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tables.

Tout ce qui s'étoit pratiqué ailleurs, fut mis ici en ufage. Les 1685. Officiers ne furent point logez avec leurs foldats, de peur que 1686. leur presence ne leur infpirât quelque retenuë. Mais cette pre- &c. caution n'étoit nullement neceffaire. Les foldats étoient ex- Violences perimentez par plus d'un an de miffion qu'ils avoient exercée ail épouvanleurs ; & les Officiers aguerris par un long cxercice de cruauté étoient au deffus de tous les retours de mifericorde. Ils entroient feulement quelquefois dans les maisons, pour voir fi les Dragons faifoient leur devoir ; & quand ils en trouvoient quelqu'un qui n'avoit pas entierement renoncé à la pudeur & à l'humanité, ils le chargeoient de coups de canne, comme empêchant par fa debonnaireté l'effet du zêle de fes compagnons. On peut s'imaginer aifément quel degré de fureur ces vives excitations infpiroient à des gens naturellement brutaux, & amorcez par le profit & par la debauche. Je ne repeterai point ce que j'ai dit en d'autres lieux. Les violences étoient les mêmes en general. Tantôt feparer les maris de leurs femmes, les enfans de leurs peres & de leurs meres, afin d'empêcher que par leur prefence mutuelle ils ne fe communiquaffent du courage, & ne fe donnaffent des confolations: tantôt les tourmenter les uns devant les utres, afin que chacun étant accablé de fes propres peines, vît aigrir fa douleur par le fpectacle des cruautez qu'on exerçoit contre ces objets de fa tendreffe: blafphemer; brûler, battre, inventer mille fupplices, c'étoit à quoi ces bourreaux paffoient leur tems: n'oubliant pas fur tout l'efficace expedient des veilles forcées. Mais les femmes eurent à fouffrir de leur brutalité plus sur tout que dans aucun lieu du Royaume. Il y en eut plufieurs de vio- contre les femmes. lées. Il y en eut un grand nombre à qui on fit des indignitez qui ne se peuvent exprimer. Ces infames repaiffoient leurs yeux de ce que la pudeur cache avec tant de foin; & accompagnant de paroles impures des actions encore plus fales, fe divertiffoient à tenir plufieurs heures de fuite des filles & des femmes d'honneur dans cette horrible contrainte. Quand ils n'ofoient faire pis, ils dechiroient avec les mains ce que la nature donne de plus precieux aux jeunes personnes de ce fexe : & pour joindre la douleur à l'outrage, ils arrachoient avec une lente violence ce que les Matrones apellent la couronne de ces parties. En un mot, pour fortir d'un incident qui fait de la peine à reciter Tome V.

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1685. & à lire, ils fe faifoient un plaifir de mille mechancetez qu'on 1686. ne peut reprefenter, parce que la modeftie n'a pas permis d'inventer des expreffions pour les decrire.

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Chute Ces cruautez firent en fix jours fuccomber tous les Reformez, generale derre à la referve d'un fort petit nombre: & auffi-tôt on repandit les formez Troupes à la campagne, où elles travaillerent aux converfions avec du païs autant de cruautez, & avec le même fuccés. Comme on n'avoit Melfin. point fait de diftinction dans la ville ni de fexe, ni d'âge, ni de qualité, on fit la même chose dans les environs; & on égala dans le traitement les païfans les plus miferables, & la Noblesse la plus Prepara diftinguée. Mais on ne s'arrêta pas au païs Meffin; & une par tifs à reduire les tie de ces excés furent commis dans toute l'Alface: quoi qu'il y Protef- ait dans ce païs beaucoup de terres dont la poffeffion n'a été laifAlface. fée à la France que par provifion, & à condition de n'y rien changer. A la verité on y garda encore un peu plus de mefures qu'ailleurs: & d'abord, comme fi on avoit eu deffein d'y laiffer long tems fubfifter la Religion Proteftante, on se contenta de prefcrire aux Miniftres de certaines bornes dans lesquelles ils devoient fe contenir. Ces loix étoient prifes de ce qui avoit été ordonné en divers tems aux Miniftres de France. On leur defendoit donc, foit qu'ils fuffent Lutheriens ou Evangeliques, de rien prêcher qui tendit à empêcher leurs auditeurs de fe ranger à la Communion Romaine: ni qui fût contraire à l'Ecriture Sainte & au Concile de Nicée: ni de prendre d'autre nom que celui de Miniftres, non pas même celui de Predicateurs. On leur defendoit encore de parler irreveremment des myfteres de l'Eglife Catholique: ni des moyens dont on fe fervoit en France pour faire des converfions: ni de donner à ceux qui font de la Religion Romaine d'autre nom que celui de Catholiques: ni de parler mal du Pape, des Cardinaux, du Clergé; & fur tout des Jefuites. On les menaçoit de groffes peines, s'ils traitoient le Pape d'Antechrift; ou s'ils s'exprimoient un peu durement contre l'invocation des Saints, le Purgatoire, les Proceffions, le Carême, la Confeffion, les Indulgences, les Images; & autres articles, dont il auroit femblé, à entendre parler les Catholiques depuis quel que tems, qu'ils n'auroient plus voulu fe faire une grande affaire. On leur ordonnoit de faluer le Sacrement avec refpect quand ils le rencontreroient: de rayer de leurs Liturgies les termes choquans:

