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proposait : Napoléon était dompté et l'Europe satisfaite; il ne s'agissait plus que d'asseoir la paix générale sur des bases durables. Mais Talleyrand et de Pradt avaient une autre pensée et un autre projet : ils n'eurent pas de peine à les faire prévaloir dans une conférence à laquelle assistaient, avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse, les puissants auxiliaires qu'ils avaient gagnés d'avance autour de ces deux souverains. L'abbé de Pradt et l'abbé Louis furent les orateurs de cette conférence qui décida de l'empire. Alexandre, entraîné et subjugué par les raisonnements astucieux de Talleyrand et de ses acolytes, déclara solennellement qu'il ne traiterait plus avec Napoléon ni avec aucun membre de sa famille. L'empereur d'Autriche n'était pas

défendre les intérêts de son gendre, de sa fille et de son petitfils. La déclaration d'Alexandre fut aussitôt formulée en manifesto par l'abbé de Pradt, qui y glissa quelques mots qu'on pouvait déjà interpréter en faveur des Bourbons; aivsi, faisait-il dire à Alexandre, dans ce manifeste d'où devait sortir la Restauration, que les souverains alliés « respecteraient l'intégrité de l'ancienne France telle qu'elle a existé sous ses rois légitimes, et qu'ils lui offriraient des conditions de paix plus favorables, à cause de son retour vers un gouvernement sage. » Le sénat était en conséquence invité à nommer un gouvernement provisoire et à préparer la constitution qui pût convenir au peuple français.

Cette proclamation, affichée sur tous les murs de Paris, fut, pour ainsi dire, le signal de la défection dans le parti de l'empereur. L'ingratitude des individus se cacha derrière la raison d'État des corps constitués. Chacun ne songea qu'à conserver sa position personnelle, son rang et sa fortune, en faisant bon marché du gouvernement auquel il les devait ; chacun oublia, en un instant, non-seulement ses serments, mais encore cette pudeur qui est la meilleure gardienne de la foi jurée. Le conseil municipal donna l'exemple de ce lâche égoïsme, en insultant au malheur de Napoléon, qu'il avait tant de fois et non moins lâchement adulé : le 1er avril, dans une proclamation où l'on reconnaissait à chaque ligne la plume d'un royaliste, et qui fut le coup d'essai de l'avocat Bellart, les membres de la municipalité eurent l'insolence d'avouer qu'ils abjuraient toute obéissance envers l'usurpateur pour retourner à leurs maitres légitimes. Le nom des Bourbons n'était pas prononcé ; mais on le découvrait déjà sous ces affectations de langage officiel : il circulait déjà dans les rues et les carrefours; il retentissait dans les journaux, que les royalistes avaient envahis en même temps que la capitale ; il était répété dans les affiches et les publications anonymes dont Paris avait été inondé. Cependant les souverains alliés n'autorisaient pas encore ouvertement cette propagande monarchique, et ils avaient l'air de vouloir consulter le sentiment du pays avant d'appuyer les Bourbons. Tout était convenu entre eux dès ce moment-là, et Talleyrand se voyait maître de la situation : le duc de Vicence, envoyé par Napoléon avec des pleins pouvoirs pour conclure la paix, ne réussit pas même à entamer des négociations au nom de l'impératrice et de son fils, que protégeait en vain une ombre de gouvernement provisoire établi à Blois le 16 avril. C'est Talleyrand, que Caulaincourt rencontre sans cesse comme un mur d'airain entre Napoléon et Alexandre.

