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passons sous le rapport de l'agriculture. Là où nous avons une fabrique ou un haut-fourneau, vous en avez des centaines; là où nous avons un steamer, vous en avez une flotille. Mais nous possédons tout ce qu'il faut pour nous doter, l'heure venue, de cités manufacturières ou de flottes à vapeur, et cela sur une plus grande échelle que chez vous-mêmes; tout, dis-je, si ce n'est la connaissance que Bastiat trouvait si difficile, disais-je d'inculquer à ses compatriotes celle de l'aphorisme « que deux et deux font quatre en économie politique comme en arithmétique. »>

En terminant, M. Horace White a marqué d'un trait vif et pittoresque l'état d'esprit qui a favorisé la nouvelle croisade des protectionnistes, qui explique, sans le justifier le moins du monde, le mouvement de recul économique dont l'Europe est le théâtre momentané. « Le monde souffre, depuis quelques années, des effets d'un mal qu'on pourrait appeler une carrière de débauches commerciales et financières. En tout pays, les manufacturiers font de piètres affaires, et dans quelques autres les fermiers sont malheureux. Les banquiers se plaignent et les spéculateurs sont au bout de leur rôlet. En un mot, toutes les classes qui ont de l'action sur les gouvernements pâtissent; un tel pense qu'un petit tarif lui siérait bien, et tel autre est d'avis qu'un peu d'argent l'accommoderait fort. Il ne manque pas de gens, en Amérique, qui s'imaginent que le papier-monnaie les tirerait d'affaire, et il y a aussi, me diton, quelques fermiers et quelques landlords anglais qui se sont mis dans la tête qu'un peu de réciprocité, en d'autres termes quelques tarifs faits pour décourager l'introduction du bétail et des blés étrangers, ferait bien leur affaire.» Au surplus, l'effort des néo-protectionnistes n'effraie pas M. H. White: ce que vaut leur prétendu remède, il le sait et il prédit que le malade qui se l'appliquera verra sa situation en devenir pire. Il est on ne peut plus convaincu que l'Allemagne porte, en ce moment même et de ses propres mains, un coup fatal à son jeune commerce et à son industrie naissante, un coup peut-être mortel, car elle ne dispose pas de ce sol vierge et de ces exubérantes ressources naturelles qui ont atténué aux Etats-Unis et surtout retardé l'inévitable effet de leur détestable politique commerciale.

M. Horace White a mille fois raison, et raison encore, quand il parle des leçons que les événements seuls sont capables de denner aux peuples à leur grand dommage: seulement ne se trompe-t-il pas lorsqu'il qualifie ces leçons d'ineffaçables et ne fait-il point ainsi aux nations même les plus intelligentes un honneur qu'elle ne méritent pas toujours? Nous devons espérer, nous croyons même à l'insuccès final de cette monstrueuse coalition de quelques

intérêts privés contre l'intérêt public, de quelques producteurs contre la masse des consommateurs que l'on a vue récemment à l'œuvre, exploitant toutes les ignorances populaires et toutes les susceptibilités nationales, dénaturant les faits, falsifiant les chiffres, calomniant les libres-échangistes, pratiquant, par parole et par écrit, le mentiris impudentissime du latin. Cependant quelque inquiétude était bien permise, et si nous ne la ressentons plus guère à cette heure, c'est que le protectionnisme, faisant flèche de tout bois et quêtant de toute part des complices, s'est avisé d'allécher les agriculteurs par l'appât d'un droit sur les blés étrangers, c'est-à-dire un impôt sur le pain du peuple, et qu'il a ainsi soulevé contre lui une immense clameur parmi tous ceux qui vivent du travail de leurs bras et du montant de leurs salaires quotidiens. Au fond sa doctrine, si réellement il en a une, est celle du renchérissement général de tous les produits et de toutes les denrées, par le jeu de ces tarifs iniques qui puisent dans la bourse de tous pour grossir celle de quelques-uns. C'est ce que les économistes ont vu depuis longtemps, mais c'est ce que ne voyaient pas d'ordinaire les ignorants et les innocents qui se laissent prendre à ses phrases sonores sur l'industrie nationale, le travail national, la concurrence déloyale de l'étranger. Il est bon que ce soient les protectionnistes euxmêmes qui se soient chargés de désabuser leurs victimes, et qu'ils aient fait, de leurs propres mains, sur une des conséquencesdirectes, immédiates, inéluctables de leurs errements une lumière aussi éclatante qu'opportune. LOUIS KERRILIS.

