, et si fausse, qu'il en supprime les principales circonstances, comme il a paru dès le commencement de cette déclaration ?. Aussi est-il vrai secondement, que la proposition étoit impossible : l'imputation qu'il nous avoit faite de sa doctrine étoit publique dans son Avertissement du livre des Maximes des Saints. Il l'avoit réitérée sans notre participation dans sa lettre au Pape, qui étoit publique, comme il l'avoue; et il y répétoit une et deux fois que sa doctrine étoit conforme à la nôtre : par conséquent notre conscience nous obligeoit · Lett. au Pape, p. 51, 58. — * Ci-dessus, 1re sect., n. 1.

à le désavouer aussi publiquement qu'il nous avoit appelés en témoignage. En troisième lieu, nous ne mettions point en question la fausseté de sa doctrine; nous la tenions déterminément mauvaise et insoutenable : ce n'étoit pas là une affaire particulière entre M. de Cambray et nous : c'étoit la cause de la vérité, et l'affaire de l'Eglise, dont nous ne pouvions ni nous charger seuls, ni la traiter comme une querelle privée, qui est tout ce que vouloit M. de Cambray. Ainsi supposé qu'il persistât invinciblement, comme il a fait, à nous imputer ses pensées, et qu'il ne voulût jamais se dédire, il n'y avoit de salut pour nous qu'à déclarer notre sentiment à toute la terre. Cette Déclaration demeuroit naturellement soumise au Pape, comme tout ce qu'on fait en particulier sur les matières de la foi; c'étoit même la lui soumettre que de la lui présenter: mais cependant nous déchargions notre conscience, et autant qu'il étoit en nous, nous rejetions des erreurs que notre silence auroit confirmées.

VINIC SECTION.

Sur les voies de douceur et les conférences amiables.

1. Que si l'on dit qu'il falloit tenter toutes voies de douceur, avant que d'en venir à une déclaration solennelle : c'est aussi ce que nous avons fait. M. l'archevêque de Paris l'a démontré si clairement pour lui et pour nous, que je n'aurois rien à ajouter sur ce fait, sans les accusations particulières par où l'on m'attaque.

2. Mais si l'on veut se convaincre par ses yeux de la netteté de ma conduite, il n'y a qu'à lire l'écrit que j'adressai à M. de Cambray lui-même trois semaines avant l'envoi de notre Déclaration. Si le lecteur peut-être un peu trop pressé n'aime pas à être renvoyé à d'autres écrits, et veut tout trouver dans celui qu'il tient en sa main, voici en abrégé ce que je disois : Qu'après tant d'écrits, « il falloit prendre une voie plus courte, et où aussi on s'explique plus précisément, qui est celle de la conférence de vive voix ; que cette voie toujours pratiquée, » et même par les apôtres, comme la plus efficace et la plus douce pour convenir de

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