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moi : qu'il alloit soulever une persécution étrange contre les personnes d'oraison : il n'osoit m'attaquer moi-même : il me craignoit trop : je le défiois quelquefois : il n'osoit paroître : j'étois pour

lui comme un foudre. » 11. «Une nuit, dit-elle à Dieu, que j'étois fort éveillée, vous me montrâtes à moi-même, sous la figure de cette femme de l'Apocalypse : vous me montrâtres ce mystère, vous me sites comprendre cette lune; mon ame au-dessus des vicissitudes et inconstances. » Elle remarque elle-même, et le Soleil de justice qui l'environnoit, et toutes les vertus divines qui faisaient comme une couronne autour de sa tête : « Elle étoit grosse d'un fruit; c'est de cet esprit, Seigneur, disoit-elle, que vous vouliez communiquer à tous mes enfans : le démon jette un fleuve contre moi : c'est la calomnie : la terre l'engloutiroit, elle tomberoit peu à peu : j'aurois des millions d'enfans : » elle s'applique de même le reste de la prophétie.

12. Dans la suite elle voit la victoire de ceux qu'elle appelle les martyrs du Saint-Esprit. «0 Dieu, dit-elle comme une personne inspirée, vous vous taisez ! vous ne vous tairez pas toujours. »

Après cet enthousiasme, elle montre la consommation de toutes choses

par l'étendue de ce même esprit dans toute la terre. Un peu après elle raconte que, « passant par Versailles, elle vit de loin le Roi à la chasse : qu'elle fut prise de Dieu avec une possession si intime qu'elle fut contrainte de fermer les yeux : elle eut alors une certitude que Sa Majesté l'aidoit d'une manière particulière, et, dit-elle, que Notre-Seigneur permettroit que je lui parlasse. J'écris, poursuit-elle, ceci pour ne rien cacher, la chose ayant à présent peu d'apparence pour une personne décriée. » Mais elle eut en même temps une certitude qu'elle seroit délivrée de l'opprobre par le moyen d'une protectrice (a) de qui on sait qu'elle est peu favorisée, quoiqu'elle la nomme en deux endroits de sa vie.

13. Chacun peut faire ici ses réflexions sur les prophéties de cette dame; car pour moi je ne veux point sortir des faits : c'en est un bien considérable que dans un enthousiasme sur les mer

(a) Mme de Maintenon.

veilles que Dieu vouloit opérer par elle, « il m'a semblé, dit-elle, que Dieu m'a choisie en ce siècle pour détruire la raison humaine : pour établir la sagesse de Dieu par la destruction de la sagesse du monde : il établira les cordes de son empire en moi et les nations reconnoîtront să puissance : son esprit sera répandu en toute chair. On chantera le cantique de l'Agneau comme vierge, et ceux qui le chanteront seront ceux qui seront parfaitement désappropriés : ce que je lierai sera lié, ce que je délierai sera délié : je suis cette pierre fichée par la croix sainte, rejetée par les architectes ; » et le reste que j'ai lu moi-même à M. l'abbé de Fénelon : il sait bien ceux qui assistoient à la conférence, et que c'étoit lui seul que je regardois, parce que c'étoit lui comme prêtre qui devoit enseigner les autres.

14. Madame Guyon continue à se donner un air prophétique dans son Explication sur l'Apocalypse , d'où j'ai extrait ces paroles : « Le temps va venir : il est plus proche qu'on ne pense : Dieu choisira deux témoins en particulier, soit ceux qui seront réellement vivans et qui doivent rendre témoignage; soit ceux dont je viens de parler » (qui sont la foi et l'amour pur); et dans la suite : «0 mystère plus véritable que le jour qui luit, vous passez à présent pour fable, pour contes de petits enfans, pour choses diaboliques : le temps viendra qu'aucune de ces paroles ne sera regardée qu'avec respect, parce qu'on verra alors qu'elles viennent de mon Dieu ; lui-même les conservera jusqu'au jour qu'il a destiné pour les faire paroître. »

