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due à Rome par son ordre, et que dans celle qu'il lui substitue il supprime tout cet article 1. Nous avons en main les deux éditions, celle où il avance ce fait, et celle où il le supprime; et la preuve est démonstrative, que sans même se souvenir des faits qu'il avance, ce prélat écrit ce qui lui vient dans l'esprit de plus odieux, encore qu'il soit si faux, que lui-même il est obligé de le retirer et de le supprimer entièrement.

2. Il n'en faudroit pas davantage pour juger des beaux dehors qu'il veut donner à sa conduite, et des affreuses couleurs dont il défigure la nôtre. Il s'attache principalement à me décrier : non content de m'accuser par toutes ses lettres d'un zèle précipité, d'un zèle amer?, c'est à moi qu'il écrit ces mots : « Vous ne cessez de me déchirer; » et ce qui est encore plus injurieux, « Vous allez me pleurer partout, et vous me déchirez en me pleurant *; » il ajoute : «Que peut-on croire de ces larmes qui ne servent qu'à donner plus d'autorité aux accusations ? » Dans les mêmes lettres * : « La passion m'empêche de voir ce qui est sous mes yeux : l'excès de la prévention m'ôte toute exactitude. Je suis, dit-il , l'auteur de l'accusation » contre son livre : je suis cet impitoyable, « qui sans pouvoir assouvir son courage, necdum erpleto animo, par la censure indirecte et ambitieuse portée dans notre Déclaration, redouble ses coups en particulier; et, continue-t-il, en recueillant mes esprits : recollecto spiritu : je reprends les paroles douces pour l'appeler un second Molinos : » paroles qui ne sont jamais sorties de ma bouche, puisque ce prélat sait lui-même que je l'ai toujours séparé d'avec Molinos dans la conduite et même dans certaines conséquences, encore qu'il en ait posé tous les principes. Mais voici des accusations plus particulières.

3. « Je ne comprends rien, dit-il, à la conduite de M. de Meaux; d'un côté il s'enflamme avec indignation » (car à l'entendre je ne suis jamais de sens rassis) : « il s'enflamme donc avec indignation, si peu qu'on révoque en doute l'évidence de ce système de madame Guyon : de l'autre, il la communie de sa main, il

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1 Edit. de Brux., p. 6. 2 IVe Lett. à M. de Meaux, p. 42, 43. p. 45. — * Lett., p. 4, 29, 38. — 5 Resp. ud Summa doct., ad obj. 15, p. 71

l'autorise dans l'usage quotidien des sacremens; et il lui donne, quand elle part de Meaux , une attestation complète, sans avoir exigé d'elle aucun acte où elle ait rétracté formellement aucune erreur. D'où viennent tant de rigueur et tant de relâchement ? »

4. Ce sont les reproches que nous avons écrits de la main de M. l'archevêque de Cambray, dans un mémoire qui subsiste encore. Il sait bien à qui il l'avoit adressé, et nous le dirons dans la suite : tout est injuste dans l'endroit qu'on en vient de voir : il n'étoit pas permis de dire que j'ai donné (une seule fois) la communion de ma main à madame Guyon, sans remarquer en même temps que c'étoit à Paris où elle y étoit reçue par ses supérieurs : en sorte qu'il n'étoit pas même en mon pouvoir de l'exclure de la table sacrée : on lui donnoit les saints sacremens à cause de la profession qu'elle faisoit à chaque moment d'être soumise et obéissante. A Meaux je lui ai nommé un confesseur, à qui sur le fondement de l'entière soumission qu'elle témoignoit et par écrit et de vive voix dans les termes les plus forts où elle pût être concue, je donnai toute permission de la faire communier. Elle a souscrit à la condamnation de ses livres, comme contenant une mauvaise doctrine : elle a encore souscrit à nos censures, où ses livres imprimés et toute sa doctrine étoient condamnés : enfin elle a rejeté par un écrit exprès les propositions capitales d'où dépendoit son système. J'ai tous ces actes souscrits de sa main; et je n'ai donné cette attestation, qu'on nomme complète, que par rapport à ces actes qui y sont expressément énoncés et avec expresses défenses de diriger, d'enseigner ou dogmatiser; dé. fenses qu'elle a acceptées et souscrites de sa main dans cette même attestation : voilà donc ce mélange incompréhensible de relâchement et de rigueur éclairci par actes, et l'accusation de M. de Cambray manifestement convaincue de faux. Qui ne voit donc, après cela, qu'il ne faut donner aucune croyance aux faits que ce prélat avance contre un confrère et contre un ami aussi intime que je l'étois ? J'accorde sans peine à M. l'archevêque de Cambray que si nous lui avons fait quelque injure, il doit, comme il ne cesse de le répéter, soutenir l'honneur de son ministère offensé : qu'il nous fasse la même justice. Je suis donc obligé aussi

