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l'homme passif de Madame Guyon dans le Gnostique de saint Clément d'Alexandrie, ses évolutions pour amener à ses principes Denis l’Aréopagite, Cassien et d'autres mystiques; le grand nombre de pages chargées de son écriture, tout cela prouve la peine qu'il lui avoit coûtée. Bossuet, dont le zèle étoit infatigable, toujours animé par l'espoir d'éclairer Fénelon, réfuta cet ouvrage, discutant les citations, dévoilant les fausses conséquences et détruisant les erreurs; mais comme il avoit écrit pour son ami seul, il ne livra pas au public ses savantes élucubrations. Après être resté pendant un demi-siècle au milieu de la poussière dans la bibliothèque de l'évêque de Troyes, l'écrit opposé au Gnostique, c'est-à-dire la Tradition des nouveaux mystiques, fut publiée par l'abbé Leroi, dans les OEuvres posthumes, en 1753. Des trois parties qu'il avoit dans sa forme primitive, il n'en renferme qu'une dans sa forme actuelle; la deuxième et la troisième ont été employées, dit le premier éditeur d'après des notes couchées sur les marges du manuscrit, dans d'autres ouvrages sur le quiétisme; et même la première partie, celle que nous reproduisons, trahit de nombreuses lacunes. Bossuet copie dans le même ordre les titres des chapitres, et signale dans les citations les pages du manuscrit de Fénelon. La Tradition des nouveaux mystiques est comme un complément de l'Instruction sur les Etats d'oraison; voilà pourquoi nous avons mis ces deux ouvrages à la suite l'un de l'autre. Venons maintenant aux ouvrages de polémique qui suivirent l'appel au souverain Pontife.

Lorsqu'il refusa d'assister aux conférences de l'archevêché, Fénelon s'efforça de justifier sa conduite dans une lettre adressée au duc de Beauvilliers. Là, joignant l'élégance du langage à l'expression des plus beaux sentimens, il manifestoit les dispositions d'un cæur docile et prêt à se soumettre à la décision des évèques ; mais cela ne l'empêcha pas de formuler des exigences contraires à la soumission, des faits placés dans une fausse lumière, des accusations destituées de tout fondement et des principes entachés d'erreur : voilà ce qui fut montré dans un petit écrit portant ce titre : Réponse à une lettre de Monseigneur l'archevéque de Cambray. Si l'on veut connoître le fond de cette réponse, le voici : « Ni l'oraison n'est en péril, dit l'auteur dans la conclusion, ni l'amour désintéressé n'est attaqué de personne, ni l'on n'en défend la pratique, ni on n'accoutume les ames à ne chercher Dieu que par intérêt, ni on ne censure aucune opinion de l'Ecole, comme on voudroit le faire accroire aux ignorans. » Bien que Bossuet ne parle pas en son nom dans cette réponse, il en est certainement l'auteur. La publication eut lieu vers le mois de juillet 1697.

Dès que le faux mysticisme attaqua l'église de France, Bossuet démolit l'engin qui devoit l'introduire dans la place; il mit en pièces le livre des Maximes des Saints. Il réserva d'abord son travail à Fénelon;

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mais l'intérêt de la vérité le força plus tard de le donner au public; de là le recueil qui porte à son frontispice : Divers Ecrits ou Mémoires sur le livre intitulé : EXPLICATION DES MAXIMES DES Saints. Le savant théologien fait cinq choses dans les cinq Ecrits : 1° il prouve que les explications données par Fénelon, pendant les conférences de l'archevêché, ne détruisent point ses erreurs; 2o il réfute trois lettres, les deux premières de Fénelon, la troisième de l'abbé de Chanterac, son parent, son grand vicaire et son agent à Rome; 3o il discute différens passages de saint François de Sales; 4o il rétablit dans leur véritable jour plusieurs textes de l'Ecriture; 5° enfin il pose des principes pour l'intelligence des Pères, des scholastiques et des auteurs mystiques. Les cinq Ecrits ou Mémoires alloient recevoir la publicité, lorsque Fénelon donna dans son diocèse une instruction pastorale pour expliquer son livre. D'une part, cette explication n'explique rien; d'autre part, elle renferme plus d'erreurs que l'ouvrage : Bossuet la réfuta dans la Préface sur l’INSTRUCTION PASTORALE donnée à Cambray. La Préface fut composée après les Mémoires; mais l'auteur voulut, comme on le verra dès la première page, qu'elle les précédat dans la distribution des matières. Le recueil entier parut dans le commencement de 1698, chez Anisson.

