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nel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt de la France. » Dès le 6 avril, la constitution, élaborée par Lambrechts, Destutt de Tracy, Barbé-Marbois, Eymery et le duc de Plaisance, avait été adoptée par le sénat. Cette constitution était un compromis entre l'ancien et le nouveau régime, entre les hommes de l'empire et ceux de la royauté. Elle promettait la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté des cultes, la responsabilité des ministres, le maintien de la vente des biens nationaux et l'amnistie générale, pour faire passer les dispositions qui intéressaient plus particulièrement le sénat : l'hérédité et l'inamovibilité des sénateurs, le partage des revenus de la dotation du sénat entre les sénateurs actuels qui seraient tous maintenus, la reconnaissance des titres héréditaires de la noblesse de création impériale. Telles furent les conditions d'un marché que Talleyrand avait garanti sur sa parole et qui fut renié par la Restauration. Le sénat, en tête de cette constitution conservatrice de ses priviléges, proclamait le gouvernement français monarchique et héréditaire de mâle en mâle par ordre de primogéniture, et déclarait que le peuple français appelait librement au trône de France LouisStanislas-Xavier de France, frère du dernier roi, et après lui les autres membres de la maison de Bourbon. En conséquence, LouisStanislas-Xavier devait être reconnu roi des Français, après avoir accepté et juré la constitution, à laquelle le corps législatif s'empressa d'adhérer le lendemain, tandis qu'une députation du corps municipal allait complimenter le duc de Raguse sur sa belle et patrotique cone duite. Talleyrand avait, en quelque sorte, empoisonné l'esprit public ; la trahison ne semblait à personne trop lourde à porter. Le gouvernement provisoire fut assailli d'adresses et de félicitations, comme s'il avail sauvé la France : universités, tribunaux, avocats, notaires, fonctionnaires de tout ordre, s'empressaient d'aller saluer le soleil levant de la royauté des Bourbons.

Louis XVIII était toujours en Angleterre, mais le comte d'Artois, dont les agents secrets avaient noué la trame de cette grande intrigue politique, avait pris la poste pour se rendre de Bordeaux à Paris. La propagande royaliste ne perdait pas de temps pour travailler l'opinion et changer les indifférents en partisans de la Restauration. Les calomnies et les injures contre Napoléon et son glorieux gouvernement se multipliaient sous toutes les formes : le vicomte de Chateaubriand avait donné l'exemple de cette tactique; sa brochure, intitulée : De Bonaparte et des Bourbons, eut un immense retentissement par toute la France, et on peut lui attribuer en partie les progrès du royalisme dans les classes moyennes de la société. Quant au penple, il fut endoctriné et sollicité par des apôtres d'un ordre moins élevé : les affiches, les pamphlets, les chansons et les caricatures propagèrent dans Paris, non les sentiments, mais les idées monarchiques. L'existence des Bourbons devenait un fait accompli pour ceux-là même qui les croyaient tous morts avec Louis XVI et le duc d'Enghien. La révolution de 92 et l'empire protestaient encore par les couleurs natiopales : le gouvernement provisoire, en vertu d'un arrêté du 9 avril, rétablit le drapeau blanc et la cocarde blanche. La monarchie pouvait rentrer aux Tuileries. Le 12 avril, le comte d'Artois, qui avait pris de son autorité privée le titre de lieutenant général du royaume, arrivait à la barrière de Bondy, environné des plus fidèles représentants de l'émigration : les membres du gouvernement provisoire et les ministres provisoires s'étaient portés à sa rencontre, avec cette foule de courtisans et de curieux qui ne fait jamais défaut à un avénement quel qu'il soit. Le prince de Talleyrand porta la parole et pria Monsieur de recevoir, avec « toute la bonté céleste qui caractérise son auguste maison, » l'hommage du religieux attachement et du dévouement respectueux des membres du gouvernement provisoire. Le comte d'Artois balbutia quelques mots insignifiants, et le lendemain le Moniteur enregistrait cette phrase spirituelle qu'on avait mise dans la bouche du prince : « Je revois enfin la France; rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus. » Il ne fut pas si bien inspiré, après la harangue du préfet de la Seine, qu'il laissa sans réponse : sa voix fut couverte à propos par les vivat. Le frère de Louis XVI et de Louis XVIII avait un certain air de distinction et de bienveillance qui lui gagnèrent plus de sympathies que n'avaient pu faire les exagérations enthousiastes de ses serviteurs; il était à cheval, et il répondait aux acclamations par des saluts et des sourires infatigables. Il alla entendre, à Notre-Dame, un Te Deum et un Domine salvum, exécutés à grand orchestre ; puis il reprií possession des Tuileries, au nom de son frère, qui les avait quittées depuis vingt-quatre ans. L'empereur Napoléon était toujours à Fontainebleau.