de faire paroître la vérité sur les plaintes dont il se sert pour animer contre moi tout le public. Il faut rechercher jusqu'à la source quelles peuvent être les causes, et de ces larmes trompeuses, et des emportemens qu'on m'attribue : il faut qu'on voie jusque dans l'origine, si c'est la charité ou la passion qui m'a guidé dans cette affaire : elle a duré plus de quatre ans, et je suis le premier qu'on y ait fait entrer. La connexion des faits ne me permet pas de les séparer; et je suis dans l'obligation de raconter toute la suite de cette fâcheuse histoire, puisque la conduite de mes confrères et la mienne ne peut être entendue que par ce moyen.

5. Il est vrai qu'il est affligeant de voir des évêques en venir à ces disputes, même sur des faits. Les libertins en triomphent , et prennent occasion de tourner la piété en hypocrisie, et les affaires de l'Eglise en dérision : mais si l'on n'a pas la justice de remonter à la source, on juge contre la raison. M. de Cambray se vante partout qu'il n'a pas écrit le premier; ce qui pourroit mettre la raison de son côté, et du moins nous rendroit d'injustes agresseurs. Il m'adresse cette parole à moi-même : « Qui est-ce qui a écrit le premier? qui est-ce qui a commencé le scan lale? » Mais est-il permis de dissimuler les faits constans et publics ? Qui est-ce en effet qui a imprimé le premier sur ces matières, de M. de Cambray ou de nous ? Qui est-ce qui a dit le premier dans un avertissement à la tête d'un ouvrage d'importance, « qu'il ne vouloit qu'expliquer avec plus d'étendue les principes de deux prélats (M. de Paris et moi) donnés au public en trente-quatre propositions *? » Etions-nous convenus ensemble qu'il expliqueroit nos principes? avois-je seulement ouï parler de cette explication ? M. de Cambray dit beaucoup de choses de M. de Paris, que ce prélat a réfutées au gré de tout le public par des faits incontestables : mais pour moi, les excuses de M. de Cambray n'ont pas la moindre apparence, puisqu'il est constant que je n'avois pas seulement entendu parler de l'explication qu'il vouloit donner de nos principes communs. En avois-je usé de la même sorte avec M. de Cambray; et quand je voulus publier l'explication que j'avois promise de notre doctrine , n'avois-je pas commencé par mettre le livre que je préparois en manuscrit entre les mains de M. de Cambray pour l'examiner? Ce sont des faits très-constans, et qu'on ne nie pas. Je suis donc manifestement innocent de la division survenue entre nous, moi qu’on accuse d'être l'auteur de tout le mal. Si au lieu d'expliquer nos principes, il se trouve qu'on nous implique dans des erreurs capitales : si on remplit tout un livre des maximes de Molinos, et qu'on ne fasse que de les couvrir d'apparences plus spécieuses, avons-nous dû le souffrir ? Il n'y a donc qu'à examiner si dans le fond notre cause est aussi juste que nous l'avons démontré ailleurs : mais en attendant il est justifié à la face du soleil, aux yeux de Dieu et des hommes, que nous ne sommes pas les agresseurs, que notre défense étoit légitime autant qu'elle est nécessaire, et que du moins cette partie du procédé, qui est le fondement de toute la suite, ne reçoit pas seulement une ombre de contestation.

