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tous les Juifs, sans distinction d'âge ni de sexe. Mardochée, ayant appris cette fatale nouvelle, déchira ses vêtements et se couvrit la tête de cendre. Il jetait de grands cris au milieu de la place publique, et faisait éclater la violence de son affliction. La consternation se répandit dans toutes les tribus. Les Juifs, prosternés, adressaient au Ciel leurs prières, leurs larmes et les accents de leur désespoir. Esther, informée de ce malheur, fit venir Mardochée, qui lui annonça la ruine de ses frères, et la supplia de parler au roi et de sauver les Juifs. Elle lui répondit que personne, sans risquer sa vie, ne pouvait parler au roi, à moins d'être appelé par lui : « Vous devez, lui dit « Mardochée, braver ce péril. Pouvez-vous croire, pouvez« vous désirer que votre vie soit seule épargnée, quand votre « nation périt? Si vous restez dans le silence , Dieu trouvera « quelque autre moyen de délivrer son peuple ; songez que le « Seigneur ne vous a élevée sur le trône que pour vous faire « l'instrument de notre salut. »

Esther se rendit à son avis, et lui demanda seulement d'ordonner à tous les Juifs de jeûner et de l'assister par leurs prières.

La reine, revêtue de ses ornements royaux, s'arrêta à la partie intérieure de l'appartement du roi, vis-à-vis du trône sur lequel il était assis. Assuérus, plus touché de sa beauté que surpris de son audace, étendit vers elle son sceptre d'or ; c'était le signe de sa clémence. Il lui dit : « Que voulez-vous ? « Quand vous me demanderiez la moitié de mon royaume, « je vous la donnerais. » Esther lui répondit qu'elle le suppliait de venir à un festin qu'elle lui avait préparé, d'y inviter Aman, et que là elle lui déclarerait ce qu'elle souhaitait de lui. La fierté d'Aman redoubla lorsqu'il sut qu'il devait être admis à la table de ses maitres ; et, plus irrité encore contre Mardochée, qui refusait toujours de lui rendre hommage, il commanda qu'on dressât une potence pour y pendre ce Juif, tandis qu'il serait au festin du roi.

Cette nuit-là même , Assuérus, ne pouvant dormir, se fit

apporter les annales de son règne : il tomba, par hasard, sur l'endroit où la conspiration découverte par Mardochée était racontée. Le roi demanda à ceux qui l'entouraient quelle récompense

avait reçue cet homme pour un si grand service, et apprit avec étonnement qu'on ne lui en avait accordé aucune. Il fit appeler Aman, qui attendait avec impatience un moment favorable pour faire signer l'arrêt de mort de Mardochée. Lorsqu'il parut, Assuérus lui demanda comment on devait traiter l'homme qu'il voudrait combler d'honneurs. Aman, croyant qu'il était question de lui-même, répondit : « Il faut « qu'il soit revêtu des habits royaux, monté sur le cheval du « monarque ; qu'il porte le diadème sur sa tête , et que le « premier des princes de la cour marche à pied devant lui, « en criant : C'est ainsi qu'on rend hommage à celui qu'il « plaît au roi d'honorer. · Hâtez-vous donc, répliqua Assué« rus; tout ce que vous m'avez conseillé, faites-le pour le « Juis Mardochée, et n'oubliez rien de tout ce que vous m'a( vez dit. »

L'orgueilleux Aman obéit, la rage dans le coeur et la honte sur le front. Ses amis aigrirent sa douleur en lui annonçant qu'il ne pourrait échapper à la vengeance des Juifs.

Le roi se rendit avec Aman au festin de la reine. Après le repas, il la pria de lui dire ce qu'elle désirait. Esther, prosternée, lui répondit : « Si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, je « vous demande ma vie et celle de tout mon peuple. L'escla« vage le plus affreux serait préférable à notre sort. Nous de« vons être égorgés , exterminés ; cependant je supporterais « cette horrible destinée avec résignation si je ne savais pas « que nous sommes victimes d'un ennemi dont la cruauté re« tombe sur le roi lui-même, en lui attirant la haine de ses « peuples. » Assuérus lui demanda : « Quel est l'homme « assez puissant pour faire tant de mal? » Esther répliqua : « C'est cet Aman que vous voyez ; c'est là notre ennemi im« placable. » Assuérus, irrité, se leva et entra dans un jardin. Pendant son absence, Aman se jeta aux pieds d'Esther

pour la supplier de lui sauver la vie. Mais le roi, étant rentré dans le même moment, crut que cet indigne favori voulait outrager la reine ; il ordonna sa mort, et Aman fut pendu à la même potence préparée pour Mardochée. Esther obtint de son époux, non seulement la révocation de l'ordre qui devait détruire les Juifs, mais encore la permission de se venger de ceux qui les avaient persécutés, et de s'emparer de leurs dépouilles. On leur désigna pour cette vengeance deux jours qui furent depuis célébrés chez les Juifs par des fêtes solennelles. Mardochée devint la seconde personne de l'empire. Esther vécut heureuse ; et Assuérus, en suivant leurs conseils, parvint au comble de la puissance et de la gloire.