15. C'est de ses écrits dont elle parle. Elle insinue partout dans sa Vie qu'ils sont inspirés : elle en donne pour preuve éclatante la miraculeuse rapidité de sa main : et n'oublie rien pour faire entendre qu'elle est la plume de ce diligent écrivain dont parle David. C'est aussi ce que ses disciples m'ont vanté cent fois : elle se glorifie que ses écrits seront conservés comme par miracle, et a un jour arrivera, dit-elle encore dans l’Apocalypse, que ce qui est écrit ici, sera entendu de tout le monde, et ne sera plus ni barbare ni étranger. »

16. C'est ainsi qu'elle entretient ses amis d'un avenir merveilleux. J'ai transcrit de ma main une de ses lettres au Père la

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TOM. XX.

Combe, duquel il faudra parler en son lieu : j'ai rendu un exemplaire d'une main bien sûre qui m'avoit été donné pour le copier. Sans m'arrêter à des prédictions mêlées de vrai et de faux, qu'elle hasarde sans cesse, je remarquerai seulement qu'elle y confirme ses creuses visions sur la femme enceinte de l'Apocalypse, et que c'est peut-être pour cette raison qu'elle insère dans sa Vie cette prétendue lettre prophétique.

17. Je ramassois toutes ces choses que je crus utiles pourouvrir les yeux à M. l'abbé de Fénelon, que je croyois incapable de donner dans les illusions d'une telle prophétesse quand je les lui représenterois; et voici encore d'autres remarques que je recueillis dans la même vue.

18. Je ne sais comment je ferai pour expliquer celle qui se présente la première. C'est un songe mystérieux dont l'effet fut étonnant. « Car, dit-elle, je fus si pénétrée de ce songe, et mon esprit fut si net, qu'il ne me resta nulle distinction ni pensée que celle

que Notre-Seigneur lui donnoit. » Mais qu'étoit-ce enfin que ce songe, et qu'est-ce qu'y vit cette femme si pénétrée ? Une montagne où elle fut reçue par Jésus-Christ : une chambre où elle demande pour qui étoient les deux lits qu'elle y voyoit : « En voilà un pour ma Mère : et l'autre ? pour vous, mon Epouse; » un peu après : « Je vous ai choisie pour être ici avec vous. » Quand j'ai repris madame Guyon d'une vision si étrange: quand je lui ai représenté ce lit pour une épouse séparé d'avec le lit de la Mère, comme si la Mère de Dieu dans le sens spirituel et mystérieux n'étoit pas pour ainsi parler la plus épouse de toutes les épouses : elle m'a toujours répondu : C'est un songe. Mais, lui disois-je, c'est un songe que vous nous donnez comme un grand mystère, et comme le fondement d'une oraison, ou plutôt « non d'une oraison, mais d'un état dont on ne peut rien dire à cause de sa grande pureté. » Mais passons : et vous, 0 Seigneur,

si j'osois je vous demanderois un de vos Séraphins avec le plus brûlant de tous ses charbons , pour purifier mes lèvres souillées par ce récit, quoique nécessaire.

19. Je dirai avec moins de peine un autre effet du titre d'épouse dans la vie de cette femme. C'est qu'elle vint à un état où

elle ne pouvoit plus prier les Saints ni même la sainte Vierge: c'est déjà là un grand mal, de reconnoître de tels états si contraires à la doctrine catholique : mais la raison qu'elle en rend est bien plus étrange. « C'est, dit-elle, que ce n'est pas à l'épouse, mais aux domestiques de prier les autres de prier pour eux : » comme si toute ame pure n'étoit pas épouse : ou que celle-ci fùt la seule parfaite : ou que les ames bienheureuses, qu'il s'agissoit de prier, ne fussent pas des épouses plus unies à Dieu