1 Lett. IV, p. 43. — 2 Max. des SS., Avert., p. 16.

6. Le reste n'est pas moins certain : mais afin de le faire entendre à tout le public, puisque c'est M. de Cambray qui nous y presse lui-même, et qu'il a cinq cents bouches par toute l'Europe à sa disposition pour y faire retentir ses plaintes, que pouvonsnous faire, encore un coup, que de reprendre les choses jusqu'à l'origine par un récit aussi simple qu'il sera d'ailleurs véritable et soutenu de preuves certaines ?

11° SECTION.

Commencement de la Relation : et premièrement ce qui s'est passé

avec moi seul.

1. Il y avoit assez longtemps que j'entendois dire à des personnes distinguées par leur piété et par leur prudence, que M. l'abbé de Fénelon étoit favorable à la nouvelle oraison, et on m'en donnoit des indices qui n'étoient pas méprisables. Inquiet pour lui, pour l'Eglise et pour les princes de France dont il étoit déjà précepteur, je le mettois souvent sur cette matière, et je tâchois de découvrir ses sentimens dans l'espérance de le ramener à la vérité pour peu qu'il s'en écartât. Je ne pouvois me persuader qu'avec ses lumières et avec la docilité que je lui croyois,

il donnât dans ces illusions, ou du moins qu'il y voulùt persévérer s'il étoit capable de s'en laisser éblouir. J'ai toujours une certaine persuasion de la force de la vérité quand on l'écoute, et je ne doutai jamais que M. l'abbé de Fénelon n'y fùt attentif. J'avois pourtant quelque peine de voir qu'il n'entroit pas avec moi dans cette matière avec autant d'ouverture que dans les autres que nous traitions tous les jours. A la fin Dieu me tira de cette inquiétude : et un de nos amis communs, homme d'un mérite comme d'une qualité distinguée, lorsque j'y pensois le moins, me vint déclarer que madame Guyon et ses amis vouloient remettre à mon jugement son oraison et ses livres. Ce fut en l'année 1693, vers le mois de septembre, qu'on me proposa cet examen. De deviner maintenant pourquoi l'on me fit cette confidence, si ce fut là un de ces sentimens de confiance que Dieu met quand il lui plaît dans les cours pour venir à ses fins cachées, ou si l'on crut simplement dans la conjoncture qu'il se falloit chercher quelque sorte d'appui dans l'épiscopat, c'est où je ne puis entrer : je ne veux point raisonner mais raconter seulement des faits que me rappellent sous les yeux de Dieu , nonseulement une mémoire fraiche et sùre comme au premier jour, mais encore les écrits que j'ai en main. Naturellement je crains de m'embarrasser des affaires où je ne suis pas conduit par une vocation manifeste : ce qui arrive dans le troupeau dont je suis chargé, quoiqu'indigne, ne me donne point cette peine : j'ai la foi au saint ministère et à la vocation divine. Pour cette fois, en me proposant d'entrer dans cet examen, on me répéta si souvent que Dieu le vouloit , et que madame Guyon ne désirant que d'être enseignée, un évêque à qui elle prenoit confiance ne pouvoit pas lui refuser l'instruction qu'elle demandoit avec tant d'humilité, qu'à la fin je me rendis. Je connus bientot que

c'étoit M. l'abbé de Fénelon qui avoit donné le conseil; et je regardai comme un bonheur de voir naître une occasion si naturelle de m'expliquer avec lui. Dieu le vouloit : je vis madame Guyon : on me donna tous ses livres, et non-seulement les imprimés, mais encore les manuscrits, comme sa Vie qu'elle avoit écrite dans un gros volume, des commentaires sur Moïse, sur Josué, sur les

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