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Dans la soirée du même jour, le ministre du Japon à Séoul, M. Hayashi, exigea de l'empereur une audience immédiate, et fut reçu avec le généralmajor Iditti, arrivé depuis peu et avec plusieurs autres officiers supérieurs japonais. Au cours de cette audience, le ministre du Japon déclara à l'empereur que les troupes japonaises étaient arrivées en Corée pour empêcher que ce pays ne devint la proie de la Russie, que le Japon, en déclarant la guerre à la Russie, était décidé à lui faire évacuer définitivement la Mandchourie, que, pendant toute la durée des opérations militaires, le Japon installerait sa propre administration militaire dans les localités occupées par lui et que l'empereur ferait bien de se conformer dans toutes les mesures qu'il prendrait, aux indications du gouvernement japonais et de son représentant, vu que dans le cas contraire, son palais serait occupé par les troupes japonaises et que l'empereur serait placé dans la complète impossibilité d'avoir le moindre rapport avec les membres du gouvernement coréen.

Après une déclaration aussi catégorique, on pouvait être persuadé que le ministre du Japon réussirait sans difficulté aucune à obtenir la ratification du projet de traité d'alliance, ayant pour base le principe de protectorat du Japon sur la Corée traité que le Japon a vainement cherché à conclure avant le commencement des opérations militaires et l'occupation de Séoul. Et en effet, les journaux étrangers d'ici ont publié le texte complet de ce traité, texte dont l'exactitude ne peut probablement faire l'objet du moindre doute.

Dans la matinée du 28 janvier, j'ai reçu la visite de plusieurs représentants étrangers; ils m'ont appris confidentiellement qu'ils avaient pu conclure d'un entretien qu'ils venaient d'avoir avec le ministre du Japon, que le gouvernement japonais se proposait d'exiger le départ immédiat de la légation de Russie et que certaines insinuations faites par M. Hayashi étaient de nature à faire craindre que, dans le cas où ce départ ne s'exécuterait pas volontairement, les Japonais emploieraient la force. Le ministre d'Amérique, voulant faire preuve de sympathie à notre égard, se déclara prêt à s'entendre avec l'amiral américain pour que, dans le cas où le départ de la légation serait décidé, les deux transports militaires américains, se trouvant à Tchémulpo, soient mis à ma disposition pour y embarquer tous les membres de la légation, ainsi que les officiers et les matelots blessés de nos navires.

Je déclarai à mes collègues, à titre d'opinion personnelle et privée, que la manière probable d'agir du gouvernement japonais ne m'étonnait nullement après ce qui s'était passé la veille à Tchémoulpo, où le Japon avait ouvertement porté atteinte aux principes fondamentaux du droit international et avait montré un tel dédain à l'égard de l'intention formellement manifestée par la Corée, d'observer la neutralité; que le désir du Gouvernement japonais d'écarter de la Corée tous les agents gouvernementaux de la Russie devenait logique à mon avis, mais qu'en admettant de tout point la possibilité pour la Légation d'être obligée, dans les circonstances actuelles, de quitter la Corée, je ne prendrais cette décision que dans le cas où le gouvernement japonais manifesterait officiellement cette exigence par l'entremise du représentant d'une puissance amie et que dans tous les cas je devrais auparavant en informer mon gouvernement et recevoir à ce sujet ses indications.

Pour ce qui est de la proposition de M. Allen de mettre à ma disposition les transports américains, je l'ai déclinée en lui disant que j'étais per

suadé que, dans le cas où il me faudrait réellement quitter la Corée, le gouvernement français m'autoriserait à m'embarquer sur le croiseur français Pascal, à bord duquel se trouvaient déjà nos deux commandants et la plupart de nos blessés.

Aussitôt après le départ du représentant de la Grande-Bretagne, je me suis rendu chez le chargé d'affaires de France pour m'entendre avec lui au sujet de l'attitude à prendre dans le cas plus que probable où le ministre du Japon s'adresserait à lui pour le prier de me transmettre la proposition de quitter la Corée. Il fut décidé, d'accord avec le vicomte de Fontenay, que si cette démarche était effectuée par M. Hayashi, mon collègue de France proposerait à la légation du Japon de garantir avant tout l'exacte transmission par le télégraphe japonais de mon télégramme à destination de Saint-Pétersbourg par lequel il me serait possible d'informer le gouvernement impérial de tous les événements et de demander des ordres, ainsi que l'exacte transmission de la réponse de Votre Excellence à mon télégramme.