BULLETIN

LE MOUVEMENT LIBRE-ÉCHANGISTE EN BELGIQUE
DECLARATION DE LA CHAMBRE DE COMMERCE DE VERVIERS

La Chambre de commerce de Verviers (1) déclare, dans son dernier rapport que « la Belgique peut sans inconvénients ouvrir ses frontières à tous les produits du monde, sans attendre que d'autres pays lui accordent une compensation, problématique...

«La Chambre de commerce de Verviers, dit-elle encore, éprouve le besoin de déclarer publiquement que le motif d'opportunité tiré de la situation d'une branche quelconque de l'industrie nationale.

(1) Chambre de commerce de Verviers. Projet d'union douanière de M. G. de Molinari. Rapport du Comité spécial, (Verviers 1879; in-8 de 32 pages.)

est sans aucune valeur à ses yeux pour justifier le maintien d'un droit d'entrée. Elle estime que les motifs fiscaux que l'on peut invoquer avec une plus grande apparence de raison sont eux-mêmes caducs, que l'impôt-douane a fait son temps et doit être remplacé dans le plus bref délai par d'autres sources de revenu. En conséquence, la Chambre de commerce émet l'avis qu'au point de vue des intérêts généraux, commerciaux et industriels du pays, le gouvernement peut réduire ou supprimer librement tous les droits d'entrée en Belgique, avec ou sans réciprocité de la part des pays étrangers. »

Enfin, en tête des vœux qui servent de conclusion au rapport,

nous trouvons :

« 1° La suppression complète des douanes et, en attendant que la situation fiscale le permette:

a. La suppression des droits d'entrée sur les matières premières suivantes: les fontes, les fers, les mitrailles de fer, les cuivres laminés, battus et étirés et les bois.

b. La suppression de tous les droits dont le produit n'est pas proportionné aux frais de perception.

e. La création d'une union douanière entre la Belgique et la Hollande. »

Ce dernier vœu a été présenté aussi à l'assemblée générale de la fédération des Chambres de commerce qui a eu lieu le 18 mai dernier, par la délégation gantoise, représentant la ville protectionniste par excellence. A la même réunion, MM. Charles Mullendorff et Duckerts, délégués de la Chambre de commerce de Verviers, ont déposé un rapport sur le projet d'union douanière de l'Europe centrale de notre collaborateur M. G. de Molinari, en demandant que les différentes Chambres de commerce représentées dans l'assemblée mettent ce projet à l'étude et en disent leur avis. Cette proposition a été adoptée, et il a été résolu qu'un rapport sur le projet d'union douanière de l'Europe centrale serait demandé à chacune des Chambres affiliées à la fédération.

On lira avec intérêt le très-remarquable rapport rédigé par M. J. Soubre au nom de la commission spéciale que la Chambre de commerce de Verviers avait chargé d'examiner le projet de notre collaborateur (1).

Messieurs,

Dans votre dernière séance, vous avez institué une Commission chargée de vous présenter un rapport sur le projet que M. de Molinari

(1) Nous avons publié le texte de ce projet dans notre numéro de février 1879. 4 SÉRIE, T. VII. 15 juillet 1879.

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exposait dans le Journal des Débats du 24 janvier dernier : vous avez composé cette Commission de MM. C. Mullendorff, M. Chatten fils, C. Centner, J. Tasté et J. Soubre.

Après avoir réfléchi à la grave question posée par M. de Molinari, après en avoir délibéré, nous venons aujourd'hui, Messieurs, nous acquitter de la mission que vous nous avez confiée.

Ainsi que vous le savez, Messieurs, le projet de M. de Molinari consiste en la formation d'une union douanière qui comprendrait la Belgique, la Hollande, la France, le Danemarck, l'Autriche, la Suisse et l'Allemagne; c'est la constitution d'un Zollverein qui ne serait pas restreint, comme l'est le Zollverein actuel, aux anciens Etats de la Confédération germanique, mais qui étendrait son régime aux nations de l'Europe centrale. Séparées aujourd'hui, au point de vue matériel, par des lignes de douane, que certains gouvernants entendent renforcer encore, elles verraient leurs produits, et tout spécialement leurs produits indigènes, circuler librement de Bayonne à Königsberg, d'Ostende, d'Amsterdam à Cracovie et Trieste... Un pas énorme serait accompli dans cette voie progressive qui nous doit mener quelque jour au desideratum de tous les gens de progrès, à ce libre-échange dont la personnification la plus haute préside encore, en image, à nos délibérations.

