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donna la même parole. Ils fe feparerent donc le dix-feptiéme 1683. d'Août : mais on ne leur rendit qu'une partie des prifonniers, & le reste fut retenu dans les prifons de Valence. Plufieurs qui avoient été les plus échauffez dans ces mouvemens, jugeant qu'il n'y auroit pas de fûreté à fe repofer fur des promeffes fi incertai nes, fe refugierent dans la forêt de Saou. Mais l'Intendant leur envoya donner encore parole fi pofitive d'obtenir leur grace du Roi, & de leur rendre le refte des prifonniers, pourveu qu'ils quittaffent les armes, que pour la troifiéme fois ils refolurent d'obeïr. Ces demarches de l'Evêque & de l'Intendant n'étoient pas finceres. Ils vouloient donner le tems de s'affembler à quelques troupes qui marchoient vers le Dauphiné; & cependant obliger les Reformez à se separer, afin d'avoir moins de peine à se saisir de ceux dont on voudroit faire un exemple. Cela paroît parce que pendant toute cette negociation les trouppes s'avançoient; & d'un autre côté Châteaudouble poursuivoit l'affaire criminellement, & faifoit rendre decrets fur decrets contre ceux qui avoient affifté aux Affemblées faites dans fa Seigneurie. D'ailleurs lors que les troupes furent arrivées, au lieu de rendre les prifonniers, on en faifoit tous les jours de nouveaux. Cette fraude obligea ces malheureux à retourner dans la forêt, où leur troupe groffit en peu de tems, par le concours de ceux qui craignoient d'être arrêtez. De forte qu'ils fe trouverent deux cens trente dans cette retraite. Cependant comme le voifinage du Vivarais & du Dauphiné Promeffes fraupouvoit donner le moyen aux Reformez de ces deux Provinces duleufes de s'entre-fecourir, on voulut amufer ceux du Vivarais par les faites mêmes illufions dont on fe fervoit pour tromper les autres. On fe aux Refervit de la difpofition où étoient la plupart des Eglifes du bas du VivaLanguedoc & des Cevennes, pour porter celles du Vivarais à rais rentrer dans l'obeïffance. On permit aux premieres d'envoyer des Deputez, pour conferer avec les Deputez des autres ; & Chamberigaud, lieu des Cevennes, fut choisi pour la conference. L'effet de cette entrevuë fur que les Eglifes du Vivarais promirent de ne caufer aucun trouble, pourveu qu'on mît leur vie en fûreté. Ils -firent la même declaration au Comte du Roure, Lieutenant de Roi, qui étoit venu dans la Province à l'occafion de ces mou-vemens: & lui remontrerent avec beaucoup de refpect qu'ils ne pouvoient vivre fans prier Dieu, & qu'ils demandorent humble

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ment

formez

1683. ment qu'on leur permit de s'affembler pour cela felon les Edits. Le Comte leur promit folennellement que dans quinze jours il leur feroit obtenir amnistie; qu'au lieu de quatre exercices interdits à Chambon, St. Voi, Soyon & Pierregourde, on leur en donneroit deux autres; & qu'il n'entreroit point de troupes dans le Vivarais. Mais il leur propofa trois conditions pour obtenir cette grace: de quitter les armes; de difcontinuer leurs exerci ces dans les lieux interdits; & de dreffer un acte de foumiffion, par lequel ils imploreroient la clemence du Roi, & lui feroient de refpectueufes proteftations de fidelité. L'Intendant leur dit la même chofe que le Comte : & fous les mêmes conditions, il leur fit les mêmes promeffes. La fraude cachée fous ces conditions qui paroiffoient tolerables, étoit que par l'acte de foumiffion ces pauvres gens confeffoient qu'ils étoient coupables. De forte qu'ils se faifoient leur procés eux mêmes, & qu'ils donnoient à la Cour un pretexte fpecieux d'agir avec eux, comme on fait d'ordinaire avec des rebelles, à qui on ne pardonne qu'en faisant porter à quelques-uns la peine du crime de tous. Mais les Reformez ne fe defierent pas de ce piege. Ils obeïrent à tout; & ils drefferent l'acte, qu'ils porterent auffi-tôt au Lieutenant de Roi & à l'Intendant. Cela fut executé le trentiéme du mois d'Août.

Combat de Bordeaux.

