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c'est pour avoir voulu ravir à leur maître le prix de leur valeur. L'arrêt fut exécuté le 4 décembre 1815. L'abbé Le Goff, curé de la paroisse du Précheur, ne pouvant les soustraire à la mort , se montra du moins leur consolateur et celui de leurs parens (1).

Supposons pour un moment que les juges du conseil supérieur se trouvent dans la même position que les victimes immolées par eux , et que, réduits en esclavage, ils tentent de s'évader ; j'en appelle à leur conscience, à celle du lecteur; que penseraient-ils d'un jugement qui, pour ce prétendu crime, les dévouerait au supplice?

(1) Voy. cet arrêt à la suite de l'ouvrage.

CHAPITRE V.

Autres mesures pour parvenir à l'abolition définitive de la

traite,

LA confiscation du bâtiment négrier et de la cargai, son , l'arrestation du capitaine et de tous les agens

du crime, en descendant jusqu'aux mousses , leur traduction à la Cour d'assises, entrent dans le cours régulier de la procédure; mais les peines infamantes pour expier l'attentat contre la société, ne sont pas un dédommagement envers les esclaves libérés. La justice et l'humanité auront pourvu à leurs pressans besoins; mais soit qu'ils désirent retourner dans leur contrée natale , soit qu'ils préfèrent de rester dans le pays oit s'est opérée leur délivrance, des indemnités leur sont dues. Eux et leurs familles ont une hypotheque incontestable sur toutes les propriétés mobiliaires et immobiliaires de leurs oppresseurs. Si elles sont insuffisantes, la singularité du moyen suivant, pour y suppléer, ne m'empêche pas de le proposer avec confiance.

J'ai réprouvé la peine de mort contre les assasins , parce qu'elle ne répare le mal en aucune sorter, ni envers la société, ni envers la victime ; on pourrait le réparer par d'autres punitions qui rentrent dans le cercle de ce qu'on nomme peine du talion. Tel serait l'esclavage légal de celui qui a voulu ravir la liberté; ainsi , acheteurs et vendeurs d'hommes, soyez

vendus... vendus au profit de ceux que vous avez rendus ou voulu rendre esclaves; vendus en Amérique ou en Afrique, peu importe. Niera-t-on que cette peine soit conforme aux règles strictes de la justice ? Cependant il faut d'autres mesures si l'on veut sincèrement extirper

le mal dans sa racine. Des ministres, toujours riches en promesses, pourraient tromper passagèrement des hommes abondamment pourvus de crédulité; mais elle serait bientôt désabusée en comparant les discours et les actions, car les actions seules donnent la clef du cour. -Sur l'abolition de la traite, n'a-t-on pas multiplié les plus brillantes promesses ? N'a-t-on pas assuré qu'elle n'avait plus lieu? N'a-t-on pas appelé calomniateurs ceux qui assuraient le contraire ? N'a

menacé de mettre en jugement les témoins oculaires de ce trafic? et lorsque, les preuves à la main, ils ont eux-mêmes provoqué l'exécution de cette menacé , n'a-t-on pas gardé le silence ?

En 1819, un navire négrier, le Ródeur, faisant route pour la Guadeloupe avec un chargement d'esclaves , beaucoup de ces malheureux, affectés de nostalgie et livrés au désespoir , s'étaient précipités dans les flots ex se tenant embrassés les uns les autres. Le capitaine, craignant que leur exemple ne le privât totalement de sa proie, fait pendre des noirs dans l'espérance que le spectacle de leur supplice empêchera les autres de se noyer.

Une ophthalmie contagieuse ayant ensuite exercé sur son navire de tels ravages, que trente-neuf noirs furent frappés de cécité, le capitaine les fait jeter å la mer.

t-on pas

1

En 1820, on autre navire, la Jeune Estelle de la Martinique, abordé par un croiseur anglais, assure n'avoir aucun esclave à bord; mais des gémissemenssourds se font entendre , et l'on trouve entassées dans un tonneau deux jeunes négresses qui étaient dans le dernier état de suffocation (1). Quelles poursuites a-t-on dirigées? de quelles peines a-t-on frappé les auteurs de ces actes d'une férocité inouïe? Cependant notre Code actuel est ici applicable (2).

Précédemment on a fait sentir combien sont illusoires des croisières établies sur un espace très-limité, près des établissemens français , tandis que la traite s'exerce sans obstacle sur une vaste étendue de côtes ; dira-t-on que c'est faute de moyens, tandis qu'annuellement on présente un état pompeux de notre marine, et qu'à son entretien sont consacrés tant de millions auxquels chaque session des Chambres ajoute un supplément qui s'accroît toujours ?

Dans un état de paix, dans un état presque de nullité pour le commerce , à quoi donc sont employés ces vaisseaux, ces frégates, ces corvettes , ces briks dont on étale l'énumération ?

On fait des battues da ns les forêts pour détruire les loups, pour détruire des repaires de voleurs ou de contrebandiers; il serait à désirer que pour donner la chasse aux négriers , on formât des escadres composées de contingens fournis par toutes les puissances maritimes ;

(1) Voy. de l'Etat actuel de la aite, etc. , p. 86 et suivantes; ibid, p. 109 et suivantes.

(2) Voyez dans l’Appendice les extraits du Code des délits et des peines..

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mais, si l'on ne peut obtenir leur concours simultané á cet égard, que du moins l'Angleterre et la France, si Jong-temps rivales pour leurs intérêts , rivalisent de -zèle pour le bien de l'humanité.

Les puissances belligérantes donnent communément des lettres de marque pour faire la course en mer; ce n'est pas ici le cas d'examiner, sous le point de vue moral, un usage correspondant à celui qui autoriserait le brigandage sur terre ; mais certes rien ne serait plus juste que d'autoriser la course contre les négriers, comme pirates; car peut-on les envisager autrement?

Un moyen proposé par l'Angleterre à la France, est la visite réciproque des bâtimens par les vaisseaux de guerre. A l'instant on s'est récrié que c'était compromettre l'honneur national; que l'honneur national repousse une telle proposition, ce qui est absurde, puisque la visite serait réciproque. Le Portugal et les Pays-Bas, qui ont accédé à cette demande, n'ont-ils pas aussi l'honneur à conserver?

Une disposition indispensable est l'enregistrement des esclaves existans dans les colonies pour en constater le nombre actuel, et empêcher l'introduction d'autres esclaves. Quand cette mesure fut proposée en Angleterre, elle trouva de violens .contradicteurs ; à défaut d'argumens plausibles, un M. Georges Chalmers traita de jacobins ceux qui l'adoptaient; il en eût fait volontiers des factieux, des séditieux (1). Tenez pour certain que

chez nous il en sera de même. Le parlement britannique , sans s'inquiéter des accusations de jacobinisme, a, par divers bills, statué sur les formes à

(1) Voy. le Philanthropist , t. VI, n. 24, p. 292 et suivantes.

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