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Juges , sur l'Evangile, sur les Epitres de saint Paul, sur l'Apocalypse et sur beaucoup d'autres livres de l'Ecriture. Je les emportai dans mon diocèse où j'allois; je les lus avec attention; j'en fis d'amples extraits comme on le fait des matières dont on doit juger; j'en écrivis au long de ma main les propres paroles : je marquai tout jusqu'aux pages; et durant l'espace de quatre ou cinq mois, je me mis en état de prononcer le jugement qu'on me demandoit.

2. Je ne me suis jamais voulu charger ni de confesser ni de diriger cette dame, quoiqu'elle me l’ait proposé, mais seulement de lui déclarer mon sentiment sur son oraison et sur la doctrine de ses livres, en acceptant la liberté qu'elle me donnoit de lui ordonner ou de lui défendre précisément sur cela ce que Dieu, dont je demandois perpétuellement les lumières, voudroit m'inspirer.

3. La première occasion que j'eus de me servir de ce pouvoir fut celle-ci. Je trouvai dans la vie de cette dame que Dieu lui donnoit une abondance de graces dont elle crevoit au pied de la lettre : il la falloit délacer : elle n'oublie pas qu'une duchesse avoit une fois fait cet office : en cet état on la mettoit souvent sur son lit : souvent on se contentoit de demeurer assis auprès d'elle : on venoit recevoir la grace dont elle étoit pleine, et c'étoit là le seul moyen de la soulager. Au reste elle disoit très-expressément que ces graces n'étoient point pour elle : qu'elle n'en avoit aucun besoin, étant pleine par ailleurs, et que cette surabondance étoit pour les autres. Tout cela me parut d'abord superbe, nouveau, inouï, et dès là du moins fort suspect, et mon cour, qui se soulevoit à chaque moment contre la doctrine des livres que je lisois, ne put résister à cette manière de donner les graces. Car distinctement, ce n'étoit ni par ses prières, ni par ses avertissemens qu'elle les donnoit : il ne falloit qu'être assis auprès d'elle pour aussitôt recevoir une effusion de cette plénitude de graces. Frappé d'une chose aussi étonnante, j'écrivis de Meaux à Paris à cette dame que je lui défendois, Dieu par ma bouche, d'user de cette nouvelle communication de graces, jusqu'à ce qu'elle eùt été plus examinée. Je voulois en tout et partout procéder modérément, et ne rien condamner à fond avant que d'avoir tout vu.

4. Cet endroit de la vie de madame Guyon est trop important pour être laissé douteux, et voici comme elle l'explique dans sa Vie. « Ceux, dit-elle, que Notre-Seigneur m'a donnés ( c'est un style répandu dans tout le livre), mes véritables enfans ont une tendance à demeurer en silence auprès de moi. Je découvre leurs besoins, et leur communique en Dieu ce qui leur manque. Ils sentent fort bien ce qu'ils reçoivent, et ce qui leur est communiqué avec plénitude; » un peu après : « Il ne faut , dit-elle, que se mettre auprès de moi en silence. » Aussi cette communication s'appelle la communication en silence, sans parler et sans écrire; c'est le langage des anges, celui du Verbe qui n'est qu'un silence éternel. Ceux qui sont ainsi auprès d'elle « sont nourris , dit-elle, intimement de la grace communiquée par moi en plénitude. » A mesure qu'on recevoit la grace autour d'elle, « je me sentois, dit-elle, peu à peu vider et soulager. » Chacun recevoit sa grace a selon son degré d'oraison, et éprouvoit auprès de moi cette plénitude de graces apportées par Jésus-Christ : c'étoit comme une écluse qui se décharge avec profusion : on se sentoit empli, et moi je me sentois vider et soulager de ma plénitude : mon ame m'étoit montrée comme un de ces torrens qui tombent des montagnes avec une rapidité inconcevable. »

