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Troisième point : sur les papiers que j'ai rendus. 11. Il me reproche qu'en lui rendant ses papiers, j'ai gardé ses lettres, sans vouloir comprendre ma juste répone?: que la différence est extrême entre les lettres qu'on ne vous écrit que pour être à vous, et des papiers qu'on dépose entre vos mains pour les rendre après la lecture. On n'a au reste à rendre aucune raison pourquoi on garde des lettres : M. de Cambray en a gardé des miennes, dont il produit des extraits , sans que je lui en demande aucune raison. Mais supposé même qu'il m'ait peut-être, et sans l'assurer, passé dans l'esprit une pensée, un soupçon qu'il lui pouvoit arriver d'être tenté sur ses soumissions, j'ai bien voulu dire sans façon que ses lettres auroient pu servir à lui en rappeler le souvenir : et il me fait un procès sur cette parole. C'est pourtant autre chose d'être tenté, ce qui peut arriver au plus vertueux, autre chose de succomber à la tentation : et quoi qu'il en soit, j'ai voulu marquer à M. de Cambray que si j'ai été capable de garder entre mes mains des moyens pour le rappeler en secret à ses soumissions , positivement j'ai voulu m'ôter le moyen de le convaincre en public de ses erreurs. Que peut-il trouver mauvais dans ce procédé, si ce n'est trop d'honnêteté et de confiance? «N'étoit-il pas, dit-il, plus important, de garder les preuves de mes erreurs, que celles de mes soumissions ? ? » Qui sans doute, si j'avois songé à le convaincre d'erreur dans le public. «Ma soumission, poursuit-il, ne prouve que ma docilité, peutêtre excessive. Pourquoi étoit-il ( M. de Meaux) si précautionné et si defiant sur les soumissions qui ne prouvent rien contre moi, pendant qu'il l'étoit si peu sur la preuve des erreurs qui étoient le point capital ? » La raison est évidente : quand sur ce point capital on ne songe à rien ; et que loin de désirer d'en avoir la preuve, on consent par une absolue confiance à s'en priver, on ne veut point qu'un ami sente de la défiance. On rend les hommes défians en l'étant soi-même : tout mon but étoit de gagner M. l'abbé de Fénelon : ainsi ce qu'il me reproche avec tant d'amertume, c'est sur le sujet de ses erreurs d'avoir autant que j'ai 1 Relat., 111° sect., n. 15. 2 Rép., chap. II, p. 53.

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TOM. XX.

pu tout remis à sa bonne foi : content d'avoir satisfait à la vérité par les Articles, je n'en voulois pas davantage. L'événement m'a trompé : si mon procédé sincère avoit eu un meilleur succès, ma joie auroit peut-être été trop humaine : quoi qu'il en soit, voilà mon crime envers ce prélat : comme s'il vouloit avouer qu'il falloit le connoître mieux que je n'ai fait ; et qu'y a-t-il qui ressente plus l'esprit de contention, qu'une chicane aussi malhonnête

que celle de m’accuser de trop de crédulité en sa faveur ?

Quatrième point.