Il y était presque seul, avec sa vieille garde : ses maréchaux, ses grands officiers l'avaient déjà délaissé. Dans les premiers moments de cet immense abandon et de cette insultante solitude, il avait résolu de mourir : il pensait ne devoir pas survivre à sa grandeur. Dans la nuit du 12 au 13 avril, on assure qu'il s'empoisonna; mais, soit que sa nature énergique fût plus forte que le poison, soit que ce poison, composé par Cabanis avant la campagne de Russie, eût perdu de sa

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TOME V.

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puissance, l'empereur ne succomba point. A la suite d'une longue crise, accompagnée d'horribles convulsions : « C'en est fait, dit-il à Caulaincourt, la mort ne veut pas de moi! » Le traité définitif, qui réglait le sort de l'empereur, avait été signé à Fontainebleau, le jour même de son abdication, par ses plénipotentiaires et ceux de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Dans ce traité, Napoléon renonçait à toute souveraineté sur la France et l'Italie, en conservant toutefois son titre et son rang; il acceptait pour résidence l'ile d'Elbe, avec un revenu annuel de deux millions de francs, en se réservant, de plus, deux millions cinq cent mille livres de rentes sur le grandJivre pour lui et sa famille, et un capital de deux millions destinés à être distribués en gratifications. Les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla étaient concédés à l'impératrice, pour elle, son fils et ses descendants. Voilà tout ce que Napoléon avait pu sauver de tant de

royaumes : trois petits duchés d'Italie et une petite ile de la Méditerranée! Les royalistes ne se montrèrent pas encore satisfaits du traité de Fontainebleau, qui ne fut ratifié par l'empereur que deux jours après la signature des plénipotentiaires. Ils trouvaient, avec raison, que l'ile d'Elbe était trop voisine des côtes de France; mais, en dépit de toutes ces intrigues occultes, Alexandre refusa de manquer

à la parole donnée, et Napoléon eut enfin la liberté de partir; mais on ne lui accorda pas la permission de voir l'impératrice ni d'embrasser son fils. Le 20 avril, vers une heure de l'après-midi, la vieille garde était rangée, immobile et silencieuse, dans la cour d'honneur du palais de Fontainebleau. Napoléon, en habit de général, portant ce chapeau historique et cette redingote grise qu'on avait vus apparaître tant de fois comme un signal de victoire sur les champs de bataille, Napoléon parut sur le grand perron ; il s'y arrêta un instant pour contempler une dernière fois les braves régiments dont l'attitude martiale protestait contre son départ. Il descendit lentement dans la cour et passa devant les lignes de ses compagnons d'armes, qui pleuraient; il sentit ses yeux se mouiller aussi, et prononça d'une voix émue cette touchante allocution que l'histoire a retenue : « Je vous fais mes adieux !.. Depuis vingt ans que nous sommes ensemble, je suis content de vous. Je vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire. Toutes les puissances de l'Europe se sont armées contre moi. Quelques-uns de mes généraux ont trahi leur devoir, et la France elle-même a voulu d'autres destinées. Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile, mais la France eût été malheureuse. J'aurais pu mourir, mais je dois vivre encore pour écrire les grandes choses que nous avons faites. Je ne puis vous embrasser tous, mais j'embrasse votre général. Venez, général Petit, que je vous presse sur mon cæur! Qu'on m'apporte l'aigle, que je l'embrasse aussi ! Ah! chère aigle, puisse le baiser que je te donne retentir dans la postérité! Adieu, mes enfants, mes veux vous accompagneront toujours !» Rien ne peut rendre le caractère sublime et solemnel de cette séparation. Napoléon s'élança dans la voiture qui l'attendait et qui partit aussitôt, sous la protection d'une faible escorte. Quatre commissaires avaient été nommés pour représenter la Russie, l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre auprès de l'illustre captif; ces commissaires, qui l'accompagnaient, le défendirent à peine contre les outrages et les poignards des royalistes du Midi : la populace d'Avignon demanda sa tête à grands cris; celle d'Orgon ayant arrêté sa voiture, des misérables lui arrachèrent sa décoration et lui crachèrent au visage. L'empereur dut continuer sa route à cheval et déguisé jusqu'à Fréjus, où il s'embarqua sur l’Intrépide, le même vaisseau qui l'avait ramené d'Égypte comme un libérateur. Enfin, le 4 mai, il fit son entrée à Porto-Ferrajo et prit possession de l'île d'Elbe. Il était libre du moins et en sûreté; il avait pour armée quatre cents soldats de sa garde, que lui laissait le traité de Fontainebleau ; il n'é

1 tait pas loin des côtes de France. Il paraissait donc calme et résigné; il pardonnait déjà aux lâches et aux traitres; il n'accusait de sa chute que trois personnes: Talleyrand, Marmont et Bernadotte.