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& fur tout ces paroles des prieres Lutheriennes, preserve nous, 1685. Seigneur, de tomber jamais fous la puiffance du Pape, comme 1686. fous celle du Turc. On leur defendoit de prêcher la controver- &c. fe; de nommer leur Religion veritable où orthodoxe; de prêcher dans les lieux où ils ne faifoient pas leur refidence; de recevoir des Relaps dans leurs Eglifes; d'affifter les Reformez fortis de France d'aucunes fommés d'argent; de recevoir perfonne à faire profeffion de leur Religion, avant qu'il eût l'âge de vingt ans; de menacer de damnation ceux qui fe feroient Catholiques; & de detourner directement ni indirectement les Proteftans d'aller entendre les Sermons des Jefuites, & des autres Miffionnaires. Il y en avoit affez là pour faire craindre à ces pauvres peuples qu'il ne leur restât pas de liberté pour une longue fuite d'années: & d'ailleurs dans le même tems qu'on leur impofoit ces dures loix, on les obligeoit à delaiffer aux Catholiques feuls les Eglifes qui leur avoient appartenu autrefois; ou à s'en fervir avec eux alternativement, & à leur faire part des Charges d'où il y avoit long tems qu'ils étoient exclus. Strasbourg même fe voyoit affujetti à ces loix, malgré l'exacte capitulation où elle avoit refervé ses franchises & fes privileges. On y auroit peut-être porté les chofes plus loin, fi la guerre qui commença peu après n'eût obligé à prendre d'autres mesures.

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Mais on ne doit pas s'étonner que la France en ufât ainfi dans un Violences païs où elle étoit la maitreffe, puis qu'elle exerçoit encore plus oranodieusement fon autorité dans les lieux où elle n'étoit pas recon- ge. nuë. Orange se reffentit des cruautez qu'on exerçoit par tout ailleurs. Pendant que le Roi avoit tenu cette ville, environ le tems du Traité des Pyrenées, les Catholiques s'étoient prevalus de cette ufurpation, pour y remettre leur Religion dans fon premier luftre; & lui donner l'air de Religion dominante. Ils y avoient établi une Confrairie de Mifericorde, que le Prince y abolit, quand fa place lui fut reftituée, parce que fon autorité n'y étoit pas intervenue. On y introduifit des Jefuïtes pour dicateurs; on demolit les baftions; on exerça mille violences contre les habitans; on commit plufieurs meurtres, dont il ne fut fait ni punition, ni enquête. On fit condamner aux galeres je ne fai combien de gens, qu'on accufoit d'avoir tenu des difcours contre le Roi: c'eft-à-dire de s'être fouvenus qu'il n'étoit pas

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1685. Souverain, & qu'ils appartenoient legitimement à un autre Prince 1686. Mais il ne s'y passa rien de plus remarquable que le procés fait à &c. un enfant de neuf ans, nommé Louis Villeneuve, fils d'un foldat de Traite la garnifon, accufé fauffement d'avoir commis quelque irreverence humain dans la Chapelle des Capucins. On le fit fouetter publiquement par le Bourreau, quoi qu'il foit inouï qu'on pratique ces rigueurs fant de contre des enfans au deffous de la puberté. On le traîna de carre9. ans. four en carrefour, pour recommencer autant de fois l'execution;

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& pour rendre la chofe plus folennelle, on choifit un jour de Di manche, quoi qu'il y ait très-peu d'exemples qu'on ait profané de pareils jours par la punition des criminels. Cela fe paffa le huitiéme de Juillet 1663. On dit que le Bourreau, bien moins Bourreau que ceux qui fe fervoient de fon miniftere pour cette action inhumaine, fondoit en larmes en executant cette injufte condamnation.

