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mais après avoir en vain effayé de les reduire par persuasions, 1685. promeffes, menaces, il trouva plus à propos de les imiter, que 1686. de tenir une parole extorquée par une force majeure, & il fe &c. rendit à Caffel avec fes filles.

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ciers

De toutes ces manieres il fortoit tant de monde par tous les cô- Retraite tez du Royaume, qu'à peine peut-on le croire, & qu'il femble des Offiqu'il y a de l'exaggeration dans les relations qui en expriment le des Ca nombre. Il y en a qui portent qu'au mois d'Août 1687. il étoit dets. arrivé en Suiffe fix mille fix cens François fugitifs, & cinq mille cinq cens autres au mois de Septembre fuivant. Il en paffoit à Geneve quelquefois douze ou treize cens dans une femaine quelquefois plus de deux cens en un jour. De tous les autres côtez la desertion étoit à proportion égale; & on ne voyoit fur les côtes d'Angleterre & des Provinces Unies que vaiffeaux pleins de Reformez, comme d'ailleurs on en voyoit arriver dans toutes les villes des Païs-bas & de l'Allemagne. On comptoit entre ces fugitifs beaucoup de Gentilshommes de marque; beaucoup de Marchands à leur aife; beaucoup d'artifans: & s'il y avoit des pauvres, ou des gens qui n'avoient pas eu le tems de recueillir quelque chofe de leur bien, on en voyoit un grand nombre qui apportoient ou de groffes fommes d'argent, ou de bonnes lettres de change, ou des meubles & des marchandifes. Mais ce qui rendoit la desertion plus confiderable, étoit le nombre des Officiers qui abandonnoient le service de France, & venoient chercher de quoi vivre dans la compaflion des étrangers. Le nombre en étoit si grand, que toutes les Cours de l'Europe en étoient remplies; & il s'en trouvoit parmi eux d'une grande experience & d'un grand merite, que leur Religion avoit empêchez depuis long tems de parvenir à de plus hautes dignitcz. Plufieurs d'entre eux ayant eu la complaifance de fe reünir pour éviter d'être caffez, aimerent mieux perdre leurs biens & le fruit des belles promeffes qu'on leur avoit faites, que de perfeverer dans cet état où leur confcience étoit cruellement dechirée: & connoiffant mieux la Religion Romaine, qu'ils n'avoient vuë jusques là que fous les deguilemens dont fes Docteurs tâchoient de la couvrir, ils ne trouvoient rien en elle dont ils puffent s'accommoder. Mais plufieurs autres n'ayant jamais eu la foibleffe de figner un acte de reunion, & s'étant laiffez depouiller de leurs emplois, ou ayant Tome V.

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&c.

1684. prevenu l'effet des menaces qu'on leur avoit déjà faites, venoient 1686. fe jetter entre les bras des étrangers, avec la feule recommandation de leur merite & de leur zêle. Beaucoup de jeune Noblesse qui étoit destinée aux armes, & dont plufieurs avoient été dans les Academies qu'on avoit dreffées en diverfes villes des frontieres, pour les former à cette profeffion, prirent auffi le party de la retraite, & il s'en trouva un assez grand nombre pour en former des Compagnies dans le Brandebourg, & dans les Provinces Unies.

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Accueil Avant que de parler de l'effet que ces defertions caufoient en fait par France, il eft jufte de rendre temoignage à la liberalité des étrangers aux gers, qui reçurent les fugitifs de toutes les conditions avec des fugitifs. bontez dignes d'un éternel fouvenir. Les Suiffes qui étoient

particulierement chargez du paffage de ces familles affligées, ne laiffoient paffer perfonne qui eût befoin de fecours, fans lui en donner de confiderables: & ils fourniffoient même des pensions affez fortes, à ceux qui s'arrêtoient dans leur païs. La louange de ces liberalitez retentiffoit dans toute l'Europe par la bouche de ceux qui les avoient reffenties : & on leur entendoit conter avec plaifir comment on étoit allé au devant d'eux; avec quel ordre on s'informoit de leur nombre, de leurs qualitez, de leurs befoins, auffi-tôt qu'on favoit leur arrivée; comment on les logeoit, on les habilloit, on les nourriffoit; on les pourvoyoit de tout ce qui leur étoit neceffaire. Il fembloit à voir quelles fommes on employoit à les foulager, que les Communautez du païs avoient eu des trefors de referve pour de femblables occafions. Jamais il n'a paru plus évidemment que la charité à toûjours des richeffes de refte; & qu'elle puife dans une fource qui ne tarit point. Plus on donnoit, plus il fembloit qu'on avoit encore à donner. La ville de Geneve n'eut pas moins de bonne volonté que fes alliez ; & elle vit en peu de mois pref que doubler le nombre de fes habitans. Mais pour se garder des menaces de la France, qui cherchoit ouvertement des pretextes de l'opprimer, & pour ne lui donner pas les fujets de rompre qu'elle defiroit, elle fut contrainte de faire fortir tous ceux qui s'étoient refugiez dans fon fein, & de les envoyer dans d'autres retraites. Les Lutheriens ne furent pas tous rigides. Le Marquis de Bareith permit à beaucoup de gens de s'établir dans fes Etats,

