Page images
PDF
EPUB

ne veur jamais d'autre précaution avec vous que votre foi. Par ce motif obligeant je rendis tous les papiers que l'on m'avoit confiés : et ce procédé de confiance m'a attiré le reproche qu'on va entendre.

$ II.

M. DE CAMBRAY.

3. « Mais encore d'où vient que M. de Meaux n'a gardé aucun de ces manuscrits impies que je le priois de garder comme il le reconnoît dans sa Relation? Puisqu'il ne m'avoit pas encore désabusé de tant d'erreurs capitales, ne devoit-il pas garder mes écrits pour me montrer papier sur table en quoi je m'étois égaré? Qu'y avoit-il de plus propre pour cette discussion, que de garder selon mon offre dans l'attente d'un charitable éclaircissement, ces manuscrits où mes illusions étoient si marquées 1 ? »

4. Voici encore la réflexion de cet archevêque sur ce que je dis de ses lettres qui pouvoient peut-être servir à lui rappeler ses saintes soumissions en cas qu'il fut tenté de les oublier ? : «Il croyoit donc, répondit-il, que je pouvois être tenté d'oublier mes soumissions. Pour s'assurer contre ce cas, n'étoit-il pas encore plus important de garder des preuves de mes erreurs que celles de mes soumissions 3 ? »

5. Il fait un autre raisonnement 4: «On peut juger de ce que M. de Meaux pensoit alors de mes égaremens par les choses qu'il en dit encore aujourd'hui. Je crus, dit-il", l'instruction des Princes de France en trop bonne main, pour ne pas faire en cette occasion tout ce qui servoit à y conserver un dépôt si important. Quelque soumission et quelque sincérité que j'eusse, pouvoit-il croire ce dépôt important en bonne main, suppose que je crusse que la perfection consiste dans le désespoir, dans l'oubli de JésusChrist, dans l'extinction de tout culte intérieur, dans un fanatisme au-dessus de toute loi ? Ces erreurs monstrueuses sont-elles de telle nature, qu’un homme tant soit peu éclairé ait pu de bonne foi ignorer qu'elles renversent le christianisme et les bonnes meurs ? Est-ce un fanatique admirateur d'une femme qui se dit plus parfaite que la sainte Vierge, et destinée à enfanter une nouvelle Eglise ? Est-ce le Montan de la nouvelle Priscille, dont la main est si bonne pour le dépôt important de l'instruction des Princes ? Devoit-il me voir propre à une instruction si importante avec des erreurs si palpables, avec un cerveau si affoibli, avec un caur si égaré?.. Ma soumission seule, si j'eusse eu tant d'erreurs impies, ne pouvoit justifier ce prélat. Ou il a trop peu fait en ce temps-là, ou il fait beaucoup trop maintenant. » M. de Cambray répète cent fois les mêmes raisonnemens sur ma douceur envers madame Guyon et envers lui-même. Je ne raconterai pas ces vaines redites, puisque je suis assuré qu'on me rendra témoignage d'avoir mis ici tout le fort.

· Rép., chap. II, p. 45. - 2 Relat., lite sect., n. 15.

Ibid., p. 51, 53. 5 Relat., IIIe sect., n. 9.

3 Rép., chap. II, p. 53.

RÉPONSE.

Premier point : raisons de ménager M. de Cambray.

6. Je réponds : Mes motifs, pour ne pas pousser M. l'abbé de Fénelon, étoient justes malgré ses erreurs qui m'étoient con

nues.

[ocr errors]

1. C'étoit lui qui nous les découvroit avec une si apparente ingénuité, que nous ne pouvions douter de sa confiance, ni connoître sa confiance sans espérer son retour.

2. Il promettoit une entière soumission avec les termes les plus efficaces qu'on eût pu choisir, « jusqu'à promettre dès le premier mot sans discussion, comme un petit écolier, de se rétracter, de quitter tout, sa charge même, et se retirer pour faire pénitence. On n'a qu'à relire ses lettres, et on jugera si jamais on a exprimé sa soumission en termes plus forts, et avec un plus grand air de sincérité.