Fénelon avoit avancé dans l'avertissement des Maximes, et répété dans l'appel au Pape, une assertion téméraire, qui eut pour lui de graves conséquences; il disoit : Je n'ai fait qu'expliquer les Articles d'Issy; je les reproduis sans altération dans un fidèle commentaire; j'ai pour caution de mes principes les prélats qui les ont rédigés. Ainsi pris pour garans d'une fausse doctrine, les évèques devoient dégager leur conscience en repoussant une solidarité coupable, et prémunir la conscience publique en écartant une séduction dangereuse; ils devoient désavouer les erreurs qu'on abritoit sous leur autorité. Voilà ce qu'ils firent dans la Declaratio trium Episcoporum : ils relevèrent les principales erreurs du livre des Maximes, les mirent en face des Articles d'Issy, et la contradiction frappa tous les yeux. Bossuet voulut faire davantage; parlant avec plus de liberté dans un ouvrage particulier, non-seulement il résuma les principes du nouveau quiétisme, mais il en signala les funestes conséquences. C'est là le sujet de la Summa doctrinæ. Composés en latin, parce qu'ils étoient destinés aux consulteurs du saint Office, les deux écrits furent traduits en françois par Bossuet. La Déclaration des trois Evèques fut signée le 6 août 1697, et parut, ainsi que le Sommaire de la Doctrine, vers la fin de l'année, chez Anisson.

Oubliant ses promesses d'obéissance et de soumission, Fénelon entreprit de répondre à la Déclaration des trois Evéques; dans plusieurs Lettres adressées à Bossuet, il se plaignit du peu de cas que les prélats tenoient de ses meilleures intentions, des fausses interprétations qu'ils

donnoient à ses paroles, des altérations qu'ils faisoient subir à sa doctrine; du reste, il modifioit lui-même son système , cachant ses hardiesses sous le voile de l'amour pur et rattachant ses excentricités spiritualistes à la piété chrétienne. Bossuet reprit la plume, et donna la Réponse à quatre Lettres de Monseigneur l'archerèque duc de Cambray. Sur le point de la doctrine, il prouve que le défenseur du quiétisme s'enveloppe de contradictions continuelles, sans pouvoir se dégager de ses erreurs; puis abordant la question des faits, il montre qu'il a gardé envers lui tous les égards et toute la modération qu'exigeoient les convenances et que permettoient les intérêts de la vérité. Bossuet termine ainsi : « Après cela, Monseigneur, je n'ai plus rien à vous dire..... Pour des lettres, composez-en tant qu'il vous plaira : divertissez la ville et la Cour : faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les graces des Provinciales. Je ne veux plus avoir de part au spectacle que vous semblez vouloir donner au public; et je ne vois que

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procédés sur quoi je sois obligé de vous satisfaire, puisque vous le demandez avec tant d'instance. » Ces paroles nous annoncent un nouvel écrit. En attendant le moment d'en parler, disons que la Réponse à quatre Lettres fut publiée chez Anisson, dans les premiers mois de 1698.

