Page images
PDF
EPUB

personne tous les priviléges d'un ambassadeur. Les acquéreurs des biens nationaux, les faiseurs d'affaires à l'époque de la République romaine, voudraient être payés en entier. Les curieux riches, qui ont pris le goût des tableaux, des antiques, exigent qu'on leur livre, sans difficultés, tout ce qu'ils achètent d'objets d'art. Je vous assure que les tracasseries qui naissent de ces sortes de prétentions, ont donné le travail le plus pénible qu'il y ait eu à soutenir dans ce ministère-ci; mais tout sera bientôt déblayé entièrement ».

Jusqu'au dernier moment, jusqu'à la veille de son départ de Rome, il prit noblement la défense du Saint-Siége, comme le prouve sa lettre à M. de Talleyrand, au sujet du refus de la cour de Naples, du tribut dont elle était redevable tous les ans au Saint-Siége, pour avoir obtenu de lui l'investiture du royaume des Deux-Siciles; quoique ce tribut, vénérable débris des investitures féodales du moyen âge, qui s'appelait la Chienea en italien, et en français, la Haquenée, ne fût plus dans les moeurs, le gouvernement napolitain avait mauvaise grâce de le refuser.

Rome, 13 messidor an XI. (2 Juillet 1803.)

« Citoyen ministre, « J'ai eu l'honneur de vous écrire que le Pape, le jour de Saint-Pierre, après la grand'messe, avait fait faire la protestation accoutumée, parce que le roi de Naples n'avait pas présenté la Haquenée.

« Aujourd'hui j'apprends que M. le cardinal Ruffo, ministre de Naples, qui, la veille de la Saint-Pierre, avait illuminé son palais et fait les feux de réjouissance ordinaires, n'a point illuminé le jour de la fête, ni fait les mêmes feux de réjouissance.

« Cette marque publique de mécontentement de la part de la cour de Naples, a été attribuée par tout le monde à l'affaire de la protestation : ce qui étonne, c'est qu'il y a eu au palais Farnèse, qui est au roi de Naples, une conduite tout à fait différente. Le palais a été illuminé les deux jours, et les feux de réjouissance ont été également allumés. On n'entend rien à cette différence qui, pourtant, n'est pas accidentelle.

, « C'est toujours l'esprit astucieux de M. le général Acton, qui n'ose pas attaquer le Pape, qu'il voit bien que le premier Consul protége. Il marque à Rome son mécontentement, en défendant à son ministre à Rome, d'illuminer, comme font tous les autres ministres, en l'honneur de saint Pierre, mais en même temps il fait illuminer le palais du roi, afin de pouvoir dire que le roi n'a pas manqué au chef des Apôtres, et au saint qui tient les clefs du paradis.

« La cour de Naples prétend avoir reconquis Rome pour le Saint-Siége, et que le Pape, à qui il a été rendu un aussi grand service, devrait par reconnaissance, abandonner la Haquenée, son droit d'investiture et de suzeraineté.

« Il n'y a point de ruse, d'adresse et d'intrigue qu'on n'ait pas employé depuis que je suis ici, pour ébranler le Pape et l'engager dans des négociations pour un Concordat où il ne serait plus question de la Haquenée.

« Le Saint-Père sait fort bien qu'il n'a d'obligation qu'au premier Consul. Sa Sainteté croit du devoir de sa conscience de ne pas abandonner un droit positif, garanti, signé et juré par le roi de Naples.

« Le Pape ne veut admettre aucune négociation d'aucune espèce, sans traiter en même temps de la Haquenée, dont le peuple romain veut revoir le spectacle.

«M. Acton veut obtenir une réduction considérable dans le nombre des évêchés, pour avoir des biens du clergé à vendre : il aurait besoin de la cour de Rome pour avoir de l'argent des biens du clergé; mais il veut absolument que le Pape ne parle plus de la Haquenée. Cela forme entre le ministère de Rome et celui de Naples, une querelle et des animosités, où il entre quelque chose de risible.

« J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement ».

CACAULT.

Jamais départ d'ambassadeur à Rome ne fut accompagné de plus de larmes, de marques d'attendrissement et de respect, que celui de M. Cacault. Le Pape et le cardinal Consalvi, à l'audience de congé de ce noble diplomate, fondirent en larmes, et l'embrassèrent tendrement. « Où trouverons-nous, ce furent les dernières paroles que Pie VII, dans une grande émotion, lui adressa, où trouverons-nous un conseiller si intelligent et un ami si bon ? » Tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la haute noblesse de Rome, tous les Français, au nombre de trois cents, les gentilshommes, les cardinaux, un camérier secret du Pape, les membres du Corps diplomatique, se pressèrent autour de lui, au moment de son départ, pour lui souhaiter un heureux voyage. Tous les salons et appartements du grandiose palais de l'ambassade jusqu'aux escaliers, étaient remplis de monde. Dans la vaste cour l'attendaient un grand nombre de pauvres auxquels il avait distribué secrètement des aumônes. Les yeux de tous étaient baignés de larmes; M. Cacault, très-ému aussi, leur adressa ces belles paroles, en montant en voiture : « Adieu, Messieurs, si vous avez voulu voir un breton pleurer, vous avez été satisfaits ».

M. Cacault conserva le plus profond attachement à Rome, au Pape et au cardinal Consalvi, jusqu'à sa tombe, comme l'atteste sa correspondance avec cet illustre prince de l'Eglise : correspondance remplie de renseignements d'une telle importance, qu'il serait fâcheux qu'on la laissât ensevelie dans l'oubli (1).

(1) Pièces justificatives, no 70.

FIN DU TOME PREMIER.

TABLE DES

MATIÈRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.

[ocr errors]
[ocr errors]

CHAPITRE VI. — Ratification du Concordat, à Rome et à Paris. — Le gouvernement fran-
çais recommande à Cacault de häter la ratification du Concordat : encyclique de ratification.

Bref aux évêques titulaires pour leur demander leur démission ; comment on demande

celle des constitutionnels, Caprara est envoyé à Paris comme légat a latere : détails re-

latifs à cette mission. Ralifications et copies du Concordat; dépêches de Cacault.

Lettres de félicitation de Bernier au Saint-Père et au cardinal Consalvi pour l'empressement

et la condescendance que le Saint-Siége a montrés.

CHAPITRE VIII. Le cardinal Caprara et la publication du Concordat. – Notice biogra-

phique sur Caprara : s'il mérite le reproche de pusillanimilé que lui ont fait Consalvi et

« PreviousContinue »