En théorie pure, ce projet ne pouvait donc rencontrer et n'a rencontré parmi nous que l'adhésion la plus unanime; nous sommes persuadés qu'il en sera de même chez chacun d'entre vous et qu'après avoir applaudi à toutes les mesures qui ont contribué à l'affranchissement des forces intellectuelles de l'homme, votre acquiescement et vos sympathies ne seront pas moins assurés à toute idée qui tend à la liberté des transactions commerciales et industrielles.

Mais il n'y a pas qu'en théorie seulement que nous dévions souhaiter la réalisation de l'idée de M. de Molinari, Cette idée a son côté pratique et ce côté, personne ne le contestera, est éminemment avantageux à la Belgique et en général aux diverses nations intéressées.

Dans la situation présente des choses, grâce au régime douanier sous lequel nous vivons, notre marché libre, à nous Belges, ne comprend et ne peut comprendre que notre pays, soit 5 millions d'habitants. C'est beaucoup trop peu pour la production immense de nos centres industriels, si merveilleusement favorisés par l'affluence des richesses natives du sol, par sa fertilité, par la féconde diversité de ses produits. Nous souffrons bien plus de pléthore que de disette; ce malaise tient uniquement aux conditions prohibitives, restrictives de notre vie économique envisagée dans nos rapports avec l'étranger.

Or, supposez que ces conditions viennent à changer, que nos fils, nos tissus, nos fers trouvent du jour au lendemain à s'écouler librement, facilement sur ce marché qui ne sera plus de 5 millions de consomma

teurs, mais qui sera 20 ou 25 fois plus considérable, et demandez-vous quelles conséquences cela produira pour l'avenir et le bien-être de notre pays.

Comme nous, vous songerez encore à l'influence que la suppression des douanes et par conséquent de ces lenteurs, de ces vexations, de cette paperasserie administrative, exercerait sur la facilité des transactions, sur les frais des transports, abstraction faite des droits mêmes, et naturellement comme corollaire sur le prix des choses consommées et sur le développement de la consommation.

Il y aurait un autre avantage et celui-là est des plus considérables. A l'heure qu'il est et à cause même des rayons de fer qui enserrent chacune des nationalités visées par M. de Molinari, il faut bien se dire que le perfectionnement des aptitudes spéciales à chacune de ces nationalités est singulièrement arrêté dans son essor. Le marché se trouve forcément réduit pour les producteurs de chaque nation; or, ces producteurs ont à faire face, parmi leurs concitoyens, à des besoins multiples qui reculent les prix ou devant les sacrifices qu'ils devraient subir pour aller à l'étranger chercher et trouver les produits qui les satisferont. De deux choses l'une ou ces produits seront négligés, si on ne veut pas les payer fort cher, ou on essaiera de les contrefaire; dans le premier cas, il y aura obstacle à la consommation; dans le second, il y a violation de cette loi, si admirablement ordonnée, de la division du travail. Or, une union douanière remédierait à cet état de choses; les spécialistes, auxquels, il faut bien le reconnaître, l'avenir appartient, trouveraient immédiatement un champ plus vaste ouvert à leur activité ils s'affirmeraient d'une façon plus complète.

Au lieu d'éparpiller ses forces à la production de ce que le voisin peut faire dans des conditions intrinsèquement meilleures et moins chères d'autre part, chacun s'ingénierait à créer la matière, le tissu, la marchandise qu'il peut fabriquer dans des conditions identiques, comme production, à celles du voisin. Les spécialités, l'étude de ces spécialités, prendraient un développement qui est paralysé aujourd'hui. Il en résulterait inévitablement une amélioration sensible des produits et la prospérité générale y gagnerait d'autant.

Le fait même de cette spécialisation, nous dirions plus exactement de cette localisation de l'industrie, nous semble également être de nature à conjurer les crises, tout au moins à les atténuer. Il est incontestable, en effet, qu'en aucun cas une crise ne peut sévir aussi cruellement,ni frapper aussi lourdement sur un pays qui a une industrie propre, indispensable aux autres pays, que sur tels centres de production qui ont donné au travail le caractère de généralisation qu'impose le régime douanier des Etats européens.

Mais ce régime n'est-il pas un des obstacles les plus sérieux à la con

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