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Une série d'événements singuliers, qui devront rester à jamais consignés dans l'histoire de l'un des Etats de l'Amérique du Sud, a contribué à lui donner la réalité. Je ne suis point ici le jouet de la destinée; non, je sers d'instrument aux dispositions de la Providence, et je me trouve heureux en même temps de voir combler le plus cher de mes veux.

J'entrais dans la Servie, dont l'histoire compte tant de siècles déjà et dont les destinées actuelles se trouvent, pour les yeux les plus clairvoyants, comme enveloppées dans un mystère impénétrable. Semlin et Belgrade étaient devant moi, témoignant par leur aspect actuel que de la splendeur impériale qui rendit glorieux en d'autres temps le nom de Douchan, il ne reste plus aujourd'hui qu'une ombre décolorée dans la personne d'un prince tributaire, qui occupe le trône de ce pays. Le peuple serbe, qui vit jadis rangées sous sa bannière un si grand nombre de provinces, depuis la Roumélie jusqu'à la Transylvanie et depuis la mer Adriatique jusqu'à la Macédoine, possède à peine maintenant un petit territoire, et celui qui, en 1356, menaça la capitale de l'empire d'Orient, ne compte plus guère aujourd'hui qu'un million de sujets qui obéissent à ses lois.

Débilité par les conquêtes des Turcs et des Autrichiens, par les divisions intestines et par sa législation défectueuse, il ne lui sera pas facile d'éprouver quelque réaction favorable à son avenir. La valeur de deux hommesextraordinaires(1), qui ont pu lui rendre à grande peine cette ombre de liberté dont il jouit présentement, ne saurait pousser plus loin ses conquêtes, lors même qu'elle viendrait encore entlammer le creur de quelqu'un

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(1) Karageorge, en 1804, et Milosch Obrenowitch, en 1815.

de leurs successeurs. Ce pays, à demi désert, offre peu d'attraits, et ses sombres montagnes paraissent destinées seulement à offrir un refuge à ceux qui fuient le cimeterre et la Nevoicha (1) des Musulmans.

La Servie, malgré toutes les formes républicaines que lui donne sa constitution, n'est pas moins exposée à de fréquentes agitations que tout autre pays, dont les mæurs et les lumières sont insuffisantes pour le préserver du fléau destructeur de l'anarchie, qui menace aujourd'hui tous les Etats. Son organisation, de même que le caractère national, s'il faut en croire ses panegyristes, la mettent à l'abri de toute tentative révolutionnaire; mais les faits ne confirment point ces théories. Les soulèvements, les conspirations et les changements de gouvernement qui se sont succédé si rapidement, proclament à haute voix l'impossibilité d'une administration dans laquelle on accorde une action directe à un peuple entier.

L'ordre religieux a subi pareillement de fréquentes altérations depuis Photius, qui sut entraîner dans son schisme déplorable toutes les nations de l'Orient. Une loi civile créa le patriarcat au quatorzième siècle (2), désigna le métropolitain de la Servie comme titulaire de cette dignité nouvelle, et celui-ci continua d'en exercer les attributions jusqu'à ce que le gouvernement luimême vint y mettre des entraves en établissant un synode, qui fut appelé administration de l'Eglise serbe. Ce synode se réunit chaque année à Belgrade, « et il se >> compose d'un certain nombre de curés, d'évêques et » de l'archevêque lui-même, qui le préside en qualité » de métropolitain. Le synode nomme les évèques et élit

(1) Fameuse prison souterraine près de Belgrade. (2) En 1349.

» le métropolitain, avec l'approbation du gouvernement » pour tous ses fonctionnaires, et l'investiture par le

patriarche de Constantinople pour ce dernier seule» ment. Le synode forme aussi le deuxième et dernier » degré de juridiction pour les affaires ecclésiastiques, » dans toute l'étendue de la Servie. Le tribunal de chaque Dévêque est le premier dans son ressort. Le synode se » borne à proposer au ministère de l'instruction publi» que, sans avoir d'autorité pour établir quoi que ce > soit par lui seul. Les curés sont nommés par l'évêque

dont ils dépendent, et très souvent sur la demande de » la paroisse elle-même. Les prêtres se marient, ils sont

populaires et généralement aimés de leurs paroissiens.

