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est inévitable : mais c'est pousser le Pape et l'Eglise à l'impossible. Il n'y auroit jamais eu de décision s'il avoit fallu prévoir tous les sens que la mauvaise fertilité des esprits subtils auroient produits : à cette condition nous n'aurions eu ni l'homousion de Nicée, ni le theotocos d'Ephèse. On voit donc qu'il s'en faut tenir à cette sagesse modérée de saint Paul 1: autrement on tombe dans les questions désordonnées et interminables proscrites par cet Apôtre

4. On dira que M. de Cambray se rétracte de cette absurde proposition dans sa seconde lettre : mais non, puisqu'il continue à demander que le Pape «ait la bonté de marquer chaque proposition digne de censure, avec le sens précis sur lequel la censure doit tomber : » c'est là encore se replonger dans l'impossibilité où toutes les décisions ecclésiastiques sont éludées. Si M. de Cambray déclare qu'il sera soumis, et « qu'on ne le verra jamais, quoi qu'il arrive, écrire ni parler pour éluder la condamnation de son ouvrage : » c'est en déclarant « en même temps qu'il se bornera à demander au Pape une instruction particulière sur les erreurs dont il devra se corriger. » A cette condition, il proteste d'être tranquille, tant sur le droit que sur le fait : mais c'est après avoir auparavant dénoncé à tout l'univers que bien éloigné d'être en repos au dedans, il ne cessera de questionner le Pape pour lui faire dire autre chose que ce qu'il aura décidé.

5. Le monde complaisant dira encore que c'est pousser trop loin le soupçon : mais je ne fais cependant que répéter les paroles de deux lettres imprimées, que M.de Cambray ne rétracte pas. Je prie Dieu au reste, qu'il s'en tienne aux termes généraux de sa soumission ; et quoique la vérité me force de remarquer ce qu'il publie de mauvais, j'espérerai toujours » avec saint Paul, «ce qu'il y aura de meilleur : « Confidimus meliora, tametsi ita loquimur

1 I Timoth., I, 4. – 2 II Timoth., II, 23. — 3 Hebr., VI, 9.

SECTION XI.

Conclusion.

1. Il a donc enfin fallu révéler le faux mystère de nos jours : le voici en abrégé tel qu'il a paru dans le discours précédent : une nouvelle prophétesse a entrepris de ressusciter la Guide de Molinos , et l'oraison qu'il y enseigne : c'est de cet esprit qu'elle est pleine : mystérieuse femme de l’Apocalypse, c'est de cet enfant qu'elle est enceinte : l'ouvrage de cette femme n'est pas achevé; nous sommes dans les temps qu'elle appelle de persécution, où les martyrs qu'elle nomme du Saint-Esprit auront à souffrir. Viendra le temps, et selon elle nous y touchons, où le règne du Saint-Esprit et de l'oraison, par où elle entend la sienne qui est celle de Molinos, sera établi avec une suite de merveilles dont l'univers sera surpris. De là cette communication de graces; de là dans une femme la puissance de lier et de délier. Il est certain par preuves qu'elle a oublié ce qu'elle a souscrit entre mes mains et en d'autres plus considérables, sur la condamnation et de ses livres et de la doctrine qui y étoit contenue. Chaque évêque doit rendre compte dans le temps convenable, de ce que la disposition de la divine Providence lui a mis en main : c'est pourquoi j'ai été contraint d'expliquer que M. l'archevêque de Cambray, un homme de cette élévation, est entré dans ce malheureux mystère, et s'est rendu le défenseur, quoique souvent par voies détournées, de cette femme et de ses livres.

2. Il ne dira pas qu'il ait ignoré cette prodigieuse et insensée communication de graces, ni tant de prétendues prophéties, ni le prétendu état apostolique de cette femme, lorsqu'il l'a, de son aveu propre, laissé estimer à tant d'illustres personnes qui se foient en lui pour leur conscience. Il a donc laissé estimer une femme qui prophétisoit les illusions de son cœur. Sa liaison intime avec cette femme étoit fondée sur sa spiritualité, et il n'y a pas d'autre lien de tout ce commerce : c'est ce qu'on a vu écrit de

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sa main; après quoi on ne doit point s'étonner qu'il ait entrepris la défense de ses livres.

3. C'est pour les défendre qu'il écrivoit tant de mémoires devant les arbitres choisis; et il n'a pas été nécessaire que j'en représentasse les longs extraits que j'ai encore, puisque la substance s'en trouve dans le livre des Marimes des Saints.

4. Pour avoir lieu de défendre ces livres pernicieux, dont le texte lui paroissoit à lui-même si insoutenable, il a fallu avoir recours à un sens caché que cette femme lui a découvert; il a fallu dire qu'il a mieux expliqué ces livres que ces livres ne s'expliquent eux-mêmes : le sens qui se présente naturellement n'est pas le vrai sens : ce n'est qu'un sens rigoureux, auquel il répond qu'elle n'a jamais pensé : ainsi pour les bien entendre, il faut lire dans la pensée de leur auteur; deviner ce qui n'est connu que du seul M. de Cambray; juger des paroles par les sentimens, et non pas des sentimens par les paroles : tout ce qu'il y a de plus égaré

a dans les livres de cette femme, c'est un langage mystique dont ce prélat nous est garant : ses erreurs sont de simples équivoques; ses excès sont d'innocentes exagérations, semblables à celles des Pères et des mystiques approuvés.

5. Voilà ce que pense un si grand prélat des livres de madame Guyon, après avoir, si nous l'en croyons, poussé l'examen jusqu'à la dernière rigueur : c'est ce qu'il a écrit de sa main quelque temps devant la publication de son livre; et après tant de censures, on n'a pu encore lui arracher une vraie condamnation de ces mauvais livres : au contraire c'est pour les sauver qu'il a épargné la Guide de Molinos, qui en est l'original.