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& d'y fonder même des Eglifes, des Ecoles, des Hôpitaux. Il 1685. s'en retira un grand nombre dans les terres des Princes de la Mai- 1686. fon de Lunebourg. La Heffe fut l'afile de plufieurs milliers de &c. malheureux; mais le Brandebourg en logea un bien plus grand nombre. L'Electeur publia un Edit le vingt- neuviéme d'Octo- Etablifbre 1685. c'est-à-dire auffi-tôt qu'il put favoir la revocation de ce- femene lui de Nantes, par lequel il invitoit ceux que l'oppreffion chaf des Refugiez dans foit de leur païs à fe retirer dans le fien, & leur accordoit de le Branconfiderables privileges. Mais cet Edit ne fut pas comme ceux debourg. qu'on ne donné que pour la forme. Il fut réellement executé. Ön donna aux Refugiez des Eglifes, des demeures, des moyens de gagner leur vie, des penfions. On les diftribua par colonies. On leur donna des Miniftres & des Juges de leur langue. On leur fit de ce païs étranger une nouvelle patrie, où la liberalité du Prince pourvut à tous leur befoins; & leur fait encore aujourdhui respirer l'air d'une douce liberté, dont-il y avoit long tems qu'ils avoient perdu l'ufage. Comme c'eft là un des évenemens les plus memorables du fiecle, & où reluit le plus glorieusement la vertu de l'Electeur qui fit ces établissemens, & de fon augufte Succeffeur qui les entretient, Ancillon, fils d'un celebre Ministre de Mets, & l'un de ceux qui avoit eu part à la beneficence de ces Princes, qui l'ont élevé à de confiderables emplois, auffi bien que d'autres perfonnes de fon nom & de fa famille, en a fort agreablement écrit l'hiftoire : & dreffé par là un monument de leur zelé & de leur charité, auffi bien que de la juste reconnoiffance de ceux qui l'ont éprouvée. La Reine de Dane- Dans le marck, Princeffe comparable par les grandes vertus à toutes cel- Daneles qui ont été les plus celebres dans l'Hiftoire, fit auffi un accueil tendre & charitable à ceux qui allerent fe jetter entre fes bras; & elle a jufqu'à prefent maintenu par fa beneficence & par fa pieté une Eglise affez nombreuse, qu'elle a pourvuë de Pafteurs d'un grand merite. Les Provinces Unies s'élargirent en Dans les liberalitez qu'on ne fauroit decrire par des termes affez forts. PrevinL'Etat fit des fonds pour un nombre incroyable de penfions, qui furent diftribuées aux Officiers, aux Gentilshommes, aux Miniftres. Il accorda des exemptions à plusieurs maisons établies pour la retraite des filles & des femmes de qualité. Il donna de groffes fommes pour les appliquer à la fubfiftance des familles pau

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vres.

marck.

ces Unies.

&c.