3. Ses erreurs n'étoient pas connues: il y avoit bien des bruits répandus de son étroite liaison avec madame Guyon : mais personne qui nous fùt connu, ne savoit qu'il fùt son approbateur, ni qu'il en voulůt soutenir ni pallier la doctrine. Il y avoit de l'inconvénient à faire paroître de la division dans l'Eglise sur cette matière: à donner de l'autorité à l'erreur par une approbation si considérable : à pousser un homme important, et à lejeter peutêtre dans une invincible opiniâtreté.

4. Si ses erreurs étoient excessives, leur excès même nous persuadoit qu'il n'y pouvoit pas persister longtemps, surtout dans une matière qui n'étoit pas encore si bien éclaircie, qu'elle ne pût donner lieu à quelque surprise passagère.

5. Ce n'étoit pas lui seulement que nous croyions ramener, mais encore ses amis qu'il tenoit absolument en sa main; et nous

1 espérions, en les ramenant avec lui, sauver de dignes sujets.

6. A la vérité nous déplorions son entêtement sur le sujet de madame Guyon: mais nous la voyions elle-même à l'extérieur si disposée à la soumission, et à renoncer tant à sa mauvaise doctrine qu'à ses autres illusions, que nous ne pouvions nous persuader qu'il dùt arriver à M. l'abbé de Fénelon de la soutenir plus qu'elle ne faisoit elle-même. Nous croyions même que l'honneur du monde nous aideroit en cela , et qu'un homme de cette conséquence ne voudroit pas commettre sa réputation à protéger cette femme, à se déclarer son disciple et son sectateur. Qui pouvoit imaginer tous les tours qu'il donneroit à son esprit pour la défendre, pour l'abandonner, pour la sauver, pour la condamner en même temps ? Le monde n'avoit jamais vu d'exemple d'une souplesse, d'une illusion et d'un jeu de cette nature.

7. Je n'étois pas seul de cet avis : j'étois appuyé par les sentimens d'un prélat aussi sage que M. de Châlons, et d'un prêtre aussi vénérable que M. Tronson, qui avoit élevé M. l'abbé de Fénelon ; et que cet abbé avoit toujours regardé comme son père. Nous ne désavouerons pas que l'amitié ne soit entrée dans nos sentimens : on est bien aise de la concilier avec la raison, et cette disposition n'est pas malhonnête.

[ocr errors]

Second point : avantages que tire M. de Cambray de ma condescendance

7. Après toutes ces raisons, nous avons l'événement contre nous : et c'est pourquoi je me tais, et je me laisse juger comme on voudra. Mais quant à M. l'abbé de Fénelon, pour me condamner comme il fait sur mon énoncé, il faut qu'il ait dépouillé tout sentiment humain, et qu'il parle contre lui-même plus que contre moi. Il faut qu'il dise : Vous avez tort de m'avoir cru sur mes soumissions : vous deviez sentir que j'en savois plus que vous, et que mieux et plus finement qu'aucun autre homme du monde, je savois donner de belles paroles à un homme simple. Que M. de Meaux étoit innocent de s'amuser à mes promesses ! Comment n'avoit-il pas l'esprit de songer que le temps les demandoit alors : que je saurois bien en un autre temps reprendre mes avantages, et me relever après être venu à mon but ? Non, il ne faut rien donner à l'amitié, à la confiance, à la réputation où étoit un homme : vous deviez me pousser à bout, et n'attendre pas que je vous fisse un crime de votre douceur.