6. Cependant malgré toutes les mitigations du livre des Marimes des Saints, on y voit encore et madame Guyon et Molinos trop foiblement déguisés pour être méconnus; et si je dis après cela que l'ouvrage d'une femme ignorante et visionnaire, et celui de M. de Cambray, manifestement sont d'un seul et même dessein, je ne dirai après tout que ce qui paroit de soi-même.

7. Je ne le dirai qu'après que la douceur et la charité ont fait leurs derniers efforts. On n'a point chicané madame Guyon sur ses soumissions : on les a recues bonnement, j'emploierai ce mot,

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et en présumant toujours pour la sincérité et l'obéissance : on a ménagé son nom, sa famille, ses amis, sa personne autant qu'on a pu : on n'a rien oublié pour la convertir, et il n'y a que l'erreur et les mauvais livres qui n'ont point été épargnés.

8. A l'égard de M. l'archevêque de Cambray, nous ne sommes que trop justifiés par les faits incontestables de cette Relation; je le suis en particulier plus que je ne voudrois. Mais pour faire tomber tous les injustes reproches de ce prélat, il falloit voir non pas seulement les parties du fait, mais le tout jusqu'à la source : c'est par là, si je l'ose dire, qu'il paroit que dès l'origine on a tâché de suivre les mouvemens de cette charité douce, patiente; qui ne soupconne ni ne présume le mal ". Le silence est impénétrable jusqu'à ce que M. de Cambray se déclare lui-même par son livre : on l'attend jusqu'à la fin, quelque dureté qu'il témoigne à refuser toute conférence : on ne se déclare qu'à l'extrémité. Où placera-t-on cette jalousie qu'on nous impute sans preuve; et s'il faut se justifier sur une si basse passion, de quoi étoit-on jaloux dans le nouveau livre de cet archevêque? Lui envioit-on l'honneur de défendre et de peindre de belles couleurs madame Guyon et Molinos? portoit-on envie au style d'un livre ambigu, ou au crédit quül donnoit à son auteur, dont au contraire il ensevelissoit toute la gloire ? J'ai honte pour les amis de M. de Cambray qui font profession de piété, et cependant qui ne laissent pas sans fondement d'avoir répandu partout et jusqu'à Rome , qu'un certain intérêt m'a fait agir. Quelque fortes que soient les raisons que je pourrois alléguer pour ma défense, Dieu ne me met point d'autre réponse dans le cour, sinon que les défenseurs de la vérité, s'ils doivent être purs de tout intérêt, ne doivent pas moins ètre au-dessus de la crainte qu'on leur impute d'être intéressés. Au reste je veux bien qu'on croie que l'intérêt m'a poussé contre ce livre, s'il n'y a rien de répréhensible dans sa doctrine, ni rien qui soit favorable à la femme dont il falloit que l'illusion fùt révélée. Dieu a voulu qu'on me mît malgré moi entre les mains les livres qui en font foi. Dieu a voulu que l'Eglise eût dans la personne d'un évêque un témoin vivant de ce prodige de séduction :

I Cor., XIII, 5.

ce n'est qu'à l'extrémité que je la découvre, quand l'erreur s'aveugle elle-même jusqu'au point de me forcer à déclarer tout : quand non contente de paroître vouloir triompher, elle insulte : quand Dieu découvre d'ailleurs tant de choses qu'on tenoit cachées. Je me garde bien d'imputer à M. l'archevêque de Cambray autre dessein que celui qui est découvert par des écrits de sa main, par son livre, par ses réponses, et par la suite des faits avérés : c'en est assez et trop, d'être un protecteur si déclaré de celle qui prédit et qui se propose la séduction de tout l'univers. Si l'on dit que c'est trop parler contre une femme dont l'égarement semble aller jusqu'à la folie : je le veux, si cette folie n'est pas un pur fanatisme, si l'esprit de séduction n'agit pas dans cette femme, si cette Priscille n'a pas trouvé son Montan pour la défendre.

9. Si cependant les foibles se scandalisent; si les libertins s'élèvent; si l'on dit, sans examiner quelle est la source du mal, que les querelles des évèques sont implacables : il est vrai, si on sait l'entendre, qu'elles le sont en effet sur le point de la doctrine revélée. C'est la preuve de la vérité de notre religion et de la divine révélation qui nous guide, que les questions sur la foi soient toujours inaccommodables. Nous pouvons tout souffrir; mais nous ne pouvons souffrir qu'on biaise, pour peu que ce soit, sur les principes de la religion. Que si ces disputes sont indifférentes, comme le voudroient les gens du monde, il n'y auroit qu'à dire avec Gallion, proconsul d'Achaïe, qui étoit le caractère le plus relevé de l'empire romain dans les provinces : « 0 Juifs, s'il s'agissoit de quelque injustice, ou de quelque mauvaise action, ou de quelque affaire importante, je me croirois obligé de vous écouter avec patience: mais il ne s'agit que des points de votre doctrine, et des disputes de mots et de votre loi : démêlez-vous-en comme vous pourrez ';» comme s'il eùt dit: Battez-vous sur ces matières tant qu'il vous plaira, «je ne veux point en être le juge ?.» Et en effet les Juifs battoient Sosthènes jusque devant le tribunal, sans que Gallion s'en mit en peine; voilà l'image des politiques et des gens du monde sur les disputes de religion ; et les tenant pour indifférentes, ils se contentent de décider que les

1 Act., XVIII, 14. — 2 Ibid., 17.

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