Le prêtre serbe prie Dieu, avec le peuple, à l'église ou v sous les arbres saints, de sauver les hommes et de » bénir les campagnes; il combat avec le peuple sur le

i champ de bataille, et se divertit avec lui dans les » fêtes populaires. »

A cette esquisse de l'état actuel de l'Eglise serbe, tracée par deux écrivains du pays (1), nous ajouterons seulement qu'un très grand nombre de prêtres russes, établis dans ce pays et employés dans les écoles et dans les paroisses, fortifient de plus en plus l'influence du synode moscovite dans les affaires ecclésiastiques, comme celle du tzar dans les transactions qui sont du ressort de la politique. La partie éclairée du peuple les voit d'un mauvais wil, et on a déjà prévu les conséquences funestes qui doivent résulter de cette influence pour l'Eglise et pour la nation. Les évêques sont au nombre de quatre, à savoir, ceux de Belgrade, de Chabast, de Negotin et de Tchatchak.

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(1) Yankowitch et Grovitch.

Quelques ecclésiastiques font certaines études dans un collége médiccre établi à Bogoslaw; mais ils sont peu nombreux, et le clergé est en général ignorant comme le clergé russe, qu'il semble prendre pour modèle. Ses meurs ne sont guère non plus en rapport avec son état, parce que, mêlé presque toujours aux affaires publiques, il perd facilement de vue celles qui sont dans l'esprit de sa profession. Plus d'une fois il a fait preuve d'un grand courage militaire, comme, par exemple, l'archimandrite Melenti contre les Turcs.

L'organisation religieuse dans la province de Monténégro diffère de celle dont nous venons de parler , quoique les habitants des deux pays n'aient formé jadis qu'une seule et même nation. Mais on sait généralement que les vladikas de Monténégro administraient à la fois l'un et l'autre pouvoir dans ce pays de montagnes et au milieu de ces habitants à-demi barbares. Le vladika était également prêt à offrir à Dieu, sur l'autel, des sacrifices pour le peuple, ou, la crosse pastorale en main, à exhorter à la paix, à la douceur, à la charité, ou à monter à cheval , l'épée au poing, à la tête d'une division de

છે soldats intrépides pour se mesurer avec les troupes turques et maintenir l'indépendance nationale. La véritable origine de ce double pouvoir ne doit pas être cherchée ailleurs que dans la situation particulière d'un pays aussi dénué d'instruction que pauvre en ressources matérielles et en hommes propres à la direction des affaires publiques.

Le vladika est choisi par les chefs des différentes populations, qui, au nom de celles-ci, lui prêtent serment de fidélité; quant au caractère épiscopal, il le reçoit aujourd'hui du synode russe, qui a disputé cette attribution au métropolitain des Serbes, lequel l'exerçait pré

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cédemment. En 1852, le vladika Daniel (1) se rendit à Saint-Pétersbourg, obtint du tzar la séparation de la principauté temporelle de l'épiscopat, et, se réservant celle-là , abdiqua l'autre dans le synode moscovite, qui nomma pour évêque un autre membre de la famille Niegoche. De cette manière, après deux siècles entiers, pendant lesquels les vladikas avaient réuni entre leurs mains les deux pouvoirs les plus élevés qui existent dans la société, l'autorité du tzar a séparé ces pouvoirs au profit de l'orthodoxie, et surtout dans le but d'assurer un plus grand développement à l'influence moscovite. Le clergé chrétien de Monténégro compte dix monastères avec cent vingt-cinq moines et deux cent trente prêtres mariés.

Belgrade, qui a vu tant de combats livrés sous ses murs, qui a résisté à tant d'assauts et compte déjà tant de gloires, s'élève majestueusement entre le Danube et la Save; une roche escarpée, fortifiée d'une manière inexpugnable, sert de caserne à la garnison ottomane. C'est là que je vis, pour la première fois, flotter l'étendard du croissant ! C'est là que je vis dix minarets, qui distinguent un pareil nombre d'édifices dédiés au culte mahometan ! Au sein de la ville, dépourvue de toute espèce d'aisances et d'embellissements, s'élèvent de nombreuses églises , qui appartiennent au rite grec, et quelques-unes au rite catholique romain.

La majesté du Danube dans ce pays ne saurait se comparer qu'à celle de ces fleuves immenses qui traversent les régions du Nouveau-Monde. Les longues rangées d'arbres qui laissent trainer leur vert feuillage sur les eaux, les champs couverts de moissons, les huttes des

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(1) Daniel Petrowitch Niegoche.

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