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qu'on ne pouvoit vaincre ", mais encore tout ouvertement le schisme et l'hérésie, il auroit eu honte de ranger au nombre des catholiques un hérétique si parfait.

Il est dangereux d'étaler les endroits qui font paroître la fermeté de tels gens, sans marquer aussi ceux où l'on verroit combien elle étoit outrée : autrement on leur laisse toujours un caractère de vertu qui fait pitié, et qui porte à les excuser. Alexandre étoit d'un emportement si violent, qu'ayant lu une lettre de saint Cyrille à Acace, où il explique les deux natures, s'il se peut, plus clairement que jamais; au lieu de se réjouir de le voir si orthodoxe même selon lui, il tourne toute sa pensée à s'étonner « de la prompte disposition de son esprit à changer : et, dit-il, j'ai prié Dieu

que la terre s'ouvrît sous mes pieds ; et si sa crainte ne m'eût retenu sur l'heure, peut être je me serois retiré dans les déserts les plus éloignés. » Qu'y avoit-il là qui lui dùt causer un si étrange transport? Tels étoient ses emportemens, si bien connus de ses amis, que Théodoret en lui écrivant une lettre fort importante sur l'union : « Je vous prie, lui disoit-il, de bien penser à ceci selon votre sagesse, et de ne vous point fàcher, mais de pénétrer nos pensées :. » Cela peint l'impatience de cet homme, qui se mettoit en colère dès qu'on n'entroit pas dans son sens. M. Dupin rapporte une lettre de Jean d'Antioche au clergé et au peuple d'Hiéraple, où ce patriarche leur marque qu'il n'a rien omis pour empêcher leur évêque « de mettre un obstacle à la paix par son obstination*; » mais il oublie les traits les plus vifs, où Jean d'Antioche fait sentir dans cet évêque, non pas une obstination ordinaire, mais a un orgueil et une arrogance qui lui faisoit, non-seulement éviter, mais encore outrager injurieusement tous les évêques du monde, rompre la communion, et s'élever au-dessus de l'Eglise universelle. »

Il avoit mis son peuple sur le même pied. On les avoit attachés, non point à l'Eglise, mais à la personne de leur prélat, d'une manière si outrée, que tous, « hommes et femmes, jeunes et vieux, si l'on refuse de le leur rendre, menacent d'entreprendre euxmêmes contre leurs personnes, et de précipiter leurs jours 1. » Ce sont des fruits de l'hérésie et du schisme, qu'il est bon de ne pas cacher, lorsqu'on en écrit l'histoire.

Collect. Lup., cap. LVIII.

3 Ibid., cix.

- Ibid.,

1 P. 752, 753. cap. CLXXXVII.

Il ne faut donc pas s'étonner si l'on appelle Alexandre un autre Nestorius, et l'on peut juger maintenant si c'étoit là un homme à excuser, comme s'il n'avoit erré que dans le fait, pendant qu'on lui voit suivre tous les pas de Nestorius, autant dans son erreur que dans son schisme, et prendre de lui, ou're ses dogmes particuliers, les dogmes communs de tous les hérétiques contre l'unité et l'autorité de l'Eglise et de ses conciles. Avec de telles raisons, on pourra aussi excuser Nestorius et flatter les nouveaux critiques, qui réduisent à des minuties et à des disputes de mots, les questions résolues dans les plus grands conciles et de la manière la plus authentique.

CONCLUSION.

E On voit maintenant à quoi aboutissent les particularités, ou plutôt les omissions de l'Histoire de notre auteur. On voit qu'elles affoiblissent la primauté du saint Siege, la dignité des conciles, l'autorité des Pères, la majesté de la religion. Elles excusent les hérétiques : elles obscurcissent la foi. C'est là enfin qu'on en vient, en se voulant donner un air de capacité distingué. On ne tombe peut-être pas d'abord au fond de l'abime; mais le mal croît avec la licence. On doit tout craindre pour ceux qui veulent paroître savans par des singularités. C'est ce qui perdit à la fin Nestorius, dont nous avons tant parlé ; et je ne puis mieux finir ces Remarques, que par ces paroles que le Pape lui adresse: 1 ales sermonum novitates de vano gloriæ amore nascuntur. Dům sibi nonnulli volunt acuti, perspicaces et sapientes videri, quærunt quid novi proferant, undè apud animos imperitos temporalem acuminis gloriam consequantur.

1 Collect. Lup., cap. CLXXXV. – _ 2 Cælest., Ep. ad Cler. et Pop. C. P., part. I Con. Eph., cap. XIX.

FIN DES REMARQUES SUR LA BIBLIOTHÈQUE ECCLÉSIASTIQUE ET DE L'HISTOIRE

DES CONCILES DE M. DUPIN.

REMARQUES

SUR LE LIVRE INTITULÉ :

LA MYSTIQUE CITÉ DE DIEU, ETC.

Traduite de l'espagnol, etc., à Marseille, etc.

Le seul dessein de ce livre porte sa condamnation. C'est une fille qui entreprend un journal de la vie de la sainte Vierge, où est celle de Notre-Seigneur, et où elle ne se propose rien moins que d'expliquer jour par jour et moment par moment tout ce qu'ont fait et pensé le fils et la Mère, depuis l'instant de leur conception jusqu'à la fin de leur vie; ce que personne n'a jamais osé.