Mais pendant qu'on fe preparoit à leur manquer de parole, les troupes qui étoient en Dauphiné cherchoient les deux cens trente hommes qui s'étoient jettez dans la forêt de Saou. Elles apprirent qu'ils devoient le vingt-neuviéme du mois faire une Affemblée pour leurs devotions; mais au lieu qu'elle devoit fe faire à Bezaudun, leurs efpions leur rapporterent qu'elle fe feroit à Bordeaux. Cette meprise fut caufe que les Regimens de Dragons de Barbezieres & de Teffé, à qui plufieurs Catholiques du païs bien montez & bien armez se joignirent encore, marcherent droit à Bordeaux. Quelqu'un les voyant venir fonna le tocfin; & d'autres allerent avertir ceux qui étoient à Bezaudun, que Bordeaux étoit fur le point d'être brûlé par les Dragons. Cette nouvelle leur fit prendre la refolution de s'y jetter, pour defendre leurs biens & leurs familles : mais comme il y avoit deux chemins pour y aller de Bezaudun, par malheur ils fe feparerent, les uns ayant pris le plus court, & les autres le plus fûr. Ceuxci qui étoient environ fix-vingt rencontrerent les Dragons & la

Cavalerie, qui formoient trois efcadrons, & environ huit cens 1683. hommes. Ils fe jetterent dans une vigne, derriere une petite muraille, & attendirent la decharge du premier escadron avec une fermeté dont on n'auroit pas cru que de fimple milice fût capable, fur tout dans une fi grande inégalité. Après avoir effuyé le feu des Dragons, ils firent eux mêmes leur decharge de fi près & fi à propos, que prefque tous les coups porterent; & que cet efcadron eût été defait, s'il n'eût été foutenu par les deux autres, ou que les Reformez qui avoient pris l'autre chemin, & une quarantaine d'autres qui étoient demeurez derriere euffent pu les joindre. Mais il auroit fallu paffer une petite plaine où la Cavalerie en auroit eu bon marché, s'ils avoient voulu s'y hafarder: de forte que ceux qui avoient été attaquez ne pouvant resister au nombre, ni être fecourus de leurs gens, furent enfin rompus, après deux ou trois heures de combat. Ils fe retirerent neanmoins Defaite encore en se defendant, jusqu'à ce qu'une vingtaine qui reftoit de leur trouppe fe jetta dans une grange, où elle fit encore quelque refiftance. Les Dragons étant montez fur la couverture, y mirent le feu, & brûlerent ou tuerent tous ces malheureux. Il y en eut un qui fe cacha fi bien, que les foldats ne le purent trouver mais quelques-uns ayant crié frauduleufement que s'il y avoit qu'elqu'un de refte on lui feroit bon quartier, il fortit de fa cachette, & fut tué comme les autres.

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des Re

formez.

combat.

J'ai vu des Officiers du Regiment de Teffé qui confeffoient Suites du qu'ils n'avoient jamais vu si bien combattre : & que leurs foldats, étonnez de la refolution de ces pauvres gens, ne les alloient charger qu'avec des marques évidentes de la crainte qu'ils avoient d'y demeurer. Ils y perdirent tant de monde, qu'ils eurent.peur que cela n'enflât le courage des Reformez, s'ils apprenoient ce qu'on peut faire quand on fait se bien defendre. C'est pourquoi ils depouillerent tous les morts, de quelque party qu'ils fuffent; & leur defigurerent le vifage à coups de fabre, afin qu'on ne pût les reconnoître. Ils avoient fait quatre prifonniers, dont ils forcerent l'un, par la crainte des tourmens, de pendre les trois autres, qui aimerent mieux mourir que de changer de Religion. Le relte de ces deux cens trente hommes, qui n'avoient pu fecourir leurs compagnons, fe fauva dans les bois. Cependant on aprit à la Cour les nouvelles de ces mouvemens Amniflici

