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1685. maisons de campagne, pour recevoir les garnifons qu'on leur devoit envoyer. Auffi-tôt qu'ils eurent obeï, les païfans firent le degât dans leurs vignes, & pillerent tous leurs meubles. Devant & après l'Ordonnance, Arnou les invita à fe convertir par des manieres fieres & hautes, par des menaces, des injures meprifantes, des blafphêmes horribles. Mais enfin il fallut avoir des Troupes; & on commença par fept ou huit cens Fuzeliers, qu'on ne logea que chez les Reformez. D'abord ils furent traitables; & ils compofoient avec leurs hôtes, pour ne leur faire point de mal. Mais les Convertiffeurs en ayant été avertis, leur firent defendre d'être fi bons, & d'avoir pitié de ceux qui les logeoient. Auffi-tôt ils changerent de manieres, & commirent, comme ailleurs, mille cruautez. Mais cela n'allant pas encore affez vite, Arnou fit venir quatre Compagnies des Dragons, qui avoient dêjà ruïné toute la Nobleffe du voifinage. Ils entrerent dans la Rochelle comme dans une ville prife d'affaut, & jetterent tant de terreur dans les efprits dêjà étonnez & abattus, que tout le monde fuccomba. Ainfi la Rochelle qui avoit refifté à une armée royale, commandée par le Duc d'Anjou après les maffacres; & dont la reduction avoit coûté au Cardinal de Richelieu tant de tems & tant de depense, fut entierement defolée par moins de deux cens Dragons & de huit cens Fuzeliers. La contagion de cette chute entraîna l'Ile de Ré, auffi bien que tout ce qui ref toit encore de Reformez dans les environs,

Prepara

tions à

revoquer

l'Edit.

CXCV.

Mais il faut que je rapporte, avant que d'aller plus loin, ce qui hâta de quelques mois la revocation de l'Edit. Le Chancelier accablé d'infirmitez & d'années, craignoit de mourir avant que ce coup fût frappé: & quoi que les mesures euflent été prifes pour n'en venir là qu'au commencement de l'année fuivante, on voulut bien pour l'amour de lui abreger ce terme de fix ou fept femaines, & on refolut de publier l'Edit de revocation à l'ouverture du Parlement. Pour amufer les peuples jufqu'à ce' tems-là, on voulut encore flatter les Reformez de l'efperance de les laiffer durer long tems; & on leur accorda par un arrêt du quinziéme de Septembre, ce qui leur avoit été refufé jufques là pour la commodité des mariages. L'arrêt n'exprimoit point d'autre motif que celui de cette commodité. Il permettoit de publier les annonces au Siege royal le plus prochain de la de

meure de chacune des parties; & feulement à l'audience; & de 1685. les faire celebrer par les mêmes Miniftres qui auroient été commis pour batifer les enfans, aux mêmes jours & aux mêmes lieux qui auroient été ordonnez pour les Batêmes. Il defendoit d'y proceder qu'en la presence du principal Officier du lieu de la refidence du Miniftre; d'y faire ni Prêche, ni exhortation ni exercice de Religion, autre que ce qui est marqué dans les livres de leur Difcipline, touchant la celebration des mariages, & d'y fouffrir d'autres perfonnes que les proches parens des parties, jufques au quatrième degré. Il ordonnoit à tous les Miniftres de rapporter tous les mois au Greffe un certificat des mariages qu'ils auroient celebreż. Il n'y avoit point d'autres peines que celle d'être procedé extraordinairement contre les Miniftres qui n'auroient pas gardé ces nouvelles for

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Mais le vrai motif de cet arrêt étoit qu'on vouloit ôter aux Re- Ordonformez le pretexte d'abandonner leurs maifons; afin qu'ils y de-nances de meuraffent pour recevoir les logemens des Dragons. La crainte lieux où de tomber entre les mains de ces redoutables hôtes faifoit fuir les Reformez de tous les côtez; & chacun s'imaginant qu'il y auroit aquis do des lieux exemts de ces violences, parce que jamais on n'y avoit micile. yu de Troupes logées, alloit chercher un afile dans ceux où il efperoit trouver plus de fecours & de fûreté. Les villes qui étoient le Siege de quelque Parlement, ou celles qu'on croyoit qui fe roient respectées en faveur du commerce, mais principalement Paris, étoient fi pleines d'étrangers, qu'on ne trouvoit plus de places vuides ni dans les Auberges, ni dans les chambres garnies. Les defenses des Intendans n'arrêtoient perfonne; & en vain ils menaçoient de feveres châtimens ceux qui degarniroient leurs maifons; La peur des Dragons l'emportoit fur celle de contrevenir à ces Ordonnances. Il ne demeuroit chez eux que ceux qui ne pouvoient porter ailleurs de quoi vivre. Tous ceux qui avoient quelque moyen de fubfiftance tâchoient de fe mettre à couvert de çet orage, qu'on s'imaginoit qui feroit bien-tôt paffé.