On trouve dans quelques révélations qui n'obligent à aucune croyance, certaines circonstances particulières de la vie de NotreSeigneur ou de sa sainte Mère : mais qu'on ait été au détail et à toutes les minuties que raconte celle-ci de dessein formé, et comme par un ordre exprès de Dieu, c'est une chose inouïe.

Le titre est ambitieux jusqu'à être insupportable. Cette religieuse appelle elle-même son livre, Histoire divine, ce qu'elle répèle sans cesse; par où elle veut exprimer qu'il est inspiré et révélé de Dieu dans toutes ses pages. Aussi n'est-ce jamais elle, mais toujours Dieu et la sainte Vierge par ordre de Dieu qui parlent; et c'est pourquoi le titre ajoute que cette Histoire divine a été manifestée « dans ces derniers siècles par la sainte Vierge, à la seur Marie de Jésus (a). » On trouve de plus dans l'espagnol, que « cette vie est manifestée dans ces derniers siècles pour être une nouvelle lumière du monde, une joie nouvelle à l'Eglise catholique, et une nouvelle consolation et sujet de confiance au genre humain. » Il faut garder tous ces titres pour le Nouveau

(a) D'Agréda.

REMARQ. SUR LE LIVRE INTITULÉ : LA MYSTIQUE CITÉ, ETC. 624 Testament : l'Ecriture est la seule histoire qu'on peut appeler divine. La prétention d'une nouvelle révélation de tant de sujets inconnus doit faire tenir le livre pour suspect et réprouvé dès l'entrée. Ce titre au reste est conforme à l'esprit du livre.

Le détail est encore plus étrange. Tous les contes qui sont ramassés dans les livres les plus apocryphes, sont ici proposés comme divins, et on y en ajoute une infinité d'autres avec une affirmation et une témérité étonnante.

Ce qu'on fait raconter à la sainte Vierge dans le chapitre xv, sur la manière dont elle fut conçue, fait horreur et la pudeur en est offensée. Ce chapitre est un des plus longs, et suffit seul pour faire interdire à jamais tout le livre aux ames pudiques. Cependant les religieuses s'y attacheront d'autant plus, qu'elles verront une religicuse qu'on donne pour une béate, demeurer si longtemps sur cette matière.

Au même chapitre, après avoir dit combien de temps il faut naturellement pour l'animation d'un corps humain, elle décide que Dieu réduisit ce temps, qui devoit être de quatre-vingt jours ou environ, à sept jours seulement. Ce jour de la conception de la sainte Vierge, dit-elle, fut pour Dieu comme un jour de fête de Pàque, aussi bien que pour toutes les créatures, (pag. 237, 238).

C'est, dit-on, une chose admirable que ce petit corps animé, qui n'étoit pas plus grand qu'une abeille (p. 241), et dont à peine on pouroit distinguer les trails, dès le premier moment pleurdt et versát des larmes dans le sein de sa mère, pour déplorer le péché (p. 251).

Tous les discours de sainte Anne, de saint Joachim, de la sainte Vierge même, de Dieu et des anges, sont rapportés dans un détail qui seul doit faire rejeter tout l'ouvrage, n'y ayant que vues, pensées et raisonnemens humains.

Depuis le troisième chapitre jusqu'au huitième, ce n'est autre chose qu'une scolastique raffinée, selon les principes de Scot. Dieu lui-même en fait des leçons et se déclare scotiste, encore que la religieuse demeure d'accord que le parti qu'elle embrasse est le moins reçu dans l'Ecole. Mais quoi ! Dieu l'a décidé, et il l'en faut croire.

622 REMARQ. SUR LE LIVRE INTITULÉ : LA MYSTIQUE CITÉ, ETC.

Elle outre ces principes scotistiques, jusqu'à faire dire à Dieu que le décret de créer le genre humain a précédé celui de créer

les anges.

Tout est extraordinaire et prodigieux dans cette prétendue histoire. On croit ne rien dire de la sainte Vierge, ni du Fils de Dieu, si l'on n'y trouve partout des prodiges, tel qu'est par exemple, l'enlèvement de la sainte Vierge dans le ciel en corps et en ame, incontinent après sa naissance, et une infinité de choses semblables, dont on n'a jamais ouï parler, et qui n'ont aucune conforunité avec l'analogie de la foi.

On ne voit rien, dans la manière dont parlent à chaque page Dieu , la sainte Vierge et les anges, qui ressente la majesté des paroles que l'Ecriture leur attribue. Tout y est d'une fade et languissante longueur ; et néanmoins cet ouvrage se fera lire par les esprits foibles, comme un roman d'ailleurs assez bien tissu, et assez élégamment écrit; et ils en préféreront la lecture à celle de l'Evangile, parce qu'il contente la curiosité, que l'Evangile veut au contraire amortir; et l'histoire de l'Evangile ne leur paroîtra qu'un très-petit abrégé de celle-ci.

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est le nombre d'approbations qu'a trouvées cette pernicieuse nouveauté. On voit entre autres choses que l'ordre de saint François, par la bouche de son général, semble l'adopter, comme une nouvelle grace faite au monde par le moyen de cet ordre. Plus on fait d'efforts pour y donner cours, plus il faut s'opposer à une fable, qui n'opère qu'une perpétuelle dérision de la religion.

On n'a encore lu que ce qui a été traduit; mais en parcourant le reste, on en voit assez pour conclure que ce n'est ici que la vie de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère changée en roman, et un artifice du démon pour faire qu'on croie mieux connoître JésusChrist et sa sainte Mere par ce livre que par l'Evangile.

FIN DU VINGTIÈME VOLUME.

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