Talleyrand préside le sénat qui se réunit extraordinairement, au nombre de soixante-quatre membres, pour la formation d'un gouverment provisoire ; Talleyrand est mis à la tête de ce gouvernement qui se compose du comte de Beurnonville, du comte de Jaucourt, du duc d'Alberg et de l'abbé de Montesquiou, auxquels sont adjoints Dupont (de Nemours) en qualité de secrétaire général, et Roux-Laborie, comme secrétaire-adjoint. Le gouvernement provisoire nomme le général Dessolles commandant en chef de la garde nationale de Paris et adresse de la part du sénat aux armées françaises une proclamation infâme, pour les délier du serment de fidélité envers Napoléon. Le sénat, qui prétendait outrager l'empereur au nom de la France entière, fut hautement désavoué par l'opinion publique : il poursuivit sa mission d'ingratitude, et, dans sa séance du 3 avril, déclara Napoléon Bonaparte déchu du trône, en abolissant le droit d'hérédité dans sa famille. Le sénat acheva de se déshonorer par cet acte de lâcheté, après s'être discrédité de longue date par sa conduite basse et servile. Des commissaires provisoires furent chargés de remplacer les ministres de l'empereur, qui étaient toujours à Blois. Ilenrion de Pansey eut le ministère de la justice ; le comte de Laforest, les affaires étrangères; le général Dupont, la guerre ; le baron Malouet, la marine ; le baron Louis, les finances, et Anglès, la police. C'était l'ancien régime, la haine de l'empereur et la restauration des Bourbons, qu'on avait voulu personnifier par ces nominations ministérielles. Tous les corps constitués ne crurent pas devoir rester attachés plus longtemps au gouvernement impérial. Dans la journée du 3 avril, on vit adhérer successivement à la déclaration du sénat le corps législatif, représenté par soixante-dix-sept de ses membres, la cour de cassation, la cour d'appel, le conseil d'État et le reste de la magistrature. Talleyrand avait donné à lui seul cette impulsion générale aux classes élevées de

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la société, qui se précipitaient à l'envi dans la conspiration des ingrats, des lâches et des ambitieux contre l'Ogre de Corse. C'est ainsi que le folliculaire Martainville venait de qualifier Napoléon, en s'inspirant sans doute de l'adresse du gouvernement provisoire au peuple français, factum injurieux et ridicule qui annonçait le rétablissement de la véritable monarchie et du trône paternel, sans nommer les Bourbons et Louis XVIII. Voici en quels termes Talleyrand osait parler de son empereur : « Sur les ruines de l'anarchie, il n'a fondé que le despotisme. Il devait, au moins par reconnaissance, devenir Français avec vous : il ne l'a jamais été. Il n'a cessé d'entreprendre, sans but et sans motif, des guerres injustes, en aventurier qui veut être fameux.

a, dans peu d'années, dévoré vos richesses et votre population... Napoléon vous gouvernait comme un roi de Barbares. » Talleyrand, en défiant Napoléon qui était encore à Fontainebleau entouré de son armée, savait bien que cette armée ne pouvait plus déjà compter sur ses généraux.

Trois jours d'attente et d'incertitude avaient perdu la cause de l'empereur : il ignorait et on lui laissait ignorer ce qui se passait à Paris ; il ne soupçonnait pas les intrigues qui achevaient de saper les restes de son pouvoir. Quarante-cinq mille hommes d'élite étaient alors concentrés autour de lui : il en aurait rassemblé sans peine plus de cent vingt mille sous les ordres de ses maréchaux : il songeait donc à faire opérer un mouvement sur la capitale par les corps réunis de Macdonald, de Mortier et de Marmont. Ce dernier, avec quinze mille hommes, avait pris position devant Essonnes et couvrait la route de Fontainebleau ; mais, depuis la capitulation de Paris, il continuait à

! négocier secrètement pour son propre compte ; il écrivit le 3 avril au prince de Schwartzenberg, qu'il «était prêt à quitter avec ses troupes l'armée de l'empereur Napoléon aux conditions suivantes : 1° Ses troupes pourraient se retirer en Normandie avec armes, bagages et minutions, et avec les mêmes égards et honneurs militaires que

les troupes alliées se doivent réciproquement; 2° si, par suite de ce mouvement, les événements de la guerre faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne de Napoléon Bonaparte, sa vie et sa liberté lui seront garanties dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances alliées et du gouvernement français. » Le dénoûment de la coalition européenne était prévu de la sorte par le duc de Raguse, qui entretenait sans doute des intelligences avec le prince de Bénévent et les royalistes : il n'attendait qu'un mot d'ordre venu de Paris pour quitter son corps d'armée, après avoir reçu du prince de Schwartzenberg la garantie écrite qu'il lui avait demandée. Quand il vit arriver à Essonnes Caulaincourt, Macdonald et Ney, qui se rendaient à Paris pour y porter l'abdication de l'empereur en faveur de son fils, il craignit d'être paralysé dans ses négociations particulières : il avoua aux trois plénipotentiaires qu'il avait entamé des pourparlers avec les chefs des armées coalisées ; mais il leur déclara que, le salut de l'État étant le seul objet de ses démarches, il ne se separerait jamais de ses frères d'armes. Les plénipotentiaires, étonnés et indignés d'apprendre que le duc de Raguse avait projeté et entamé une convention qui se traitait au village de Chevilly, faillirent le faire arrêter au milieu de ses troupes : ils n'osèrent pourtant pas agir sans ordre de l'empereur, et ils se décidèrent à remplir d'abord leur mission à Paris, sans espérer qu'elle pût réussir. Il était trop tard. La défection des corps constitués de l'État devait entraîner celle des généraux, et Napoléon allait se trouver seul. Dès que les plénipotentiaires furent partis, Marmont s'empressa de partir aussi, pour les devancer à Paris : il remit, sans aucune instruction, au général Souham le commandement de son corps, et courut à Chevilly conclure avec le prince de Shwartzenberg la convention qu'il tenait en suspens depuis deux jours.