5. Ce qu'elle raconte avec plus de soin, c'est, comme on a dit, qu'il n'y avoit rien pour elle dans cette plénitude de graces : elle répète partout « que tout étoit plein : il n'y avoit rien de vide en elle : » c'étoit comme une nourrice qui crève de lait, mais qui n'en prend rien pour elle-même; « Je suis, dit-elle, depuis bien des années dans un état également nu et vide en apparence; je ne laisse pas d'être très-pleine. Une eau qui rempliroit un bassin, tant qu'elle se trouve dans les bornes de ce qu'il peut contenir, ne fait rien distinguer de sa plénitude : mais qu'on lui verse une surabondance, il faut qu'il se décharge, ou qu'il crève. Je ne sens jamais rien pour moi-même : mais lorsque l'on remue par quelque chose ce fond intimement plein et tranquille, cela fait sentir la plénitude avec tant d'excès qu'elle rejaillit sur les sens : c'est, poursuit-elle, un regorgement de plénitude, un rejaillissement d'un fond comblé et toujours plein pour toutes les ames qui ont besoin de puiser les eaux de cette plénitude : c'est le réservoir divin où les enfans de la sagesse puisent incessamment ce qu'il leur faut. »

6. C'est dans un de ces excès de plénitude, qu'environnée une fois de quelques personnes, « comme une femme lui eut dit qu'elle étoit plus pleine qu'à l'ordinaire; je leur dis , raconte-t-elle , que je mourois de plénitude, et que cela surpassoit mes sens au point de me faire crever : » ce fut à cette occasion que la duchesse qu'elle indique (a), et que personne n'apprendra jamais de ma bouche, « me délaça , dit-elle, charitablement pour me soulager: ce qui n'empêcha pas que, par la violence de la plénitude, mon corps ne crevât de deux côtés. » Elle se soulagea en communiquant de sa plénitude à un confesseur qu'elle désigne, et à deux autres personnes que je ne découvrirai pas.

7. C'est après avoir vu ces choses, et beaucoup d'autres aussi importantes que nous allons raconter, que M. l'archevêque de Cambray persiste à défendre madame Guyon en des termes dont , on sera étonné, quand nous en serons à l'article où il les faudra produire écrits de sa main. On verra alors plus clair que le jour, ce qu'on ne voit déjà que trop, que c'est après tout madame Guyon qui fait le fond de cetle affaire, et que c'est la seule envie de la soutenir qui a séparé ce prélat d'avec ses confrères. Puisqu'il m'attaque, comme on a vu, sur mon procédé tant avec madame Guyon qu'avec lui-même, d'une manière qui rendroit et mon ministère et ma conduite odieuse à toute l'Eglise, c'étoit à lui de prévoir ce que ces injustes reproches me contraindroient à la fin de découvrir : mais une raison plus haute me force encore à parler. Il faut prévenir les fidèles contre une séduction qui subsiste encore : une femme qui est capable de tromper les ames par de telles illusions, doit être connue, surtout lorsqu'elle trouve des admirateurs et des défenseurs, et un grand parti pour elle, avec une attente des nouveautés que la suite fera paroître. Je confesse que c'étoit ici en effet un ouvrage de ténèbres, qu'on doit désirer de tenir caché; et je l'eusse fait éternellement, comme je l'ai fait durant plus de trois ans avec un impénétrable silence, si

(a) La duchesse de Mortemart.

l'on n'eût pas abusé avec trop d'excès de ma discrétion , et si la chose n'étoit pas venue à un point où il faut, pour le service de l'Eglise, mettre en évidence ce qui se trame sourdement dans son sein.

