Page images
PDF
EPUB

9

Qu'elles soient de pur conseil, ou de simple manutention, partout et toujours les lois doivent se .conformer à la nature des choses qu'elles gouvernent. Ne pouvoir être privé contre sa volonté, de son bien, est, pour le maitre, le crite. rium et la garantie suprême de son droit. En cela, nous sommes au-dessus de la loi.

XI. — Nous ne saurions oublier que la propriété a vu le jour à l'origine du monde, longtemps avant que les cités, les lois et jusqu'aux magistratures chargées de la régir n'aient apparu. Pour arriver à la propriété, l'homme n'a pas attendu la permission du Prince. « Civilia enim jura tunc esse “ cæperunt, cum et civitates condi et magistratus creari et leges scribi

coeperunt. » (Instit. II, tit. ler, S xi.). « Palam est autem vetustius esse jus naturale quod cum ipso genere humano rerum natura prodidit (GAïUS, II, § 65.) 8 66. « Nec tamen ea tantum quæ traditione nostra fiunt, naturali nobis ratione adquiruntur, sed etiam quæ occupando, .... quia antea nullius essent; qualia sunt omnia quæ terrâ, mari, coelo capiuntur.

« Quod ante nullius est, id naturali ratione occupanti conceditur. (Instit. II, titre Ier. S XII.)

Au citoyen la propriété, au Souverain l'empire. Tel est bien l'enseignement pratiqué, de temps immémorial, dans le monde entier; mais il semble que le moment est venu d'y renoncer; le droit de propriété aura ses limites, de mėne que la liberté individuelle à laquelle il est étroitement uni et, nonobstant lo vague de l'expression, déjà nous apercevons sur l'arrière-plan le régime décevant du partage forcé; car cette appellation de propriété inconditionnée ne dit rien qui vaille. C'est assez que le droit du maitre, à la libre disposition de sa chose, lui soit retiré, pour éveiller les plus justes appréhensions. A quel moment donné son droit prendra-t-il fin?

XII. — Le difficile sera toujours de fixer, à hauteur convenable, le clou de jauge au-dessus duquel tous les profits iront s'engloutir dans le gouffre du collectivisme intégral. C'est ici que ne manquera pas de surgir une infinie variété d'appétits et de systèmes fort peu concordants entre eux. Mais, si le programme, à tout jamais surprenant de décembre 1894, nous ouvre un horizon sans fin de conjectures, combien d'autres nous permettent d’étendre nos regards au delà et de mieux préciser; nous n'avons que l'embarras du choix, sans aller bien loin, en voici un exemple :

Au point de vue de la propriété: appropriation collective des moyens de production et de circulation (terre, mines, fabriques, instruments de crédit, moyens de transport); les moyens de consommation restant propriété personnelle. : 2° « Au point de vue de la production : direction des affaires livrée aujourd'hui à des capitalistes concurrents, par des administrations publiques autonomes, sous la surveillance de l'Etat. » 3° Au point de vue de la répartition : rémunération des travailleurs,

proportionnée soit à leurs besoins, soit à la valeur de leur travail. » (EMILE VANDER VELDE, Lettre collectiviste au Courrier de Bruxelles, Bruxelles, 1895, rue des Sables, 35.)

66

[ocr errors]

66

XIII. — Il est aisé de s'en convaincre, à mesure que nous avançons, la route se profile devant nous avec plus de netteté et déjà, à commencer par elle, la propriété foncière n'a plus qu'à se tenir sur ses gardes; n'est-elle pas du capital, à l'égal des mines, des machines, des constructions, en un mot, de tout le matériel industriel ? C'est justice.

Il est vrai qu'une indemnité juste et préalable previendra tout dommage! Mais quel gage nous en donne-t-on? Le programme de l'avenir n'est-il pas

d'exproprier les capitalistes sans leur accorder la moindre indemnité; dùt-on appeler cela voler!

