Page images
PDF
EPUB

les engageoit à s'en aquiter exactement, en leur permettant de 1685. voler ceux qu'ils arrêtoient. Ceux qui cherchoient à se sauver 1686, par terre avoient des peines incroyables à furmonter ces obfta- &c. cles, & il leur en coûtoit des fommes immenfes. Cela fut caufe que le plus grand nombre tâcha de prendre les commoditez de la mer, parce qu'il étoit impoffible de garder toutes les côtes. Mais il y avoit des difficultez qui n'étoient gueres moindres que du côté de la terre. On y faifoit une vifite fi exacte des vaisseaux, qu'il étoit prefque impoffible de fe cacher. On inventa même une compofition, qui étant allumée jettoit une fumée empoisonnée : on en fit, dit-on, ou pour mieux dire, on fit femblant d'en faire l'experience, pour faire craindre aux Reformez d'aller s'enfermer dans des cachettes, où on pouvoit par le moyen de cette maligne vapeur, leur faire refpirer une mort certaine. L'infidelité de ceux à qui on étoit obligé de s'abandonner par cette voye étoit fort à craindre; & en effet prefque tous ceux qui traiterent avec des Catholiques Anglois ou Irlandois, eurent le malheur d'être trahis, & y perdirent également leur argent & leur liberté. De forte que toutes les prifons étoient pleines de gens arrêtez fur les frontieres & fur les côtes; & que fouvent il falloit ou que le Geolier loüât des maifons particulieres, pour y mettre ceux qu'on lui donnoit à garder, ou que la Juftice des lieux empruntât les prisons du voifinage. On peut juger par un feul exemple, combien dans une étendue de fix ou fept cens lieues de côtes ou de frontieres il pouvoit y avoir de gens arrêtez. La Geoliere de Tournai difoit au commencement de l'année 1687. à plufieurs prifonniers qui ont trouvé depuis le moyen de se fauver par d'autres côtez, qu'elle avoit déjà logé depuis la revocation de l'Edit plus de fept cens perfonnes, prifes lors qu'elles étoient prêtes à fortir du Royaume par les paffages des environs. Les Gardes les alloient même prendre quelquefois affez avant dans les terres étrangeres; & ceux qui s'arrêtoient dans quelque auberge à deux ou trois lieuës de France, pour y prendre quelque refe trouvoient fans y penfer entre les mains des foldats François, qui les venoient enlever. Il n'y avoit de fûreté pour eux que dans les villes fermées, où les François n'auroient ofé commettre ces violences.

pos,

Mais toutes ces difficultez n'empêchoient pas qu'il ne sortît au

tant

1685. 1686.

par mer.

tant de gens qu'on en arrêtoit. Du côté de la mer on fe cachoit fous des bales de marchandise, fous des monceaux de charbon, &c. dans des tonneaux vuides mêlez parmi d'autres pleins de vin, Moyens d'eau de vie, d'huile, d'autres liqueurs, où on n'avoit d'ouverde fortir ture que la bonde pour refpirer. On s'enfermoit dans des trous où on étoit entaffé les uns fur les autres, hommes, femmes, enfans; où on ne prenoit d'air qu'à de certaines heures de la nuit; où il n'y avoit que des moyens très-incommodes de fuvenir aux neceffitez naturelles. Ce qui enfermoit le pot où se rendoient les excremens, fervoit auffi de table pour boire & manger. On demeuroit dans cette contrainte pour attendre le vent, ou la commodité des vifiteurs, huit & quinze jours: & l'ardeur de fortir d'un païs où la confcience étoit trop opprimée, donnoit la force de fupporter des incommoditez, qui dans d'autres occafions auroient mis à bout la patience en deux heures. Le filence, l'obfcurité, l'air étouffé, la puanteur, tout ce qui pouvoit faire le plus de peine, devenoit aifé pour les perfonnes les plus delicates, pour les femmes groffes, pour les vieillards, pour les malades, pour les enfans. On a vu fouvent des enfans d'un naturel éveillé, remuant, inquiet, fujets à crier pour la moindre chofe, demeurer dans ces obfcures cachettes auffi long tems que des perfonnes d'un âge mûr, fans jetter un cri, ni donner une marque d'impatience. On fe hafardoit quelquefois dans de fimples barques, pour un trajet dont la pensée auroit fait trembler dans un autre tems. Pourveu qu'il fe trouvât un Pêcheur qui voulût louër fa peine & fa barque, il fe trouvoit toûjours des gens prêts à tenter le paffage. Le Comte de Marancé, Gentilhomme de baffe Normandie, paffa la mer lui quarantiéme, en y comprenant Comteffe fa femme, dans une barque de fept tonneaux, fans provifions, fans efperance de fecours, dans la plus rude faifon de l'année. Il y avoit dans la compagnie des femmes groffes & des nourrices. Le paffage fut difficile: ils demeurerent long tems fur la mer, fans autre fecours que d'un peu de neige fonduë, dont ils rafraîchiffoient de tems en tems leur bouche alterée. Les nourrices n'ayant plus de lait, appaifoient leurs enfans en leur mouillant un peu les levres de la même cau. Enfin ils aborderent demi morts aux côtes d'Angleterre, contens de fe voir en liberté, & par le fecours qu'ils y trouverent leurs forces furent