8. Comme madame Guyon sentit d'abord que je trouverois beaucoup de choses extraordinaires dans sa vie, elle me prévint là-dessus en cette manière dans une lettre que j'ai encore toute écrite de sa main et signée d'elle : «Il y a de trois sortes de choses extraordinaires que vous avez pu remarquer : la première qui regarde les communications intérieures en silence; celle-là est très-aisée à justifier par le grand nombre de personnes de mérite et de probité qui en ont fait l'expérience. Ces personnes, que j'aurai l'honneur de vous nommer lorsque j'aurai celui de vous voir, le peuvent justifier. Pour les choses à venir, c'est une matière sur laquelle j'ai quelque peine qu'on fasse attention : ce n'est point là l'essentiel ; mais j'ai été obligée de tout écrire. Nos amis pourroient facilement vous justifier cela, soit par des lettres qu'ils ont en main, écrites il y a dix ans, soit par quantité de choses qu'ils ont témoignées et dont je perds facilement l'idée. Pour les choses miraculeuses je les ai mises dans la même simplicité que le reste. » La voilà donc déjà dans son opinion communicatrice des graces de la manière inouïe et prodigieuse qn'on vient d'entendre : prophétesse de plus et grande faiseuse de miracles. Elle me prie sur cela de suspendre mon jugement, jusqu'à ce que je l'aie vue et entendue plusieurs fois : ce que je fis autant que je pus sur les deux derniers chefs.

9. Je laisse donc pour un peu de temps les miracles qui se trouvent à toutes les pages de cette Vie; et les prédictions qui sont ou vagues ou fausses, ou confuses et mêlées. Pour les communications en silence, elle tâcha de les justifier par un écrit qu'elle joignit à sa lettre avec ce titre : La main du Seigneur n'est pas accourcie. Elle y apporte l'exemple des célestes hiérarchies qu'elle allègue aussi dans sa Vie en plusieurs endroits : « Celui des Saints qui s'entendent sans parler : celui du fer frotté de l'aimant; celui des hommes déréglés qui se communiquent un esprit de déréglement : celui de sainte Monique et de saint Augustin dans le livre x des Confessions de ce Père : » où il s'agit bien du silence où ces deux ames furent attirées , mais sans la moindre teinture de ces prodigieuses communications, de ces superbes plénitudes, de ces regorgemens qu'on vient d'entendre. Je ne parle point des expériences auxquelles on me renvoyoit, ni aussi de certains effets que la prévention ou même la bonne foi peuvent avoir. Ce ne sont rien moins que des preuves, puisque c'est cela même qu'il faut éprouver et examiner, selon ce principe de l'Apôtre : « Eprouvez les esprits s'ils sont de Dieu : » et encore : « Eprouvez tout; retenez ce qui est bon. » Quand pour en venir à cette épreuve, j'eus commencé par défendre ces absurdes communications, madame Guyon tâcha d'en excuser une partie comme la rupture de ses habits en deux endroits par cette effroyable plénitude : j'ai sa réponse peu satisfaisante, dans une lettre de sa main qui sert à justifier le fait. Pour l'examen d'une si étrange communication on voit bien qu'il est inutile. Ce qu'il y avoit de bon dans cette réponse, c'est que la dame promettoit d'obéir et de n'écrire à personne; ce que j'avois aussi exigé pour l'empêcher de se mêler de direction, comme elle faisoit avec une autorité étonnante : car j'avois entre autres choses trouvé dans sa Vie, ce qui paroît aussi dans son Interprétation imprimée sur le Cantique, que par un état et une destination apostolique , dont elle étoit revêtue et où les ames d'un certain état sont élevées, non-seulement elle « voyoit clair dans le fond des ames, » mais encore « qu'elle recevoit une autorité miraculeuse sur les corps et sur les ames de ceux que Notre-Seigneur lui avoit donnés. Leur état intérieur sembloit, dit-elle, être en ma main, » (par l'écoulement qu'on a vu de cette grace communiquée de sa plénitude ) : sans qu'ils sussent « comment ni pourquoi ils ne pouvoient s'empêcher de m'appeler leur mère; et quand on avoit goûté de cette direction, toute autre conduite étoit à charge. »

10. Au milieu des précautions que je prenois contre le cours de ces illusions, je continuai ma lecture, et j'en vins à l'endroit où elle prédit le règne prochain du Saint-Esprit par toute la terre. n devoit être précédé d'une terrible persécution contre l'oraison : « Je vis, dit-elle, le démon déchaîné contre l'oraison et contre

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