Pendant que Fénelon ramenoit les graces des PROVINCIALES, ses amis s'enflammoient de zèle pour la saine doctrine : si nous en croyons une Lettre qu'ils publièrent sous le nom d'un théologien ile Louvain à un docteur de Sorbonne, Bossuet renversoit tout ensemble et la théologie affective et la théologie positive; il fouloit aux pieds les saints préceptes que nous ont donnés les maitres de la vie intérieure, et détruisoit le véritable amour de Dieu, l'amour pur, généreux, désintéressé, qu'ont enseigné les maîtres de la science divine ; il faisoit des auteurs mystiques autant de visionnaires, et ne voyoit que des aveugles dans les scholastiques. Ces attaques passionnées donnèrent le jour à trois ouvrages, qui se trouvent énoncés dans ce titre général : De nova quæstione tractatus tres. Dans le premier traité, Mystici in tuto, Bossuet montre que sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, saint François de Sales, non plus que les autres mystiques, n'ont jamais enseigné ni la suspension des facultés intellectuelles, ni l'oraison passive, ni le renoncement au salut, ni l'impossibilité de la prière, ni l'inutilité de la piėlé chrétienne; et dans le deuxième traité, Schola in tuto, il fait voir que les Pères et les scholastiques ne sont pas moins éloignés de ces erreurs : Saint Augustin, saint Thomas, Scot, Suarez, Estius, Silvius. Qui a donc enseigné les doctrines du quiétisme moderne ? Un hérésiarque condamné par l'Eglise, Molinos : voilà ce que montre le troisième traité, Quietismus redivivus. A ces trois ouvrages, se joint une courte dissertation : De actibus à charitate imperatis; des actions faites par un motif de charité, et des erreurs de Fénelon sur ce sujet. Tous ces écrits parurent en latin chez Anisson, vers le milieu de 1698.

Comme nous l'avons vu déjà, Fénelon remplissoit de plaintes la Cour et la ville, et Rome mème: on altéroit ses paroles pour lui trouver des erreurs, on dénaturoit ses intentions pour lui forger des crimes; il étoit victime de la dureté, de la jalousie, de la mauvaise foi; les outrages dont on abreuvoit son ame sensible , étoient si révoltans, qu'on n'eût pu les croire s'il les avoit racontés. Bossuet refoule ces plaintes dans la Relation sur le quiétisme, et c'est là l'ouvrage qu'il nous annonçoit tout à l'heure, en promettant à Fénelon de le « satisfaire sur les procédés. » La Relation, simple histoire, nous apprend les merveilles de Madame Guyon, sa plénitude exubérante de graces, son influence occulte sur les ames, ses enfantemens spirituels, son état apostolique, ses miracles et ses prophéties. Quant à Fénelon, il étoit simple et droit de caractère et de sentiment, mais habile, souple et subtil dans la lutte, parce que la fertilité de son génie lui fournissoit une foule d'expédiens que la rapidité de son imagination ne lui laissoit pas toujours le temps d'apprécier. Enfin nous voyons dans Bossuet cette charité douce, patiente, exempte de soupcons, qui ne présume pas le mal. Ecrite avec autant d'éloquence que de simplicité, la Relation sur le quiétisme produisit un immense effet. Elle parut chez Anisson, dans les derniers mois de 1698.

Fénelon se défendoit avec un courage digne d'une meilleure, ou plutôt d'une pareille cause. Dans sa Réponse à la RELATION, tout en continuant de jouer le rôle de martyr, il s'efforça de mettre en pièces son adversaire; non content d'incriminer sa bonté, sa condescendance, ses bienfaits, sa tendre sollicitude, il ne craignit pas d'accuser, chose incroyable, le plus grand des évêques d'avoir brisé le sceau des lettres et violé le secret de la confession. Bossuet rétablit la vérité des faits dans les Remarques sur la réponse de M. l'archevêque de Cambray à la RELATION SUR LE QUIÉTISME. Cet ouvrage, qui avoit coûté près de deux mois de travail à son auteur, parut vers la fin de 1698, chez Anisson.