Ce n'avait pas été sans colère et sans amertume que Napoléon s'était résigné à signer cet acte d'abdication, qu'il rédigea lui-même en ces termes : « Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre du trône, à quitter la France et même la vie pour le bien de la patrie, inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de l'impératrice, et du maintien des lois de l'empire. » Il n'avait cédé qu'aux représentations de ses maréchaux, qui lui firent valoir cet unique moyen d'empêcher la guerre civile et de maintenir l'hérédité du roi de Rome sous la régence de l'impératrice. Les plénipotentiaires étaient arrivés à Paris, dans le moment même où la commission nommée dans le sénat pour préparer la nouvelle constitution venait de terminer son travail, et pourtant leur présence causa une inquiétude profonde dans le parti royaliste, qui entrevoyait la possibilité d'un arrangement entre Napoléon et l'empereur de Russie. Talleyrand eut soin d'arrêter le plus longtemps possible à la porte d'Alexandre les envoyés de l'empereur, en les circonvenant de promesses et de séductions individuelles. La conférence eut lieu à une heure du matin, le 5 avril : le gouvernement provisoire et le général Dessolles y assistaient comme représentant la royauté ; Caulaincourt, Ney et Macdonald y représentaient l'empire. Alexandre écouta en silence les uns et les autres; il parut indécis et prétexta le désir de consulter le roi de Prusse, pour remettre à midi la solution de cette conférence. Il connaissait la convention de Chevilly, mais il ne pouvait prévoir comment elle s'exécuterait : peu d'instants avant l'entrée des plénipotentiaires, il apprit que le corps d'armée de Marmont avait quitté Essonnes à la pointe du jour, comme pour livrer bataille, et ne s'était aperçu de son erreur qu'en se voyant entouré par la cavalerie bavaroise, qui l'escorta jusqu'à Versailles. Le général Souham, mandé par l'empereur à Fontainebleau, n'avait eu garde d'aller se faire fusiller ; les autres généraux, menacés par leurs soldats qui les accusaient de trahison, s'étaient enfuis au milieu des balles qu'on leur adressait de toutes parts : le corps d’armée, en pleine insurrection, voulait marcher sur Fontainebleau ; mais le duc de Raguse, parti précipitamment pour réprimer cette révolte, eut l'habileté d'imposer un reste de discipline aux troupes, en leur parlant au nom de l'empereur ; elles se laissèrent conduire à Mantes, mornes et désespérées.

Quand les plénipotentiaires furent introduits auprès d'Alexandre, il leur déclara que les souverains alliés ne pouvaient admettre que l'abdication absolue de Napoléon, le væu national repoussant la régence comme il avait repoussé l'empereur, que l'armée elle-même venait d'abandonner. Il ajouta que, 'la paix faite sur ces bases, une existence indépendante et convenable sous tous les rapports serait assurée à Napoléon. Les plénipotentiaires se retirèrent consternés, et portèrent à Fontainebleau cet ultimatum. L'empereur, indigné, rassemble aussitôt ses maréchaux Lefebvre, Oudinot, Berthier, Ney, Macdonald, le grand maréchal Bertrand, le duc de Bassano et Caulaincourt : il leur expose un plan de campagne, dans lequel il compte reprendre l'offensive, après avoir fait une trouée à travers quatre armées qui le resserrent chaque jour davantage. Paris redevient le centre de ses opérations; il marchera sur Paris, il rentrera dans la capitale qui l'appelle et qui est prête à se soulever à son approche. Tous les assistants se taisent, se regardent et ne répondent pas à ce dernier élan du grand capitaine. Napoléon a compris que son règne est fini, et, avant de les congédier, il leur adresse d'amers reproches. Il résiste toutefois aux dures conditions qu'on veut lui imposer; il attend, il espère encore, et c'est seulement le 11 qu'il signe enfin son abdication définitive, dans laquelle il déclare « qu'il renonce pour lui et ses héritiers aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice person

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