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surtout depuis que je suis évêque et chargé de religieuses, à ses Lettres où je trouvois tous ses principes, et à ses Entretiens. Si je n'avois pas jugé nécessaire une profonde lecture du bienheureux Jean de la Croix, j'avois lu sainte Thérèse sa mère. Mais quoi ? veut-on m'obliger à vanter ici mes lectures ? J'ai assez lu les mystiques pour convaincre M. de Cambray de les avoir outrés : en parlant sur l'oraison, j'ai fait mon trésor de la parole de Dieu, sans rien donner autant que j'ai pu à mon propre esprit; et attaché aux saints Pères et aux principes de la théologie, dont la mystique est une branche, si d'ailleurs je déférois peu à l'autorité de certains mystiques à cause de leurs exagérations, comme M. de Cambray me le reproche : il ne devoit pas oublier Suarez, que j'avois cité dans les Etats d'Oraison, qui est exprès pour ce sentiment 1.

7. Quant à ce qu'ajoute ici M. de Cambray, que je voulois condamner l'amour désintéressé : qu'on me réponde s'il est permis d'avancer un fait de cette importance sans en apporter la moindre preuve. Si l'on en croit M. de Cambray, je mets en péril la mystique par mon ignorance, je veux condamner la scolastique : est-il juste encore un coup de n’exiger que de moi la preuve en toute rigueur, à laquelle aussi je m'oblige, et d'en croire M. de Cambray sur sa parole?

8. Qu'importe au reste que ce soit moi qui l'aie invité à me donner des mémoires sur ces auteurs, puisque j'avoue sans façon que je souhaitois qu'il s'ouvrît à moi ? Nous verrons bientôt les conséquences qu'il prétend tirer d'un fait si indifférent; mais il faut voir auparavant d'autres vérités.

SJI. Des expédiens de M. de Cambray contre madame Guyon.

M. DE CAMBRAY.

9. « Madame Guyon n'étoit pas le principal objet de M. de Meaux dans cette affaire. Une femme ignorante et sans crédit par elle-même, ne pouvoit faire sérieusement peur à personne. » * Inst. sur les Etats d'Or., liv. I, n. 2, 3. 2 Rép., chap.

p. 36.

RÉPONSE.

10. C'est toujours où en veut venir M. de Cambray, comme je l'ai déjà remarqué dans la Relation': il s'étonne qu'on ait eu peur de « cette pauvre captive, affligée de douleurs et d'opprobres, et que personne n'excuse ni ne défend. » Peut-on parler de cette sorte pendant qu'on lui voit tant de zélés partisans ? M. de Cambray qui la défend plus que personne, veut qu'on soit en repos sur son sujet, et qu'on lui laisse débiter ce qu'elle voudra pour fortifier un parti puissant. Il échappe néanmoins à ce prélat qu'elle est sans crédit par elle-même, pour faire sentir le crédit qu'elle avoit par ses amis.

M. DE CAMBRAY.

11. « Il n'y avoit qu'à la faire taire, et qu'à l'obliger de se retirer dans quelque solitude éloignée, où elle ne se mêlât point de diriger : il n'y avoit qu'à supprimer ses livres, et tout étoit fini ; c'étoit l'expedient que j'avois d'abord proposé . »

RÉPONSE.

12. Quand on ne connoîtroit pas combien M. de Cambray favorise madame Guyon, on le verroit par les expédiens qu'il propose contre elle. Il n'y avoit en effet qu'à supprimer cinquante mille volumes qui courent dans tout le royaume avec tous les manuscrits anciens et nouveaux, que cent mains connues et inconnues transcrivent pour les distribuer de tous côtés : tout étoit fini sans faire tant de censures, ni tant de réfutations ou d'instructions contre une pernicieuse et insinuante doctrine. Il n'y avoit qu'à la faire taire, et permettre cependant à un archevêque de lui prêter sa plume. Voilà comme on établit le quiétisme en faisant semblant de l'éteindre.

M. DE CAMBRAY.

13. « Madame Guyon n'étoit rien toute seule : mais c'étoit moi que M. de Meaux craignoit 3. »

1 Relat., Ive sect., n. 19. - ? Rép., chap. II, p. 36. — 3 Ibid., p. 37.

RÉPONSE.

14. Je le craignois en effet, comme saint Paul disoit aux Galates : Timeo vos "; Je vous crains, je crains pour vous : et je remarque de nouveau qu'en effet madame Guyon , qui n'étoit rien toute seule , étoit redoutable par un défenseur tel que M. de Cambray.

S HI. L'intelligence entre M. de Cambray et madame Guyon, comment

connue.

M. DE CAMBRAY.

15. Cet article est important par ses conséquences. M. de Cambray répète ici ma Relation ?, où je raconte franchement que j'étois en inquiétude pour lui sur les bruits qui se répandoient, qu'il favorisoit secrètement madame Guyon et l'oraison des nouveaux mystiques. Il lui plaît de dire qu'en un certain temps c'étoit moi-même et mes confidens qui les répandions ou qui les faisions valoir : il faut montrer le contraire par lui-même.

RÉPONSE.