J'ai laissé entendre ensuite qu'il était nécessaire, en tout cas, d'exiger que l'on garantit à tous les membres de la légation et de la garde attachée à la légation, ainsi qu'à nos consuls et à tous les Russes vivant en Corée, le libre départ du pays, sans risque aucun; que la surveillance des édifices de la légation de Russie à Séoul, ainsi que la défense des intérêts et de la propriété des Russes en Corée fussent confiées pendant la durée de mon absence au gouvernement français et enfin que les pourparlers à ce sujet fussent rédigés sous forme de notes officielles, qui seraient échangées entre le ministre du Japon et le chargé d'affaires de France et entre celui-ci et moi. Le vicomte de Fontenay émit de son côté l'avis que, dans les circonstances actuelles et vu la surexcitation extraordinaire de la population japonaise et l'arrivée des troupes du Japon à Séoul, tout retard apporté dans l'éclaircissement de cette question serait extrêmement dangereux et pourrait avoir les conséquences les plus sérieuses, surtout en prenant en considération la présence à la légation impériale d'une garde armée; il manifesta l'intention d'avoir une entrevue personnelle avec le ministre du Japon, afin d'amener M. Hayashi à s'expliquer franchement.

Une heure après, le vicomte de Fontenay revint me voir et me communiqua que, s'étant rendu immédiatement après notre entretien à la légation du Japon, il avait rencontré avant d'y arriver M. Hayashi, qui lui déclara qu'il se rendait lui-même à la légation de France pour s'expliquer au sujet d'une affaire concernant le ministre de Russie. Ainsi que me l'a transmis le chargé d'affaires de France, M. Hayashi, ayant exposé la manière de voir du gouvernement japonais sur la position occupée par le Japon en Corée, position qui rendait inadmissible la présence, sur un territoire occupé par les troupes japonaises, d'agents du gouvernement russe, lui déclara enfin qu'il avait reçu de Tokio l'ordre d'insister sur le départ immédiat de la légation de Russie hors des limites de la Corée. Quand le vicomte de Fontenay lui fit entendre que je ne pouvais guère prendre pareille décision sans l'ordre direct du Gouvernement Impérial et quand il lui demanda que la légation du Japon garantît le libre échange de télégrammes à ce sujet entre Votre Excellence et moi, M. Hayashi répondit par un refus catégorique, en déclarant que toutes relations directes entre la légation de Russie à Séoul et le Gouvernement Impérial étaient inadmissibles. Pour ce qui est de toutes les autres questions, soulevées au cours de mon premier entretien avec le chargé d'affaires de France, le

ministre du Japon, comme me l'a constaté le vicomte de Fontenay, lui déclara qu'il était prêt à y faire entièrement droit, conformément à mes désirs et qu'il prendrait toutes les mesures, qui dépendraient de lui, afin de garantir en toute sécurité le départ de la légation en lui laissant le temps nécessaire pour ses préparatifs. Il a insisté ensuite tout particulièrement sur la nature amicale de ses relations privées avec moi et sur l'estime que le gouvernement japonais avait soi-disant toujours éprouvé à mon égard.

Après ce qui précède, considérant que mon séjour sur le territoire de la Corée était inutile, une fois que l'on m'avait enlevé de force la possibilité de communiquer avec mon propre gouvernement, avec les consuls se trouvant dans le ressort de la légation et avec le gouvernement auprès duquel j'étais accrédité et que toute prolongation de mon séjour à Séoul était incompatible avec la dignité de représentant de la Russie, je me décidai à quitter le pays sans aucun retard. J'ai été amené entre autre à prendre cette décision par la considération que, dans le moment actuel, j'avais toutes les chances de placer mon départ dans les conditions voulucs et de garantir avant tout le libre départ avec moi du détachement de matelots attachés à la légation, tandis que tout retard en admettant même que le gouvernement japonais ne se déciderait pas à employer la force ouverte à mon égard et à l'égard du personnel de la légation, pouvait amener les autorités militaires japonaises, déjà très surexcitées, et capables de le devenir encore plus à la nouvelle possible de défaites subies par les forces japonaises, à exiger que notre garde se rendit et que ceux qui la composaient fussent considérés comme prisonniers de guerre; enfin il y avait lieu de craindre qu'on ne pût empêcher la population japonaise de commettre des actes de violence contre les membres de la légation, les sujets russes et leurs familles.