La bataille de Toulouse, livrée au duc de Wellington, le 10 avril, par le maréchal Soult, avait prouvé quy, malgré la défection du duc de Raguse, l'empereur pouvait encore compter sur son armée; mais la conduite de la plupart des maréchaux et des généraux de Napoléou prouva aussi que l'exemple de Marmont n'était pas un fait isolé. Tous avaient mis bas les armes : quelques-uns avaient arboré la cocarde blanche ; Augereau, dans une proclamation à ses troupes, reprocha même à son ancien ami d'avoir immolé des milliers de victimes, et de n'avoir pas su mourir en soldat. Jamais l'ingratitude n'étala plus effrontément son immoralité. Le comte d'Artois voyait grossir tous les jours le cortege de ces nouveaux dévouements à la restauration. Il adjoignit aux membres du gouvernement provisoire les maré. chaux Moncey et Oudinot, comme pour témoigner de la bonne intelligence qui s'était établie entre les déserteurs de la cause impériale et les fidèles de la monarchie. Ces derniers se montraient avides de places et d'argent; les autres ne demandèrent qu'à conserver ce qu'ils avaient acquis. Quand le baron de La Bouillerie, trésorier général de la couronne, rapporta de Blois à Paris 60 millions de valeurs, tant en espèces qu'en vaisselle et en pierreries, qui avaient suivi l'impératrice et le roi de Rome, ces millions furent déposés dans les caves des Tuileries, et aussitôt commença une distribution d'indemnités entre les royalistes les plus nécessiteux : trois millions en or furent absorbés en moins de vingt-quatre heures, et il fallut l'intervention de l'abbé Louis auprès du comte d'Artois pour que le reste des espèces fût réintégré dans le trésor. Les noms des princes de Condé et du duc d'Orléans, qui étaient absents, figurent dans les listes de cette distribution, qui ressemblait à un pillage, et le vicomte de Chateaubriand lui-même y est inscrit pour une somme de vingt mille francs. Ce n'était pas trop payer sa brochure De Bonaparte et des Bourbons. Cette soif de l'or, que la restauration des Bourbons semble allumer chez ses premiers défenseurs, se manifeste encore davantage dans la mystérieuse mission de Maubreuil, qui, revêtu d'un caractère officiel et muni des ordres émanés de toutes les autorités civiles et militaires, vole les diamants de la princesse de Westphalie dans la forêt de Fontainebleau : il s'était chargé d'assassiner l'empereur au moment de son départ pour l'ile d'Elbe. Ce meurtre, Naubreuil n'a cessé de le déclarer à la face de l'Europe, ce meurtre avait été combiné par Talleyrand et approuvé par ses complices. Pendant cet infernal complot, Marie-Louise était, ainsi que son fils, au Petit-Trianon, où elle eut une entrevue avec son père l'empereur d'Autriche, qui la pressait de retourner à Vienne.

Cependant Louis XVIII, au nom duquel tout s'était fait, sans qu'il ellt autorisé ni approuvé les actes de son frère, juge enfin qu'il est temps d'en profiter : il quitle sa retraite d'Ilartwell et se rend à Londres, où il est reçu en roi; le peuple dételle les chevaux de sa voiture et la traîne en criant -hourra! Ce fut la première ovation de la royauté bourbonnienne. L'Angleterre donne une flotte à Louis XVIII pour le ramener dans son royaume. Mais, avant que le roi de France ait débarqué à Calais, au milieu d'un enthousisme que les émigrés apportent avec eux, le comte d'Artois, principal artisan de cette restauration inattendue, fait payer à la France les frais de la paix qu'il signe, le 23 avril, avec les puissances alliées. D'après ces conventions, que Louis XVIII a du moins la prévoyance de laisser peser de tout leur poids sur la popularité de son frère, que l'engouement royaliste a surnommé le vrai chevalier français, le territoire de la France est restreint aux limites qu'il avait le 1er janvier 1792, et les armées coalisées se retirent de ce territoire, où quelques points seulement doi

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