1685. vres. Les villes ordonnerent des collectes qui produifirent des 1686. fommes immenses : & chacune s'y conduifant felon la prudence particuliere de fon gouvernement, toutes ensemble concoururent au foulagement des malheureux. Les particuliers imiterent le public, & chacun donna des marques de fa compaffion & de fon zêlé, à proportion de fes commoditez & de fes forces. Le Prince d'Orange anima tous ces Corps par fes infpirations & par fon exemple, & ne s'eft point dementi depuis que la Providen ce lui a mis trois Couronnes fur la tête. La Princeffe son épou fe, grande dans la vie privée, grande fur le trône; également fenfible dans toutes les conditions aux tendreffes de la compafsion chrêtienne, fit dès le commencement, & a continué jus ques à la fin des charitez qui paflent tout creance : & les fit prefque toûjours avec cette precaution tout évangelique, d'en garder le fecret pour elle feule, & pour Dieu qui voit toutes cho. fes. Le Prince de Frife fit de fon côté de grands biens à ceux qui fe refugierent dans les Provinces de fon gouvernement. On vit par tout fe former plufieurs Eglifes nouvelles, bâtir de nouveaux Temples, aggrandir les anciens, établir des manufactu res. La Compagnie même des Indes Orientales transporta dans les Colonies qui dependent d'elle ceux qui voulurent prendre ce party, leur fit des avances, leur accorda des privileges. En Angleterre, quoi que le Roi Jaques eût conjuré avec le Roi de France la ruine de la Religion Reformée, on ne laiffa pas cevoir les Refugiez avec de grandes demonftrations de pitié. On fit des collectes très-confiderables en leur faveur; & on leur donna des fecours en arrivant qui firent efperer à la plupart, qu'ils feroient plus heureux à l'avenir, & plus riches qu'ils n'avoient jamais été. Mais à dire le vrai on faifoit les diftributions de ces groffes fommes avec fi peu de menage, qu'on les pouvoit appeller des diffipations plûtôt que des charitez; & qu'il n'étoit pas malaifé de s'apercevoir que quelques infpirations fuperieures abufoient des bonnes intentions des particuliers, & en corrompoient le fruit. Mais au moins les Anglois s'y porterent avec une liberalité digne de leurs richeffes; & ceux qui craignant le degât des charitez generales y contribuerent peu de chofe, y fuppléerent, abondamment par des aumônes particulieres.

En Angleterre.

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Rien de tout cela n'étoit ignoré en France. Les Ambaffadeurs

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precau

tions.

en donnoient des avis fideles: & fouvent ils affectoient de par- 1685. ler à ceux qui arrivoient dans les lieux de leur residence, & de 1686. leur faire des civilitez, des offres, des promeffes, des remon- &c. trances, pour tâcher de les renvoyer. Souvent ils leur faifoient Inutiles peur d'être mal reçus chez les étrangers; & leur predifoient unions de promt repentir d'avoir abandonné leur patrie. Mais quelque la France fois il trouvoient des gens dont les reponfes fermes & modeftes our epêcher ne laiffoient pas de les deconcerter. Le Confeil étoit de fon cô- les deferté bien empêché à trouver les moyens d'extenuer ces desertions, & à les faire passer pour peu de chose: & quand fur dix mille Refugiez il en revenoit un, que l'inconftance reprochée aux François par les étrangers, comme un vice de la nation, ramenoit chez lui, ou quelque jeune Officier qui jugeoit trop favorablement de fon propre merite, & qui s'étonnoit qu'on ne lui eût pas donné les premiers emplois dès le lendemain de fon arrivée, il en faifoit autant de bruit, que fi tous les Refugiez fuffent revenus se jetter aux pieds du Roi, & implorer fa clemence. Il tâchoit par là d'arrêter ceux qui étoient prêts à partir; & de leur perfuader qu'ils étoient revenus par pure neceffité. Il envoyoit même des gens exprès, avec charge de revenir, & de faire des relations de l'état des Refugiez capables de refroidir l'ardeur des autres. Il ordonnoit à ces émiffaires de n'oublier rien pour ramener quelques veritables Refugiez avec eux, afin d'avoir plus de temoins qui donnaffent de la vraisemblance à ces rapports. D'ailleurs auffi-tôt qu'il avoit decouvert quelque porte par où les Reformez pouvoient fortir, il cherchoit des expediens pour la leur boucher. Un des pretextes les plus communs étoit celui des pelerinages. On n'avoit jamais tant vu de vœux à rendre. Il y avoit près de deux fiecles que les Nôtre-Dames de Lieffe où de Hau n'avoient eu tant de devots & de devotes. Celles de Lorette & de Mont-Serrat, & St. Jaques en Galice n'avoient pas reçu tant de visites de Pelerins il y avoit plus de cent ans. On reconnut facilement qu'il y avoit de la fraude cachée fous ces devotions: & non content des precautions qui avoient été prises par une Declaration du mois d'Août 1671. qui affujettiffoit les CCXIV. Pelerins à prendre des permiffions de leur Evêque, & du premier Juge de leur Bailliage, à peine du carcan, du fouët ou des galeres; on en donna une autre dès le feptiéme de Janvier 1686.

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