Cette histoire d'Esther a été traduite de l'hébreu par saint Jérôme.

CHAPITRE XIX.

Histoire de Job.

Vexation de

Son livre. Son caractère. Ses malheurs.

de ses amis. Sa dernière prospéritė.

JOB.

L'histoire de Job succède dans les livres saints à celle d'Esther. On croit cependant que Job vivait dans un temps bien plus reculé, et probablement lorsque les Israélites étaient dans le désert. Plusieurs personnes ont même attribué à Moïse cet ouvrage, où l'on voit en effet briller les idées profondes et morales de ce législateur.

Au reste, nous en dirons ici peu de mots : car, pour en faire sentir le mérite, il faudrait le rapporter en entier, puisque son charme principal consiste non dans la grandeur et la variété des événements, mais dans la beauté des discours, l'élévation des pensées et la pureté des sentiments. Job possédait des qualités bien difficiles à réunir, une grande vertu, d'immenses richesses et une humble patience. Pendant un

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grand nombre d'années. le Ciel avait comblé tous ses veux. Puissant, riche, considéré, chef d'une famille nombreuse, il n'employait son opulence et son pouvoir qu'à faire du bien. Son argent secourait le pauvre; son crédit soutenait l'opprimé; sa charité consolait les malheureux ; son esprit ne lui servait qu'à répandre la vérité et à faire respecter Dieu et sa loi.

Job, partout chéri et révéré, jouit longtemps d'une complète prospérité. L'esprit malin, dit l'Écriture, jaloux d'un si grand bonheur, calomnia ce saint homme devant Dieu, et soutint qu'il ne le servait que pour garder les biens qu'il en avait reçus. Ne pouvant blâmer sa vie, il accusa ses intentions, et assura qu'il changerait de sentiments et de langage si Dieu lui retirait sa protection et ses faveurs.

Le Seigneur, pour convaincre Satan d'imposture, lui permit d'affliger cet homme vertueux et de l'accabler par un grand nombre de maux.

Le démon profita de cette permission, et rendit le malheur de Job aussi grand que l'avait été sa félicité. Il fit piller ses richesses par des voleurs : le feu du ciel consuma ses troupeaux et ses granges; tous ses enfants périrent sous les ruines de sa maison. Ces affreuses calamités n'ébranlèrent point la vertu de Job : il bénit Dieu et prononça ces paroles, qui sont devenues si célèbres : « Dieu me l'a donné, Dieu me « l'a ôté. »

Satan ne se découragea point : il frappa cet infortuné d'un ulcère qui lui couvrait tout le corps. Accablé de souffrances, couché sur un fumier, ses plaies étaient rongées par les vers qui s'y formaient. Sa femme, le seul des biens qu'on lui eût laissé, devait être sa consolation; mais, séduite par l'esprit malin, elle mit le comble à ses tourments. Aigrissant son malheur, au lieu de l'adoucir, elle voulut le révolter contre Dieu et le pousser au blasphème et au désespoir. Job, toujours soumis à la volonté divine et toujours maître de luimême, se contenta de lui répondre : « Vous parlez comme une

« femme insensée. Nous avons reçu, avec reconnaissance, « tous nos biens de la main de Dieu : il faut recevoir de lui « tous nos maux avec résignation. »

Le malleureux Job ne pouvait opposer à tous les coups qui fondaient sur lui que la paix de son âme, le témoignage de sa conscience et l'innocence de sa vie passée.

Trois de ses amis qui venaient, disaient-ils, dans l'intention de lui montrer la part qu'ils prenaient à ses peines, voulurent lui enlever cette tranquillité intérieure, le seul bien dont il pût encore jouir. Cette épreuve, la moins forte en apparence, fut peut-être la plus difficile à soutenir.

Ces faux amis, avec un langage plein d'artifice, voulaient persuader au saint homme qu'il avait mérité ses malheurs; et, lorsqu'il défendait son innocence devant eux, ils lui reprochaient ses plaintes, les taxaient de révolte, et prétendaient qu'il accusait Dieu d'injustice. C'est précisément ce dialogue qu'il faut lire, puisqu'on ne pourrait en faire sentir les beautés qu'en le copiant.

Job, pendant ce combat, où il était si difficile que la patience et la vertu triomphassent de la douleur aigrie et de l'amour-propre blessé, sut toujours se contenir dans les bornes du devoir, justifiant avec fermeté sa conduite et son innocence, ne portant point ses plaintes hors de la mesure que lui permettait sa piété, et témoignant avec franchise son étonnement de la rigueur des arrêts de Dieu, sans prétendre en sonder la profondeur. Il résista avec douceur aux injustes attaques de ses dangereux amis, et s'efforça de leur prouver que Dieu sait et peut également frapper le méchant pour le punir, et l'homme vertueux pour l'éprouver.

La patience de Job fut enfin couronnée par un triomphe éclatant. Dieu lui rendit la santé, le bonheur, d'immenses richesses, et une famille plus nombreuse que celle qu'il avait perdue. Rien ne troubla plus la félicité de Job ; il vécut cent quarante années, et mourut après avoir vu la quatrième génération de ses enfants.

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