En conséquence, je donnai pleins-pouvoirs au chargé d'affaire de France pour qu'il informât le ministre du Japon, que moi et tous les membres de la légation, ainsi que notre vice-consul à Tchémoulpo et tous les sujets russes résidant à Séoul et à Tchémoulpo, à l'exception de ceux qui préféreraient rester en Corée, nous étions prêts à partir et qu'aux termes de l'assurance, qui m'avait été transmise par le vicomte de Fontenay, je comptais que les autorités japonaises, prendraient de leur côté toutes les dispositions nécessaires, pour que nous pussions arriver en toute sécurité à bord du croiseur français le Pascal, pour que nous pussions atteindre ensuite Tchéfou sans courir aucun danger et pour garantir l'inviolabilité des édifices et de la propriété de la Légation Impériale, ainsi que celle de la propriété des sujets russes qui quittaient le pays.

J'ai insisté de nouveau auprès du vicomte de Fontenay pour que tous les rapports qu'il aurait à ce sujet avec la légation du Japon eussent lieu par écrit. En outre n'ayant pas la possibilité de m'entendre directement avec notre vice-consul à Fousan, j'ai prié le vicomte de Fontenay de vouloir bien s'entendre avec le ministre du Japon pour qu'il informe le conseiller de cour Kozakow du départ de la légation et pour qu'on lui garantisse la possibilité de quitter à son tour Fousan pour se rendre à Shanghaï ou dans toute autre localité de la Chine du Nord.

Dans la soirée du 28 janvier, le chargé d'affaires de France me transmit une note officielle, dont la copie est jointe à ce rapport. Votre Excellence verra d'après le contenu de la note du vicomte de Fontenay et d'après la lettre de M. Haguivara, secrétaire de la légation du Japon, let

tre qui est annexée à cette note, que le ministre du Japon a accepté toutes les conditions qui lui ont été faites, à l'exception de celle qui concernait l'inviolabilité du terrain et des édifices de la légation Impériale- question sur laquelle il a évité de donner une réponse décisive avant de recevoir de Tokio des indications à ce sujet. Dans la même soirée j'ai échangé avec mon collègue de France des notes officielles pour remettre à la légation de France la garde des intérêts des sujets russes et danois résidant en Corée et en particulier pour confier à M. Berthauld, vice-consul de France à Séoul, les fonctions qui incombaient à Tchémoulpo à notre vice-consul.

Enfin, le 29 janvier, le ministre du Japon déclarait sur une note officielle adressée au chargé d'affaires de France, dont la copie, qui m'a été communiquée par le vicomte de Fontenay est jointe à ce rapport, qu'il acceptait toutes les conditions relatives à mon départ, sans en excepter celles relatives à la garde du terrain et des édifices de la légation Impériale; mais il soulevait en même temps une nouvelle difficulté par rapport aux officiers et équipages du Variague et du Koréiets se trouvant déjà à bord du Pascal. M. Hayashi me faisait savoir que sans indications spéciales de son gouvernement il ne pouvait pas résoudre la question de savoir si les dits équipages pouvaient être emmenés avec moi à Tchéfou et il exprimait le désir qu'en conséquence le croiseur français fût retenu pendant quelques jours encore à Tchémoulpo.

La journée du 29 janvier et la nuit suivante ont été très fatigantes ; il a fallu non seulement mettre en ordre les affaires de la légation, mais arranger les affaires particulières des sujets russes et de leurs familles, qui quittaient Séoul avec moi.

Dans la soirée, tout le long des murs entourant le terrain de la légation Impériale, surtout du côté de la rue sur laquelle donne la grande porte d'entrée, fut placé en faction un grand nombre de gendarmes et d'agents de police, qui surveillaient toutes les personnes entrant à la légation ou en

sortant.

Avant de quitter Séoul j'ai remis au chargé d'affaires de France, pour qu'il les fit expédier à destination, des notes écrites dans la nuit et adressées au ministre des affaires étrangères de Corée, ainsi qu'à tous les représentants étrangers (à l'exception naturellement de celui du Japon), pour les informer du départ de tout le personnel de la légation impériale et des consulats et du fait que la défense des intérêts russes et des intérêts des sujets danois (le représentant de Russie était chargé de veiller à ces derniers), avait été confiée au Gouvernement de la République française.