Un des pretextes d'aller demeurer à Paris, étoit que de la moitié du Royaume on étoit obligé d'y venir celebrer les mariages, parce qu'il n'y avoit plus d'exercice permis ailleurs. Non feulement les parties s'y rendoient de toutes parts; mais les pa

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.

rens,

1685. rens, les familles entieres, fous le pretexte d'honorer ceux qui fe trouvoient dans cet état; & parce qu'on avoit follicité cette affaire à la Cour avec ardeur, on y avoit exaggeré ce pretexte au delà de ce qui en étoit, afin d'obtenir plus ailément un reglement favorable. On voulut donc payer les Reformez de cette illufion, & les obliger à demeurer plus tranquillement chez eux, par la commodité de celebrer, fans en fortir, leurs Batêmes & leurs mariages. Les gens accoutumez à tout efperer bâtiffoient même fur ce fondement l'efperance de quelque adouciffemente & à la veille de leur derniere defolation, ils fe nourriffoient d'agreables fonges, & fe flattoient du retabliffement prochain de quelque exercice. Mais environ le même tems on vit paroître des Ordonnances de diverfes Cours, qui commandoient aux Reformeż de fe retirer des lieux où ils avoient pretendu s'établir depuis quelque tems. On trouva plus court & plus fûr de s'y prendre de cette maniere, que de les contraindre à demeurer chez eux par des fentences de leurs Juges ordinaires. Il étoit aifé de tromper la vigilance des Juges des lieux; & de fe retirer malgré leurs de fenfes: mais on forçoit inevitablement les Reformez à se tenir dans leurs maisons, en les chaffant des lieux où ils avoient cru trouver un afile. Rennes, Thoulouse, Dijon & d'autres lieux ne furent pas obligez d'en venir là, parce que perfonne n'osoit fe fier à ces Parlemens endurcis à la cruauté. Mais à Bourdeaux, où il fembloit que le commerce dût faire trouver de la fûreté à tout le monde, il fallut que le Parlement chafsât tous ceux qui CXCVI. étoient venus s'y refugier. Celui de Grenoble fit la même cho fe: & à Mets, dont il fembloit alors que le deftin ne feroit pas semblable à celui de tout le Royaume, on en fit autant. A Paris enfin il fallut fuivre ces exemples; & quoi que dans une ville où il aborde tous les jours une infinité d'étrangers, que leurs affaires y amenent, on pût dire que l'Ordonnance mettroit tout en confusion, il en fut neanmoins publié une le quinziéme d'Octobre, qui ordonnoit à tous ceux qui n'y avoient pas demeuré un an, d'en fortir dans quatre jours pour tout delai, à peine de mille livres d'amende. On y avoit fuggeré au Roi un pretexte digne de fes inventeurs, favoir que les Reformez y tenoient des conferences fecrettes: & ainfi on faifoit paffer pour un effet de cabale, ce qui n'avoit été recherché que comme un remede con

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tre

chajjez

tre la peur. Ce qu'il y a de plus furprenant eft qu'il fallut que 1685. le Parlement d'Orange, quoi que dependant d'un autre Souve- Refugiez rain, fuivît l'exemple des autres: & que pour ne donner point d'Oranau Roi de pretexte d'y faire de nouvelles violences, il chafsât de ge la ville & de la Principauté tous ceux qui étoient venus y chercher leur fûreté. Cela mit au defespoir beaucoup de familles, qui né favoient où aller: beaucoup de Miniftres, qui n'ofoient plus fe montrer en France. Il y eut des gens de toutes les conditions, & même des familles entieres, qui aimant mieux s'expofer à toute forte d'incommoditez, que de retourner chez eux fe mettre à la difcretion des foldats, & ne trouvant pas de villes où ils puffent s'arrêter avec liberté, demeurerent errans de ville en ville, & d'hôtellerie en hôtellerie; & qui coururent ainfi diverses Provinces, jufqu'à ce que la Providence leur fit trouver le moyen de fortir de France; ou que l'argent ou le courage venant à leur manquer, ils se reünirent comme les autres, pour fe tirer de cette vie incertaine & vagabonde. Quelques-uns ne fe rebuterent ni des fatigues, ni des dangers de cette condition errante; & par ce moyen éviterent la violence des foldats, & la honte des fignatures. On dit que quatre jeunes hommes de Poitou, contrefaifant les Chaffeurs, parcoururent prefque toute la Province, logeant fouvent avec les Dragons, & fe disant domestiques de Gentilshommes de leur connoiffance; & que par cet artifice, ils attendirent avec commodité le tems & l'occafion d'abandonner le Royaume.