Mais on vit ceffer, où plutôt furfeoir ces injuftices, lors que le Roi rendit Orange à fon maître legitime: ce qu'il fit neanmoins pendans d'une maniere où il donnoit plutôt la loi comme le plus fort, qu'il Laguerre. ne faifoit justice comme équitable depositaire du bien d'autrui.

Quelques années après la guerre ayant été declarée aux Provinces Unies, & le Prince d'Orange fe trouvant alors à la tête de leurs armées, fa ville fut faifie encore une fois au nom du Roi, & les habitans retomberent encore un coup dans la fervitude. On affiegea le Château, affez fort d'affiette pour tenir bon quelque tems; & gardé par un homme capable de le defendre: mais fi loin de fecours, qu'il y avoit une temerité manifeste à entreprendre de refifter. On le rendit donc, & auffi-tôt le Roi le fit rafer jufqu'aux fondemens; de forte que cette ville, qui avoit été confiderablement fortifiée, fe trouvoit alors ouverte comme un village. Il ne lui restoit au moins qu'une ceinture de muraille, qui n'avoit pas été continuée du côté où avoit été le Château. Pendant le tems qu'elle demeura au pouvoir du Roi, les Catholiques n'oublierent pas leur zêle ordinaire: & entre les autres mechancetez qu'il leur infpira, celle-ci merite de n'être pas oubliée. Quelques pionniers, qui avoient été employez à rafer les fortifications, s'aviferent d'élever deux Croix dans les lieux les plus Et après la paix éminens où avoient été deux bastions. Peu de tems après la paix de Ni- de Nimegue, des Catholiques allerent les abattre exprès, pour en megue. faire un crime aux Reformez; & en effet il y en eut une

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affaire, dont la feule évidence de leur innocence tita les accusez. 1685. Il y eut neanmoins un Reformé banni, comme ayant trempé dans 1686. cet attentat: mais auffi-tôt qu'on fut qu'un Hermite s'étoit mê- &c. lé de la chofe, on ceffa de pourfuivre les coupables; & un Catholique qu'on avoit denoncé au Parlement; qui avoit été trouvé faifi de certaines lames de fer dont les bras de ces Croix étoient foutenus; qui même avoit pris la fuite, auffi-tôt qu'il apprit qu'on avoit decreté contre lui, fut laiffé en repos, fans qu'on lui fit porter la moindre peine de fa malice. La Cour envoya cependant des ordres pour faire relever ces Croix; & afin que la Religion Catholique y gagnât encore quelque chofe, elle commanda qu'on en plantât une troifiéme dans la place du Cirque. Les ordres portoient de faire avancer des Dragons pour contraindre la ville d'obeïr, fi elle faifoit quelque refiftance: & d'obliger les Confuls d'affifter à cette ceremonie. Elle fut celebrée d'une maniere infultante. L'Evêque fe rendit avec une fuperbe proceffion à la place où avoit été le Château; benit les Croix; les fit replanter, à la vuë d'une infinité de peuple, qui s'étoit rendu de tous les environs à Orange, pour être temoin de cette folennité. On avoit fait venir la Mufique d'Avignon, pour joindre les plaifirs de l'oreille à la magnificence du fpectacle. Le premier Conful, quoi que Reformé, fut forcé d'être prefent à ce triomphe infultant: mais parce qu'on n'avoit pu trouver le secret d'y traîner auffi les Miniftres, on s'avifa d'un expedient, pour leur faire part de l'outrage. L'Evêque ramena la proceffion par la ruë où étoit affife la maifon de Jaques Pineton de Chambrun, le plus confideré des Miniftres, Profeffeur en Theologie, qui avoit la premiere part aux affaires de la Principauté, & à la confiance du Prince. Ses collegues étoient alors chez lui, plutôt pour foupirer fous le joug de cette oppreffion, que pour deliberer fur l'état des choses. Dans une fi cruelle conjoncture, il y avoit plus de fujet de verfer des larmes, que de confeil à donner. Lors qu'on fut arrivé devant la maifon, la Mufique eut ordre de s'arrêter, & elle fit une longue ftation, en chantant les airs triomphans qu'elle crut les plus propres à mortifier les Miniftres. Après cela l'Evêque & le Secretaire de l'Intendant firent de froides railleries, de l'honneur qu'ils avoient fait à Chambrun. On ne doit pas oublier, pour faire mieux fentir l'injustice de cet Aaaaaa 3

ou

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