12. Pendant que nous parlons tant des écrits que M. de Cambray nous avoit confiés, et que nous lui avons rendus par les motifs qu'on vient de voir, il est impossible que le lecteur soit curieux de savoir quels ils étoient. Mais pour abréger cette discussion, M. de Cambray va nous l'apprendre lui-même. Car encore que ces Mémoires fussent écrits avec tout le soin et avec toute la finesse dont il est capable, comme le peuvent témoigner ceux qui les ont lus, et comme aussi il seroit aisé de le justifier par mes extraits; ce prélat les appelle partout, et dès l'abord quatre fois de suite, «des recueils informes, écrits à la hâte et sans précaution : dictés avec précipitation et sans ordre à un domestique, et qui passoient sans avoir été relus, dans les mains de M. de Meaux '. » Il devoit du moins ajouter qu'il les confioit également à M. de Châlons et à M. Tronson, qui comme moi peuvent témoigner que quelques-uns étoient de sa main et digérés à loisir, et tous les autres d'un caractère aussi bien que d'un style élégant, correct, où rien ne sentoit la négligence. M. Tronson nous en fit d'abord des extraits qu'on ne lisoit point sans frayeur, tant les propositions en étoient étranges et inouïes. Sans doute il en a parlé à M. de Cambray à qui il aura laissé quelque forte impression contre ces Mémoires étonnans, surtout contre celui où l'auteur traitoit de saint Clément d'Alexandrie : c'est donc pour en excuser les erreurs palpables qu'il les traite d'ouvrages informes, mal digérés et précipités. Et il sent si bien que c'étoit le fond même de la doctrine qui y étoit à reprendre, qu'il ne les

1 Rép. à la Relat., chap. II, p. 10-1-3, 48, etc.

sauve qu'en disant que « ce n'étoit que des recueils secrets et informes, tant des preuves du vrai que des objections qu'on pourroit faire pour le faux '. » C'est ainsi qu'en use ce prélat. Quand il parle comme Molinos, ce n'est qu'une objection : quand M. l'évêque de Chartres le convainc par son propre écrit, d'avoir avoué le mauvais sens de son livre sur l'extinction du motif de l'espérance, c'est un argument ad hominem : quand il pousse les choses trop loin, c'est qu'il exagère. Quand est-ce donc qu'il aura parlé naturellement? Il est vrai que dans ces mémoires manuscrits il propose des sentimens si outrés, qu'il est contraint d'avouer qu'il y a de certains endroits d'exagération, principalement sur saint Clement d'Alexandrie : mais il ne sauroit nier qu'ordinairement les plus grands excès ne soient ses dogmes : et nous savons positivement que sa gnose, comme il l'appeloit, en traduisant le grec de saint Clément d'Alexandrie, quoique pleine des sentimens les plus outrés, est encore aujourd'hui la règle secrète du parti.

13. Dans sa Réponse latine à M. l'archevêque de Paris qu'il voudroit bien nous cacher, quoiqu'à Rome il la distribue imprimée à ceux qu'il croit affidés, il ne cesse de répéter que ses « mémoires manuscrits étoient indigestes ; imprudemment, mal à propos et précipitamment dictés ; indigesta, incomposita , properè, præposterè, incautè et inconditè dictata : » et qu'ils contenoient une matière informe et mal digérée : rudem indigestamque materiam. Dieu est juste : j'avois voulu de bonne foi m'ôter la preuve que me fournissoient les manuscrits de M. de Cambray: mais sa conscience le trahit , et ce qu'il en dit justifie assez tout ce que j'en ai raconté dans ma Relation.

14. Bien plus : contre sa pensée et contre la mienne, je l'avoue, ses propres lettres servent encore à le convaincre. Une bonne et súre conduite , une conscience assurée et ferme, n'oblige jamais à consulter avec tant d'angoisse : à proposer «de tout quitter , et même sa place : de s'aller cacher pour faire pénitence le reste de ses jours , après avoir abjuré et rétracté publiquement la doctrine égarée qui l'aura séduit '. » C'est ainsi que parle un homme qui

Ibid., chap. II, p. 47, etc.