la

&c.

bien-tôt retablies. On ne craignoit ni les Corfaires, ni les tem- 1685. pêtes, quoi que la rencontre de ces deux fortes de dangers y foit 1686. affez ordinaire. En effet des Algeriens prirent dans la Manche quelques vaiffeaux qui portoient des Refugiez d'Angleterre en Corfaires Hollande: & ces pauvres captifs en évitant la fervitude de l'ame, & temtomberent malheureufement dans une fervitude corporelle; prêts pêtes. encore à fe voir rendus au Conful François qui les reclamoit, comme des fugitifs qui defertoient malgré les defenses du Roi fon maître. Il y eut plufieurs de ces captifs qui ne purent être rachetez qu'après des années de dur efclavage. Les tempêtes causerent plufieurs naufrages. Il y eut des vaiffeaux chargez de ces fugitifs, dont on n'a jamais appris de nouvelles. D'autres furent jettez fur les côtes de l'Espagne, où les rigueurs de l'Inquifition ne les empêcherent pas de trouver plus d'humanité que dans leur propre patrie. Les Juges même leur donnoient avis de fe faire reclamer par les Confuls des nations Proteftantes, & fe contentoient de se faire payer leur peine pour favorifer leur delivrance. Quelques gens s'étant embarquez près de Royan, furent decouverts par ceux qui firent la vifite du vaiffeau. Quand ils virent que ces gens feveres ne les vouloient pas relâcher, ils prirent confeil de l'occafion; ils couperent les cables des ancres, & ayant mis à la voile, ils amenerent avec eux leurs Gardes jufques en Hollande, d'où ils leur permirent de s'en retourner.

laiffent

&

terre.

Mais ceux même que le Roi avoit prepofez à garder les côtes Les Gars'apprivoiferent, & trouverent tant d'occafions de faire de grands des fe profits en favorifant la fortie des Reformez, qu'ils fe laifferent gagner enfin aller à les affifter, moyennant de groffes recompenfes. Des par mer Capitaines de certaines fregates legeres, qui avoient ordre de par croifer fur les vaiffeaux qui pourroient porter des fugitifs, en pafferent eux-mêmes un fort grand nombre; & prefque dans tous les ports les Officiers de l'Amirauté, amorcez par le profit dont les Maîtres de vaiffeau leur faifoient part, laiffoient paffer bien des gens dont les cachettes n'étoient pas fort malaifées à decouvrir. Auffi pouvoient-ils faire à ce mêtier des profits confiderables. Il y a eu des familles qui ont payé pour leur retraite quatre, fix, huit mille livres. Ce fut la même chose du côté de terre. Les Chefs de ceux qui gardoient les chemins & les paffages, donnoient eux-mêmes des guides pour de l'argent à ceux qu'ils Tome V.

Eeeeee

étoient

&c.