Voici que le combat s'élargit; le champion de la nouvelle spiritualité fait feu de tous côtés. L'archevêque de Paris et l'évèque de Chartres avoient donné des Lettres pastorales, pour prémunir leur diocèse contre les séductions du quiétisme : Fénelon leur répondit dans plusieurs Lettres ?. Disséquant une de ces lettres, Bossuet prouve quatre choses : 1° que l'archevèque de Cambray, par les contradictions les plus formelles, change fondamentalement son système; 2° qu'il rejette, sous le nom d'intérêt propre, l'espérance chrétienne; 3° qu'il prête au concile de Trente une doctrine inguïe, directement contraire aux intentions de cette sainte assemblée ; 4° enfin qu'il hasarde tout, sophismes, équivoques, fausses suppositions, pour soutenir ses principes. La Réponse d'un théologien à la première Lettre de M. l'archevêque de Cambray d M. l’éréque de Chartres, parut le 30 janvier 1699.

1 En même temps il écrivoit : «M. de Paris a fait une Lettre pastorale contre moi, qui a quelque modération apparente, mais daus le fond plus de venin et d'aigreur que les écrits de M. de Meaux. » (Lettre à l'abbé de Chanterac, 3 décembre 1697, citée par Bausset, Hist, de Fénel., vol. II, p. 93.) La Lettre pastorale de l'évêque de Chartres ne lui inspira pas des plaintes moins amères.

Dans un ouvrage intitulé les Préjugés décisifs, Fénelon s'efforçoit de montrer que toutes les présomptions militoient en faveur de son livre. Bossuet n'eut pas de peine à lui prouver, au contraire, que toutes les vraisemblances le combattoient, parce que l'auteur l'avoit caché, dès le commencement, à ceux dont il devoit expliquer la doctrine; parce qu'il avoit subi la condamnation des prélats qu’on disoit l'avoir approuvé; parce qu'il étoit rempli d'équivoques, de non-sens, de contradictions, etc. Au reste, rien de nouveau dans le nouvel ouvrage de Fénelon, « qu'un ton plus affirmatif, une hauteur extraordinaire, un style qui s'échauffe et s’aigrit en écrivant. » La Réponse aux préjugés décisifs pour M. l'archevêque de Cambray fut donnée au public le 26 janvier 1699, chez Anisson.

Autre écrit de Fénelon : Les principales propositions du livre des MAXIMES DES SAINTS, justifiées par des expressions plus fortes des saints auteurs. On voit tout d'abord le dessein de l'auteur : il vouloit montrer, comme il le dit lui-même, « que les plus fortes expressions de son livre le sont beaucoup moins que celles des maitres de la vie spirituelle. » Bossuet s'empara de sa méthode avec empressement, parce qu'elle abrégeoit la dispute; et par une simple comparaison, il fit voir que les propositions fondamentales de son système s'éloignoient de la doctrine des mystiques, non par plus ou moins de force, mais par la différence qui sépare l'erreur de la vérité. L'ouvrage de Bossuet fut publié probablement dans le mois de février 1699, sous ce titre : Les passages éclaircis, ou Réponse au livre intitulé : LES PRINCIPALES PROPOSITIONS DU LIVRE DES MAXIMES, etc.

Cependant deux réponses de l'archevêque de Cambray, l'une aux Remarques, l'autre à la Quæstiuncula ', n'avoient pas été réfutées directement. Dans un dernier écrit, Bossuet renverse les derniers échafaudages de Fénelon; il détruit son apologie de Madame Guyon; il relève ses emportemens, j'ose dire ses grossières injures; il fait voir qu'il n'a pas altéré le sens de ses paroles; il flétrit son odieuse accusation sur le secret de la confession; enfin il lui demande compte de trois écrits répandus secrètement à Rome, qui renfermoient autant d'inculpations

1 Réponse de M. l'archevêque de Cambray aux REMARQUES de M. de Meaur; et Réponse de M. l'archevêque de Cambray à l’écrit de M. de Meaur, intitulé : QUESTIUNCULA.

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