Expropriation générale sans indemnité! Voilà notre moyen et notre uni" que but. Vous appelez cela voler! Mais tout ce que les capitalistes possèdent, “ ne l'ont-ils pas volé sur le travail? Ou bien, de quelle façon l'ont-ils acquis ?

Ce que vous appelez voler est, pour nous, une simple restitution! » (ANSEELE, 21 octobre 1892, Lc Patriote, 9 juin 1895.)

Réaliser au plus tôt ce væu, fut un des grands Jeviers qui assurèrent le triomphe du suffrage universel. « Droit de vote pour tous », proclamait encore le fougueux tribun, afin de pouvoir, par la diminution des heures de travail,

l'augmentation des salaires et par le développement du bien-être et de la

liberté, vivre un jour sans souci et batifoler comme des enfants, entonner 6. des chants d'amour avec les oiseaux, manger tout notre saoul, nous occuper « d'art et de poésie, jouir des théâtres, concerts, parcs et jardins d'agrément. » (Idem, 1893.)

Ainsi se trouve franchie, loin derrière nous, la première ligne d'investisseinent; le flot des idées subversives monte et le jour n'est pas éloigné où l'assaut sera donné. Il n'est pas une seule des nombreuses formes de la propriété qui ne se trouve menacée; dans le principe, à l'origine, on avait bien mis au premier plan de l'attaque la dépossession violente des concessions ininières, sous couleur de privilège et de faveur gouvernementale imméritée, nul cependant n'avait pris le change, ce n'était là qu’une amorce, une simple mise en train vers de plus amples et rapides conquêtes; “ ce que je poursuis ”, (s'écriait, il y a huit jours à peine, le président d'un meeting retentissant tenu à Bruxelles), « c'est l'appropriation collective des capitaux! » (23 septembre 1895. M. FURNĖMONT, président du Congrès universel des libres penseurs. Le Peuple, 24 septembre 1895, n° 267.)

En d'autres termes, la doctrine anarchiste vient se heurter à tout profit personnel, sans distinction; désormais, nous n'aurons plus à compter qu'avec un seul capitaliste, l'Etat, qui va envelopper dans ses immenses replis tous les services quelconques de production et de répartition, sans en excepter les épargnes individuelles de chacun, mais aussi sans nulle gratification en retour (GONNER, professeur de science économique à l'University college de Liverpool, 1895), se chargeant uniquement de pourvoir aux besoins généraux de la société, en même temps qu'à la reconstitution et au développement du capital social.

C'est encore la une des formes de la propriété inconditionnée, « respectable,

ajoute-t-on, en tant qu'elle ne contrarie pas la coopération sociale »; inais, bien entendu, avec ce correctif, que l'association est là avec sa puissance - énorme r. (M. DE BAETS, Journal des trib., 1894, p. 1123, in fine.)

Quant à l'artisan, celui du temps passé, si digne de sollicitude, il aura vécu: parvenu péniblement au seuil de la vie, au prix des plus rudes labeurs, il ne

lui restera pas même cette consolation suprême, de partager avec ses fils, compagnons assidus de ses pénibles travaux, la libre disposition du prix de ses sueurs; la puissance publique aura tout englouti et, de la responsabilité indivividuelle, source incomparable de toute activité et de toute élévation sociale, il ne retiendra plus qu'un souvenir lointain et regretté. A la solde de la nation, dans une condition peu différente des infirmes qui peuplent nos asiles publics, comment ne se sentira-t-il pas atteint au cœur dans ce qu'il a conservé de plus noble et de plus généreux, le sentiment ineffable de la dignité personnelle qui le rattache invinciblement à la grande famille de l'humanité ?

Respectons, Messieurs, toute créature dans ce qu'elle tient de la Divinité, c'est encore de la justice.

Nous requérons qu'il vous plaise de reprendre vos travaux.

Le procureur général :
MESDACH DE TER KIELE.

« PreviousContinue »