Le 30 janvier, à 8 h. précises du matin, nous avons quitté la légation. Je marchais en avant, immédiatement suivi de notre escorte de matelots et des cosaques en armes commandés par le lieutenant Klimow; venaient ensuite les autres membres de la légation et la colonie russe. Une ligne ininterrompue de gendarmes et d'agents de police formaient la haie dans les rues depuis la porte de la légation jusqu'à la gare du chemin de fer. Les gendarmes et les agents nous rendaient le salut militaire sur notre passage. Tous les civils japonais avaient été éloignés de ce quartier par ordre de la police et quand nous nous approchâmes de la gare une garde d'honneur japonaise postée en face nous présenta les armes; notre garde leur rendit le salut.

A la station nous étions attendus par tous les membres du corps diplomatique de Séoul, y compris la légation du Japon au grand complet. Un train express était préparé et partit à 8 h. 20 m. Dans le même wagon

que moi, monta le général-major japonais Iditti, chargé de me reconduire jusqu'à Tchémoulpo. A Tchémoulpo, à la gare du chemin de fer, la cérémonie qui s'était passée à Séoul se répéta et tout s'exécuta dans l'ordre le plus parfait. A Tchémoulpo, notre vice-consul, le conseiller de cour Polianovsky s'est joint à nous avec toute la colonie russe de ce port.

Nous avons été amenés de l'embarcadère du port jusqu'au Pascal par les chaloupes militaires de ce navire et par celles du croiseur anglais Talbot.

A bord du croiseur français, comme il en a été fait mention plus haut se trouvaient déjà 239 officiers et matelots du croiseur Variague et de la canonnière Koréiets. Le total des passagers russes, avec les personnes venant de Séoul, et de Tchémoulpo était de 370 personnes, y compris plus de 20 femmes et enfants- soit un chiffre égal aux cadres des officiers et de l'équipage du croiseur français. Malgré cela, grâce à la cordialité illimitée et à la sollicitude du commandant, des officiers et de l'équipage du navire français, tout le monde trouva sa place; quoique un peu à l'étroit, tous étaient installés très confortablement et étaient entourés d'attentions à ce point sincères, que tout le monde a conservé le meilleur souvenir du temps passé à bord du Pascal.

La situation des matelots blessés du Variague était comme de raison la plus pénible. Malgré les soins les plus empressés du personnel médical français et russe, plusieurs d'entre eux furent atteints de la gangrène et, la veille de mon arrivée à bord du croiseur, neuf d'entre eux sont morts. En conséquence, le commandant du Pascal, craignant que la contagion ne devienne fatale aux autres blessés, se décida immédiatement à évacuer de son bord une partie des blessés. Pour résoudre cette question, il convoque en conférence les commandants de tous les autres navires de guerre se trouvant dans la rade de Tchémoulpo; les commandants des navires français, anglais et italien émirent à l'unanimité l'avis que la mesure la plus sage à adopter consisterait à transporter les dits blessés à bord des deux transports américains, qui n'avaient aucun étranger à bord; leur évacuation sur les navires de guerre anglais et italien, où se trouvaient aussi des blessés et un grand nombre de marins de nos équipages, aurait été en effet fort dangereuse. Mais cette fois-ci encore le commandant de la canonnière américaine Vicksburg, refusa catégoriquement de souscrire à cette proposition, en déclarant qu'il n'avait pas le droit, sous quel prétexte que ce fût, d'admettre aucun de nos matelots à bord des navires se trouvant sous ses ordres. Il ne restait plus pour résoudre cette difficulté qu'à envoyer à terre les 24 matelots le plus dangereusement blessés et de les installer à l'hôpital de la mission anglicane que les missionnaires avaient mis à la disposition de la Croix-Rouge du Japon. La surveillance immédiate de ces blessés et leur protection officielle a été confiée par moi après entente personnelle, au vicomte de Fontenay et au vice-consul de France. On peut être sûr que ce dernier fera tout ce qui dépend de lui pour que nos blessés soient soignés de la manière la plus attentive.

Le 12 février, le consul général de France d'ici a reçu du chargé d'affaires de France à Séoul, pour m'être transmis, un télégramme, m'annonçant que, sur les 12 matelots, dont l'état était le plus dangereux au moment de notre départ de Tchémoulpo et que l'on croyait condamnés, il n'en était mort qu'un seul, il y en avait encore deux au sujet desquels on avait des craintes, les 21 autres étaient en voie de complet rétablissement.

Le février, le commandant du Pascal reçut de l'amiral français

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