que tout ce qu'il y a de plus saint et de plus uni sur la terre. 20. Ce qu'il y a de plus répandu dans ce livre et dans tous les autres, c'est que cette dame est sans erreur. C'est la marque qu'elle donne partout de son état entièrement uni à Dieu et de son apostolat; mais quoique ses erreurs fussent infinies, celle que je relevai alors le plus, étoit celle qui regardoit l'exclusion de tout désir et de toute demande pour soi-même, en s'abandonnant aux volontés de Dieu les plus cachées, quelles qu'elles fussent, ou pour la damnation ou pour le salut. C'est ce qui règne dans tous les livres imprimés et manuscrits de cette dame, et ce fut sur quoi je l'interrogeai dans une longue conférence que j'eus avec elle en particulier. Je lui montrai dans ses écrits, et lui fis répéter plusieurs fois que toute demande pour soi est intéressée, contraire au pur amour et à la conformité avec la volonté de Dieu, et enfin très-précisément qu'elle ne pouvoit rien demander pour elle. Quoi, lui disois-je, vous ne pouvez rien demander pour vous ? Non, répondit-elle, je ne le puis. Elle s'embarrassa beaucoup sur les demandes particulières de l’Oraison Dominicale. Je lui disois : Quoi ! vous ne pouvez pas demander à Dieu la rémission de vos péchés ? Non, repartit-elle. Eh bien, repris-je aussitôt, moi, que vous rendez l'arbitre de votre oraison, je vous ordonne, Dieu par ma bouche, de dire après moi : Mon Dieu, je vous prie de me pardonner mes péchés. Je puis bien, dit-elle, répéter ces paroles; mais d'en faire entrer le sentiment dans mon cæur, c'est contre mon oraison. Ce fut là que je lui déclarai qu'avec une telle doctrine je ne pouvois plus lui permettre les saints sacremens, et que sa proposition étoit hérétique. Elle me promit quatre et cinq fois de recevoir instruction et de s'y sou

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mettre, et c'est par là que finit notre conférence. Elle se fit au commencement de l'année 1694, comme il seroit aisé de le justifier par les dates des lettres qui y ont rapport. Tôt après elle fut suivie d'une autre conférence plus importante avec M. l'abbé de Fénelon dans son appartement à Versailles. J'y entrai plein de confiance qu'en lui montrant sur les livres de madame Guyon toutes les erreurs et tous les excès qu'on vient d'entendre, il conviendroit avec moi qu'elle étoit trompée et que son état étoit un état d'illusion. Je remportai pour toute réponse que, puisqu'elle étoit soumise sur la doctrine, il ne falloit pas condamner la personne. Sur tous les autres excès, sur ces prodigieuses communications de graces, sur ce qu'elle disoit d'elle-même, de la sublimité de ses graces et de l'état de son éminente sainteté ; qu'elle étoit la femme enceinte de l'Apocalypse, celle à qui il étoit donné de lier et délier, la pierre angulaire, et le reste de cette nature, on me disoit que c'étoit le cas de pratiquer ce que dit saint Paul : Eprouvez les esprits. Pour les grandes choses qu'elle disoit d'ellemême, c'étoit des magnanimités semblables à celles de l'Apôtre, lorsqu'il raconte tous ses dons, et que c'étoit cela même qu'il falloit exarniner. Dieu me faisoit sentir toute autre chose : s1 SOUmission ne rendoit pas son oraison bonne, mais faisoit espérer seulement qu'elle se laisseroit redresser : le reste me paroissoit plein d'une illusion si manifeste, qu'il n'étoit besoin d'aucune autre épreuve que de la simple relation des faits. Je témoignai mon sentiment avec toute la liberté, mais aussi avec toute la douceur possible, ne craignant rien tant que d'aigrir celui que je voulois ramener. Je me retirai étonné de voir un si bel esprit dans l'admiration d'une femme dont les lumières étoient si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et qui faisoit la prophétesse. Les pleurs que je versai sous les yeux de Dieu, ne furent pas du moins alors de ceux dont M. de Cambray me dit à présent : Vous me pleures et vous me déchirez. Je ne songeois qu'à tenir caché ce que je voyois, sans m'en ouvrir qu'à Dieu seul : à peine le croyois-je moi-même : j'eusse voulu pouvoir me le cacher ; je me tâtois pour ainsi dire moi-même en tremblant, et à chaque pas je craignois des chutes après celle d'un esprit si

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