tion de

Mais le Chancelier fentant qu'il ne pourroit pas vivre jufqu'à Revocal'ouverture du Parlement, obtint enfin par de nouvelles inftan- Edit. ces qu'on n'attendît pas jusques là pour aneantir l'Edit de Nan- CXCVII. tes: & il voulut avant que de mourir en fcêller la Revocation. Le Marquis de Châteauneuf en dreffa l'Edit, qui fut arrêté le dixhuitième d'Octobre; & enregîtré à la Chambre des Vacations à Paris quatre jours après. Le Chancelier après avoir appliqué le fceau à cet Edit, ne voulut ni ne put fcêller nulle autre expedition, & mourut peu de jours après, dans une fi grande infirmité, qu'on ne pouvoit lui trouver de situation commode, & qu'il falloit qu'il fût prefque toûjours debout, & appuyé fur les épaules de fes domeftiques. Après cette derniere action, il prononça en Latin les paroles du Cantique de Simeon, par lefquelles ce Rrrrr 3

faint

1685.

Preface

nu de

faint vieillard javoit temoigné. qu'après avoir vu le falut de Dieu, il ne defiroit plus de vivre. Ainfi la bouche des hommes abuse des paroles les plus faintes: & ce qui a fervi quelquefois à exprimer les plus religieux mouvemens de la pieté, peut être employé en d'autres occafions à exprimer les plus malheureux égaremens du cœur & de la raifon. Un même langage fert au veritable amour de Dieu, & à l'entêtement d'un faux zêle: & ce que Simeon avoit dit dans l'ardeur d'une foi vive, le Chancelier l'ap pliqua à la derniere de fes actions, par laquelle il donnoit la forme à la plus criante injustice dont on puisse trouver l'exemple.

Cet Edit après une preface, où le Roi pofoit pour un fait conte- conftant que celui de Nantes n'avoit été donné qu'en vuë de le l'Edit revoquer; que Henri IV. Louis XIII. & lui-même, dès fon ave donné là- nement à la Couronne, avoient eu deffein de ramener les Refor deffus.. mez dans la Communion Catholique; que les guerres civiles ou

étrangeres avoient été la feule raison de retarder l'execution de ce deffein; qu'avant la conclusion de la treve en 1684. les affaires n'y avoient pas encore été difpofées; que jufques là il avoit fallu fe contenter de fupprimer des lieux d'exercices, & d'abolir quelques privileges; que pour fe mettre en liberté d'achever ce grand ouvrage, le Roi avoit facilité la conclufion de la treve: après cette preface, dis-je, l'Edit contenoit douze articles. Dans le premier, qui lui donnoit les mêmes titres de perpetuel & irrevocable, que l'Edit de Nantes avoit inutilement portez, cet Edit & celui de 1629. donné à Nîmes, & toutes les conceflions faites par ces deux Edits, ou par d'autres Edits, Declarations & Arrêts, étoient annullées, & demeuroient comme non avenuës. En confequence de quoi la demolition de tous les Temples, qui restoient encore dans le Royaume, étoit ordonnée. Le fecond defendoit l'exercice de la Religion Reformée en quelque lieu que ce fût, même dans les exercices réels, ou de Bailliages maintenus par les arrêts du Confeil. Le troifiéme defendoit auffi l'exercice fondé fur le droit des fiefs. Le quatriéme banniffoit tous les Miniftres qui ne voudroient pas fe faire Catholiques, & ne leur donnoit que quinze jours pour fortir du Royaume; leur defendant & d'y demeurer plus long tems, & d'y faire pendant ce tems-là aucune fonction, à peine des galeres. Le fuivant promet

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