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dans les fastes littéraires , figure encore comme martyr dans le calendrier ecclésiastique de l'Italie. Pendant trois siècles , sur la tombe du célebre Las Casas, a pesé l'accusation d'avoir introduit la traite des Noirs, pour les transporter dans le Nouveau-Monde. Aujourd'hui il est reconnu qu'elle existait 14 ans et peut-être inême 19 ans avant qu'il fût né. Après avoir réhabilité la mémoire de Porlier, les Cortes d'Espagne remontant aux siècles antérieurs , ont appelé la vénération publique sur d'autres victimes , et décrété qu'un monument serait érigé à Jean de Padilla,

Quand les jugement contemporains sont dictés par l'équité, l'histoire se borne à les enregistrer. Les actes arbitraires ne sont jamais déshonorans que pour l'autorité dont ils émanent. Combien d'hommes traînés à Ja Bastille en sortaient non-seulement sans lache, mais avec honneur ; et, depuis la destruction de ces cachots remplacés par tant d'autres , quelle foule de personnages pour qui des condamnations furent des couronnes civiques !

Il m'a paru indispensable d'exposer les détails qu'on vient de lire sur l'opinion envisagée comme puissance publique , avant d'aborder la question des peines infar: mantes, qui sera l'objet du chapitre suivant.

CHAPITRE III.

Des peines infamantes. Moyen d'en assurer l'efficacité.

Isaac Weld a observé que les sauvages du Canada manifestent un profond mépris, non-seulement pour les hommes qui ont volontairement abdiqué leur liberté, mais encore pour tous ceux qui, après l'avoir défendue vaillamment, lassés du combat, ont subi le joug (1). D'autres voyageurs ont fait la même remarque chez la plupart des nations incultes et barbares. Ce mépris envers les esclaves volontaires, a pour corrélatif nécessaire le sentiment d'aversion et même d'horreur contre quiconque tente de ravir la liberté à son semblable, sentiment qui acquerrait plus d'énergie chez les peuples où l'éducation aurait développé les facultés intellectuelles et morales, et pour lesquels l'Évangile ne serait pas comme un livre ignoré.

Le mépris relâche et brise même les liens de confiance et de consanguinité. C'est le premier degré de l'infamie, espèce d’excommunication civile infligée par lopinion; c'est l'infamie de fait qui devient infamie de droit, quand la loi lui imprime ce caractère.

(1) Voy. Voyage au Canada, en 1795,96 et 97; par Isaac Weld, 3 Vol. in-8°, Paris, 1795, t. III, p. 120.

La loi, dit-on, ne peut créer cette peine, mais seulement la déclarer, la sanctionner. Ce dire n'est pas d'une exactitude rigoureuse. Sans doute si la loi heurtait l'opinion, celle-ci en triompherait; mais quand la li fondée sur les principes éternels d'ordre, de justice, sur des sentimens qui ont leur' racine dans le cæur humain, prononcera l'infamie contre des brigands qui vont arracher à leur terre natale la population africaine pour la vendre à d'autres brigands dans les Antilles, croyez que l'opinion et la loi se prêteront un mutuel appui. Leurs efforts simultanés mettrant enfin un terme à des forfaits qui, aux habitans de l'Afrique intérieure, montrent sans cesse l'Europe et l'Amérique comme des repaires de, flibustiers acharnés sur eux. L'opinion éclairée par les principes , consacrée par la loi, deviendra promptement esprit public, esprit national. Tel est l'heureux changement opéré précisément sur cet article en Angleterre, grâces à la liberté de la presse, qui est le véhicule de toutes les idées grandes et généreuses. Ils connaissent bien peu leurs véritables intérêts et ceux du peuple, les gouvernemens quis'efforcent de l'étouffer ; ils sont en même temps bien aveugles, cardans ce genre de monopole le commerce interlope déjouera sans cesse les douaniers.

Si la liberté de la presse, devenue licence, se portait à des excès répréhensibles , nul doute que ces excès doivent être punis; mais, au lieu de s'égarer dans le vague des présomptions, de culpabilité qui ouvrent toutes les portes à l'arbitraire", une législation sage doit spécifier clairement les corps de délits : autrement les barrières qu'on élève contre la manifestation de la pensée sont un symptôme de faiblesse ou de duplicité

qu'on s'efforcerait en vain de pallier. Les peuples sont saturés des amplifications pompeuses dans les quelles le despotisme préconise sa bonté paternelle. Les promesses sont une monnaie de billon tombée en discrédit. Il est , pour les gouvernemens , un moyen infaillible de ne pas craindre la liberté de la presse : c'est d'être justes. La mesure de cette liberté est la mesure certaine de la loyauté de ceux qui commandent, des droits acquis à ceux qui obéissent, et de la prospérité nationale. Plus nous avançons dans le cours des siècles , plus cette vérité se répand et devient palpable.

Ce qu'on vient de lire me paraît une réfutation anticipée de l'argument répété naguère par un puissant du jour,que l'opinion en France n'est pas encore assez mdre pour qu'on puisse avec succès infliger aux négriers des peines infamantes. Est-ce de bonne foi qu'à l'appui de cette assertion on invoque l'autorité de Filangieri? Ce publiciste , voulant faire sentir que les peines de ce genre sont illusoires, si elles ne sont ratifiées

par

l'opinion publique, allegue l'exemple de certain pays ou la loi flétrit celui qui accepte le duel, tandis que l'opinion le flétrit s'il ne l'accepte pas. Les dispositions pénales contre le duel et contre la traite, n'admettent aucune parité. La loi flétrira le négrier et ses complices ; mais l'opinion n'a jamais blåmé, jamais elle ne blâmera celui qui refuse de participer à ce genre

de trafic : il se pourrait que, pour avoir repoussé un tel moyen de fortune , 'il fût traité de sot dans les maisons de force , les bagnes et dans quelques salons dorés ; mais les anomalies du crime ne constituent pas l'opinion publique. i. ...,

La peine iufamante serait inefficace si elle atteignait

un trop grand nombre d'individus , parce qu'alors ils feraient masse. Ici cet inconvénient n'est

pas

à redouter; car , důl-on capturer et condamner (ce qui est très-désirable ) tous les négriers et leurs complices , ils ne seraient jamais qu'un nombre très-limité comparativement à la population française.

L'instabilité des affections, la mobilité des idées dans un pays qui n'a guère que des modes, suggèrent un arguinent plus spécieux contre l'emploi de la peine infamante.

La France est un tableau mouvant , qui , depuis trente-trois ans, a présenté toutes les phases de la démocratie et de la tyrannie, du vrai et de l'absurde, du subline et du ridicule. Les maximes les plus con+ tradictoires ont été proclamées successivement dans les mêmes chaires , les mêmes tribunes et souvent par les mêmes bouches. Vous les connaissez ces orateurs de circonstance, race parasite qu'on s'efforee vainement d'extirper ; leurs noms viennent sur vos levrés.

Cependant les recherches utiles occupent davantage les esprits. De toutes parts une jeunesse studieuse penetre dans le sanctuaire des sciences. Aujourd'hui les Concetti de. Dorat, les Bouquets mythologiques de Bernis, et même les Héroïdes d'Ovide, traduites par le cardinal de Boisgelin , trouveraient à peine quelques lecteurs; mais la pratique des vertus suil-elle la progression des lumières ? L'énergie des sentimens est-elle à la même hauteur que le développement intellectuel? Où sont les hommes à caractère chez ce peuple doué de qualités si brillantes ? Il a porté au degré le plus élevé la valeur militaire; mais est-on moins frivole dans un pays qui s'amuse de calombourgs, de joutes ,

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