étoient obligez d'arrêter; & quelquefois ils en fervoient eux-mê1685. Ils faifoient marcher avec eux, comme des Archers, ceux 1686. mes. qu'ils vouloient fauver; & pour leur marquer les paffages où ils ne trouveroient point d'obftacle, ils leur commandoient de les aller reconnoître, comme s'ils avoient voulu s'affûrer qu'ils étoient foigneusement gardez. Ce commerce demeuroit caché, parce que comme ils ne traitoient pas avec tout le monde, ils arrêtoient affez d'autres malheureux dans le grand nombre de ceux qui tâchoient de fe fauver, pour donner fujet de croire qu'ils faifoient bien leur devoir. Quelquefois ayant dans leur compagnie des gens qu'ils devoient mettre hors de danger, ils en trouvoient d'autres qu'ils faifoient prisonniers. Ils vendoient leur compaffion, mais ils étoient fans mifericorde pour ceux qui n'avoient pas de quoi les payer. En effet il falloit avoir la bourfe bonne pour les fatisfaire. S'ils fe contentoient quelquefois de peu, ils tiroient au moins fouvent mille & deux mille livres de ceux qui avoient befoin de leur fervice: de forte que plufieurs d'entre eux n'ayant accepté cet emploi, que pour avoir quelque chofe à faire qui leur donnât de quoi vivre, fe font trouvez riches de vingt & vingt-cinq mille livres au bout de deux ans. Le Baron d'Yvonne, Gentilhomme originaire de Savoye, mais établi dans le païs de Gex, n'ayant pas de quoi vivre en homme de qualité, fe mêla de ce negoce, & partageoit fes profits avec de Paci Gouverneur du Bailliage. Mais ils furent malheureux. Le Baron fut pris par des païfans. Le Gouverneur fut condamné aux Galeres, & fes biens furent confifquez. Ses amis firent commuër la peine des galeres en celle du banniffement; & d'Yvonne obtint fa grace par l'interceffion du Duc de Savoye.

Artifices qui aident à

Mais ceux qui ne pouvoient pas fe fervir de ces avantages, ou faute de connoiffance, ou faute d'argent, inventoient mille l'évasion, moyens pour fe derober à la vigilance de tant de Gardes. Les uns contrefaifoient les Catholiques, & marchoient chargez d'Heures & de chappelets, de certificats de Curez, entre lefquels il y en avoit d'officieux qui en donnoient à bon marché, de tout ce qui pouvoit empêcher qu'on ne les prêt pour des fugitifs: & ils excufoient cette lâche feinte, par la penfée que par un feul crime ils se rachetoient d'une longue profeffion d'hypocrifie, où la violence les auroit contraints de perfeverer. Les autres auffi coupa

bles

bles confeffoient, quand ils étoient pris, qu'ils étoient Refor- 1685. mez, & se vantant de n'avoir jamais figné, capituloient en pri- 1686. fon, & promettoient de fe reünir, pourveu qu'on les renvoyât &c. chez eux en liberté : après quoi ils alloient tenter la même fortune d'un autre côté. On en a vu qui ont joué ce miserable jeu quatre ou cinq fois. Quelques-uns s'étant rendus heureusement dans quelque ville frontiere, fe mettoient dans l'état le plus propre qu'ils pouvoient, prenoient de beau linge, des habits galans, des fouliers bons à marcher fur le marbre, ou dans une fale de parquetage, & une petite canne à la main, passoient au travers des Corps de garde comme des gens qui alloient faire dans un lieu voifin quelque promenade, ou quelque vifite. Quelques autres deguifez en Courriers, paffoient fans donner le tems de les regarder au visage. L'équipage de Chaffeurs fervoit à d'autres ; & leur voyant un chien couchant devant eux, & un fufil fur l'épaule, on ne penfoit pas à les retenir. Souvent il s'en deguifoit en païfans, qui menant quelque betail devant eux, ou portant même quelque fardeau fous le bras ou fur les épaules, faifoient femblant de fe rendre à quelque marché. On en voyoit de deguisez en portefaix, qui rouloient devant eux quelque brouëtte, ou fembloient porter quelque balot de marchandise. Plufieurs ou conduifoient quelque charrette chargée de fumier, ou aidoient à leur guide à porter une civiere, ou en portoient une hotte pleine fur le dos, & alloient, difoient-ils, fe rendre dans quelque jardin, hors des lieux où étoient les Corps de garde. D'autres prenoient le nom de quelque foldat qui fe rendoit à fa garnifon, dans quelque ville des Païs-bas ou de l'Allemagne. Il y en avoit qui fe deguifoient en valets, & qui portoient les couleurs. Souvent un gros païfan qui fervoit de guide faifoit le Seigneur, marchoit bien monté, couvert de riches habits, & fe faifoit traiter magnifiquement, pendant qu'un Gentilhomme fuivoit à pied, ou portoit la valife, le servoit à table, mangeoit dans la cuifine, penfoit les chevaux, & couchoit dans l'écurie. Jamais on n'a vu tant de Marchands qui euffent des affaires dans les païs étrangers, & qui étoient appellez à Bruxelles, à Anvers, à Francfort, & dans toutes les villes de commerce, ou par quelque banqueroute de leurs correspondans, ou par quelques affaires de compte: & parce qu'on ne vouloit pas ruiner le negoce, Eeeeee 2

on

« PreviousContinue »