3 Mém.

1 Rép. à la Relat., Conclus., p. 167. de M. de Cambray, Relat., Ilje sect., n. 4.

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sent qu'il innove, et à qui malgré qu'il en ait, sa conscience reproche ses innovations. C'est ce que je vois, maintenant qu'il a égalé son obstination à son erreur : c'est ce que je ne voyois pas dans le temps que la soumission qui m'a trompé, lui cachoit peutêtre à lui-même son propre fond. Quoi qu'il en soit, s'il a voulu me surprendre par les plus fortes expressions, et avec le plus grand air de sincérité, n'est-il point peiné en lui-même du succès d'un tel dessein ? Que s'il me parloit sincèrement, et qu'il eût vé. ritablement dans le cour tout ce qu'il montroit par de si vives expressions, pourquoi dans l'opinion que j'avois de lui , trouvet-il si étonnant que je l'aie cru? ne puis-je pas lui rendre ses propres paroles, et lui répondre ce qu'il dit lui-même touchant madame Guyon ? «Il me parut que je voyois en elle ces marques d'ingénuité, après lesquelles les personnes droites ont tant de peine à se défier de la dissimulation d'autrui '. » Pourquoi ne voudroit-il pas que j'aie cru voir en lui les mêmes marques ? Veut-il dire qu'il étoit visible qu'il ne les avoit pas ? N'est-ce pas là s'accuser lui-même en me voulant faire mon procès ? Mais il sait bien d'autres détours , et il est temps de découvrir plus à fond encore toutes ses adresses.

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ARTICLE IV.

Détours sur l'approbation des livres imprimés de madame Guyon, et de

sa doctrine.

1. Ceux qui ne veulent pas croire toutes les souplesses de M. l'archevêque de Cambray, en vont découvrir une preuve surprenante : car on lui va voir à la fois condamner et absoudre madame Guyon, l'accuser tout ensemble et s'en déclarer le protecteur : et l'Eglise n'a point d'exemple de semblables subtilités.

$ I. Ambïguités.

M. DE CAMBRAY. 2. « Je supposois qu'on pouvoit excuser une femme ignorante sur des expressions irrégulières et contraires à sa pensée, pourvu

Rép, chap. I, p. 21.

1

qu'on fùt bien assuré de sa sincérité. De là vient que j'ai parlé ainsi dans le Mémoire que l'on a produit contre moi : Je n'ai pu ni ignorer ses écrits : quoique je ne les aie pas examinés tous à fond dans le temps, du moins j'en ai su assez pour devoir me défier d'elle, et pour l'examiner en toute rigueur 1. Ainsi je l'excusois sur ses écrits par ses intentions, sans vouloir néanmoins approuver les livres : quoique je les eusse lus assez négligemment, ils m'avoient paru fort éloignés d'être corrects.

3. » Pour l'examen rigoureux de ces deux ouvrages (du Moyen court et du Cantique), par rapport au public, c'étoit son évêque qui devoit y veiller : n'étant que prêtre, je croyois assez faire en tâchant de connoître ses vrais sentimens.

4. » Il ne s'agissoit que des livres imprimés : jusqu'alors je ne les avois jamais lus dans une rigueur théologique, une simple lecture m'avoit déjà fait penser qu'ils étoient censurables. Je ne les excusois ni ne les défendois, comme mon mémoire le dit expressément : mais la bonne opinion que j'avois de cette personne ignorante, me faisoit excuser ses intentions dans les expressions les plus défectueuses. »

RÉPONSE.

5. On ne sait si M. de Cambray veut approuver ou improuver les livres de madame Guyon. D'un côté, c'est les improuver, que de les croire fort éloignés d’être corrects, que de les trouver censurables par une simple lecture : de l'autre, c'est les approuver que de chercher dans l'intention secrète d'un auteur une excuse à ses expressions les plus défectueuses, après un examen à toute rigueur que ce prélat convient d'avoir fait.

6. Cependant, il nous échappera bientôt : car malgré cet examen rigoureux, vous trouverez trois lignes après, qu'il y a un examen rigoureux par rapport au public, que M. de Cambray ne veut point avoir fait; et il ajoute qu'il n'avoit jamais lu les livres de madame Guyon dans une certaine rigueur théologiques. Il y a donc une rigueur théologique et par rapport au public, où M. de

Mém. de M. de Cambray. Relat., Ive sect., n. 9, 15. chap. I, p. 21, 25. 3 Ibid., p. 20.

2 Rép. à la Relat.,

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