8. Voilà dans le fond le raisonnement qu'il faut faire pour nous condamner: mais en même temps voilà de quoi rendre les hommes défians à toute outrance, et leur procédé le plus dur, le plus inhumain, le plus odieux. Pour moi je n'en sais pas tant, je le confesse; je ne suis pas politique : je ne connois pas les raffinemens qui font les esprits que les gens du monde veulent nommer supérieurs. Simple et innocent théologien, je crus avoir assez fait pour la vérité, en liant M. de Cambray par des articles théologiques ; mais j'ignorois que certains esprits se mettent au-dessus de tout : qu'ils introduisent un nouveau langage qui fait dire tout ce qu'on veut; et que pleins de distinctions et de défaites, en trompant visiblement le monde, ils savent encore se donner des approbateurs.

9. Tournons néanmoins la médaille : faisons que j'aie suivi ces nobles conseils : que sans égard à promesses, soumissions, inconvéniens, j'aie dénoncé M. de Cambray, brûlé madame Guyon de mes propres mains, toute renonçante qu'elle étoit à ses visions et à ses erreurs; que ne diroit pas M. de Cambray contre un procédé si inique? Je vois donc bien ce que c'est : j'ai affaire à un homme enflé de cette fine éloquence qui a des couleurs pour tout; à qui même les mauvaises causes sont meilleures que les bonnes, parce qu'elles donnent lieu à des tours subtils que le monde admire; à des inventions délicates qui ne subsistent sur rien, et dont on est l'artisan et le créateur. Que lui dirai-je, sinon l’Evangile? « Nous avons chanté d'un ton agréable, et vous n'avez

[ocr errors]

point dansé : nous avons entonné des chants lugubres, et vous n'avez point pleuré. Jean est venu, ne mangeant, ni ne buvant ( avec une austérité et un jeûne effroyable), et ils disent : Il est possédé du malin esprit. Le Fils de l'Homme est venu dans une vie plus commune), buvant et mangeant (avec les hommes, et ne dédaignant pas leurs festins), et ils ont dit : C'est un homme de bonne chère'. » Ils sont prêts à tout contredire. Quoi! vous aviez peur de madame Guyon? cette pauvre femme affligée, captive, que personne ne soutenoit ?? Mais quoi ! d'autre part, vous ne la brùliez pas avec ses livres ? Quoi ! vous m'avez épargné moi-même pendant que j'étois entre vos mains ? vous n'avez point publié mes erreurs cachées ? Quoi! vous ne voulez pas m'aider à les couvrir de subtiles excuses, après que je les ai déclarées ? Quoi que vous fassiez, vous aurez tort. Mais malgré la subtilité et l'esprit de contradiction qui anime les sages du monde, il n'y aura que la paille qui soit emportée, «et la véritable sagesse sera justifiée par ses enfans “. »

10. Quel est le vrai caractère de cet homme contentieux, dont l'Apôtre a dit : « Nous n'avons pas cette coutume, ni l'Eglise de Dieu 5? » Et n'en est-ce pas un trait visible, de faire un crime à un ami, d'avoir voulu vous gagner le cour, et le prendre par la confiance ? C'est ce que j'avois espéré, en refusant l'offre que reconnoît M. de Cambray, de me laisser quelques-uns de ses manuscrits, pour le convaincre en cas qu'il vint à changer. Il est vrai naturellement que je fus touché de ce moyen qu'il trouva d'assurer sa sincérité, en me laissant contre lui de telles preuves. Mais moi, tant j'étois simple, plein de candeur et de confiance; moi, dis-je, qui ne voulois mettre ma sûreté que dans son bon cour, je refusai toute autre assurance; et après que pour gage de sa bonne foi je n'ai voulu qu'elle-même, il me vient dire aujourd'hui : Vous sortez de la vraisemblance, quand vous vous vantez de vous être fié à mon bon cour, et le mien n'étoit pas tel que vous le pensiez.

>

1 Matth., XI, 17, 18 et seq.

3 Rép., chap. 11, p. 36.

2 Mém. de M. de Cambray, Relat., Ive sect.,

* Matth., XI, 19. – 51 Cor., XI, 16.

n. !9.

« PreviousContinue »