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avec

1683. avec affez de chagrin, & pour les appaiser on trouva bon de se fervir du piege des amnifties, auffi bien que de la force des armes; de peur que fi on ne faifoit grace à perfonne, le defefpoir ne reünît ceux qui avoient eu part aux Affemblées, & ne leur donnât la refolution de vendre cherement leurs vies. On expedia donc pour le Dauphiné au mois de Septembre des lettres qui au fond pardonnoient à très-peu de gens, & qui d'ailleurs exaggeroient le crime de ce foulevement, & la clemence du Roi, d'une maniere à perfuader à ceux qui n'auroient pas fu la verité, que jamais on n'avoit vu d'exemple ni d'une rebellion plus odieuse de la part des fujets, ni d'une plus grande mifericorde du côté du Prince. On difoit que les Reformez de la Province de Dauphiné qui s'étoient attroupez, avoient été abusez par les artifices des Miniftres & d'autres mal-intentionnez. On groflifloit jufques à trois cens le nombre de ceux qui avoient été trouvez en armes auprès de Bordeaux; & on leur faifoit un crime de ne les avoir pas quittées à la rencontre des troupes royales; c'est-àdire, d'avoir mieux aimé perir en géns de cœur, que de fe laiffer traîner dans les prifons, pour être envoyez de là fur la rouë & aux galeres. On difoit que cette rebellion meritoit autant de punitions exemplaires, qu'il y avoit de complices; & après avoir allegué pour motifs de la grace qu'on accordoit la repentance de plufieurs coupables, & la fidelité de tous ceux qui étoient demeurez dans le devoir, on s'excufoit de ne pardonner pas à tous, fur l'obligation de ne diffimuler pas entièrement des crimes fi atroces, & de faire punir quelques-uns des plus criminels pour fervir d'exemple. Enfin on accordoit le pardon à ceux qui n'en feroient point exceptez; mais on le limitoit par ces trois reftricRefric- tions. 1. Que les Temples de Bezaudun & de Bordeaux feroient odienfes. rafez aux depens des habitans Reformez, & qu'en chacun de ces lieux il feroit bâti une pyramide, fur laquelle il feroit écrit que ces Temples avoient été abattus, & l'exercice interdit en ces lieux, pour punition des rebellions commises par les Reformez, & de l'infolence qu'ils avoient euë de charger les troupes du Roi. 2. Que ceux qui voudroient jouïr de l'amniftie, fe rendroient dans leurs maifons dans quinzaine après fa publication, & s'abftiendroient à l'avenir de femblables actions. 3. Qu'on ne com prendroit fous le benefice de l'amnistie ni la memoire & les biens

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de

de ceux qui avoient été tuez les armes à la main, ou executez à 1683. mort; ni les Miniftres qui auroient prêché, ou affifté aux Prêches dans les lieux interdits; ni ceux qui avoient été condamnez aux galeres; ni De Durand, Du Vernet, De Laftic & d'Eure Gentilshommes; de la Blache à qui on n'en donnoit pas la qualité; Sagnol Miniftre, & La Conche Avocat de Crêt; Favier Prati cien de Montelimar; Pelegrin de Mommeyran; Coutaut de Saillans; Moïfe Chabrier frere du Miniftre de Poët, & Alzard Praticien d'Eure; ni ceux qui étoient actuellement prifonniers, à qui le Roi vouloit que le procés fût continué; ni ceux qui feroient prevenus de facrileges & autres crimes execrables, s'il y en avoit eu de commis.

damna

Ainfi à proprement parler il n'y avoit prefque perfonne, que supplices les femmes & les enfans, qui pût s'affûrer d'avoir part à l'amniftie; & conLes Catholiques fachant fort bien l'art de faire paffer des paroles rions. indifcretes, & des actions imprudentes pour des crimes execra bles & des facrileges, il ne falloit qu'avoir un ennemi pour être privé de la grace. Dès le quinziéme d'Août le Roi avoit commis Le Bret Intendant du Dauphiné, pour informer contre les auteurs & les complices de ces mouvemens. Il s'en aquitta en homme qui vouloit faire fa cour. Il fit condamner Chamier jeune homme de vingt-huit ans, Avocat à Montelimar, à être roüé tout vif. Il s'étoit trouvé au combat de Bordeaux; mais fur tout il étoit arriere petit-fils du celebre Chamier, qui avoit donné tant d'affaires à la Cour fous les regnes precedens, par fon zêle pour les Eglifes. On ne douta point que ce peché originel ne lui eût fait autant de mal que fon propre crime. Il fouffrit cè cruel fupplice avec une grande conftance; quoi que par une af fectation barbare on eût fait dreffer l'échafaut devant la maifon de fon propre pere. On lui offrit d'adoucir fa peine, s'il vouloit fe faire Catholique; mais il rejettà cette propofition avec beau coup de courage. Coutaut bourgeois de Saillans & Syndic du Confiftoire, n'étoit convaincu que d'avoir affifté à une Affemblée defenduë: mais fur le temoignage unique d'un nouveau converti, qui l'accufa d'avoir été complice de ceux qui avoient pris les armes, on ne laiffa pas de le condamner à être pendu, après qu'il auroit été apliqué à la queftion ordinaire & extraordinaire. Il fouffrit & la question & le fupplice courageufement; & on

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