16. Rappelons en peu de mots les faits contenus dans le moire de ce prélat et dans les deux Réponses à ma Relation". il connoissoit madame Guyon dès l'an 1689 : il l'estimoit : il la laissoit estimer : il avoit des liaisons avec elle : elle venoit à Versailles, où les entrevues étoient assez fréquentes : il l'appeloit son amie : tout le commerce rouloit sur la spiritualité et sur l'oraison. Il étoit si étroitement uni avec elle, qu'il se croyoit obligé à s'informer de sa conduite, par le contre-coup qu'elle portoit contre lui-même; et c'est sur ce fondement qu'il a déclaré partout, et dans son Mémoire et dans sa Réponse", que sa réputation étoit inséparable de celle de cette femme. Voilà sans doute une liaison bien étroite et bien connue : les bruits que l'on réGalat., iv, 14. - ? Rép., chap. 1, p. 37;. Relat., le sect., n. 1.

3 Mém., Relat., Ive sect., n. 15; voyez ci-dessus, art. 2, n. 5; art. 4, n. 9, etc.; art. 5, n. 1, 2, etc. - • Ci-dessus, art. 4, n. 2. 5 Mém. de M. de Cambray; Relat., I've sect., 1. 23, etc.; Rép., chap. v, p. 99, 104, etc.

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pandoit n'avoient pas besoin d'autres fondemens : ceux qui pénétroient davantage, n'ignoroient pas les conférences secrètes qui se faisoient à Versailles, où madame Guyon présidoit : les étrangers mêmes savoient que M. l'abbé de Fénelon n'étoit pas ennemi du quiétisme : pour moi, je n'entrai en rien jusqu'à la fin de l'année 1693, date importante que je ne remarque pas sans nécessité, comme la suite le fera paroître.

17. J'ai semblablement avoué que sur ces bruits je souhaitois que M. de Cambray s'ouvrit à moi « dans l'espérance que j'avois de le ramener à la vérité, pour peu qu'il s'en écartât'. » La conséquence naïve de cet aveu, c'est que je l'aimois beaucoup, et que je craignois pour lui : s'il assure que je pensois bien plus à lui qu'à madame Guyon, je l'avoue encore; et je le devois d'autant plus, que sa personne en toutes façons étoit plus considérable.

IV. Si j'ai accusé M. de Cambray, comme il l'assure.

M. DE CAMBRAY.

18. « D'où vient que M. de Meaux parle ailleurs en ces termes : Ce n'étoit pas lui qu'on accusoit, c'étoit madame Guyon. Pourquoi se mêloit-il si avant dans cette affaire ? qui l'y avoit appelé? C'est M. de Meaux lui-même qui m'y avoit appelé; il étoit inquiet pour moi, pour l'Eglise et pour les Princes..... D'un côté, dit-il, il avoit d'abord de la peine que je n'avois pas assez d'ouverture; d'autre côté, il se récrie : Pourquoi se mêloit-il dans cette affaire? Mais enfin il est clair comme le jour que j'étois le principal accusé :. »

19. Je rapporterai à part le foible avantage qu'il tire de notre déclaration, pour prouver les accussations que je préparois contre lui : et il conclut : « Il est plus clair que le jour, que j'étois le principal accusé. »

RÉPONSE. 20. Mais par qui étoit-il accusé? par le public, comme l'étoit madame Guyon? il n'avoit point encore écrit : par moi? pourquoi me prenoit-il pour juge avec ces autres Messieurs ? mais devant qui l'accusois-je ? devant moi-même, ou devant quelque autre ? de quoi enfin l'accusois-je ? où est mon accusation ? quelle en est la preuve ? dit-on ce qu'on veut parmi les hommes ? Je l'invitois à écrire, à ce qu'il dit : je désirois savoir ses sentimens pour tâcher de le ramener, s'ils étoient mauvais : donc je l'accusois, ou du moins je lui préparois des accusations, et j'avois l'adresse cependant de l'obliger à me prendre pour son juge. Il faut fuir les hommes, renoncer à la société, croire être toujours au milieu des ennemis, si l'on permet de donner sans preuve des tours si malins aux actions les plus innocentes et les plus simples.

1 Relat., 1le sect., n. 1. - ' Ibid., chap. II, p. 37.

21. Mais encore remontons à la source. Sept ou huit mois au-paravant, quand madame Guyon se remit à moi pour prononcer sur son oraison : quand M. de Cambray lui-même m'envoya un ami commun pour me presser d'accepter seul cet arbitrage : étoitce moi qui poussois encore ce prélat, ou qui avois conçu le dessein de tourner contre lui madame Guyon ? c'est la première action, dont tout le reste dépend : et comme tout ici est connexe, ce sera moi aussi sans doute qui aurai obligé cette femme à demander M. de Châlons et M. Tronson pour me les associer dans cette affaire ?. Comment donc M. de Cambray étoit-il le principal accusé, si c'étoit madame Guyon qui demandoit d'être jugée ?

22. Il est public que ce prélat avec ses amis, qui étoient ceux de madame Guyon, vinrent à Issy ·, pour y reconnoître une assemblée qu'ils avoient eux-mêmes formée, ou madame Guyon par leur moyen. C'est ici (car tous ces faits ne sont point niés), c'est ici, dis-je, que je demande à M. de Cambray qui l'obligeoit alors à se mêler si avant dans les affaires de cette femme, s'il n'y avoit rien de commun entre eux ? Dira-t-il encore que c'est moi qui l'invitois avec ses amis à cette soumission, comme il prétend que je l'invitois à faire des mémoires ? Quoi ? je l'invitois à venir reconnoître pour juge son accusateur? disons mieux, ses accusateurs : car ces deux Messieurs le sont comme moi, si je le suis, puisque nous n'avons point d'action qui ne nous soit commune. * Relat., jlle sect., n. 2. - Ibid., n. 1.

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