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l'idée scientifique avant d'arriver dans le domaine positif, avant de devenir un fait accompli. On peut remarquer, dans cette longue série de faits, combien était différente l'attitude de la représentation nationale sous l'ancien régime, et sous la France issue de la Révolution. Dans les États généraux, le Tiers issu d'un mode électoralabsolument démocratique, d'instinct se déclare de bonne heure, sous l'empire des nécessités, pour la liberté. Ces idées ne se démentent point, excepté lorsque la misère engendrée par les guerres religieuses est telle qu'on se réfugie dans l'égoïsme national. Les saines doctrines reprennent bientôt le dessus et sont encore proclamées au sein des derniers Etats tenus sous la monarchie avant la Révolution de 1789. Si l'absolutisme n'eût pas suspendu l'action de la représentation nationale, les idées du Tiers n'eussent pas attendu 150 ans encore l'heure du triomphe. Durant la phase historique qui aboutit au second traité de commerce l'attitude des Assemblées est toute différente. La base démocratique a disparu, les privilégiés seuls font entendre leur voix. Un instant arrive, où le cens électoral disparaît, où les élections se font suivant un mode encore plus libéral que du temps de la monarchie. Mais le changement a été si brusque que le régime nouveau n'a pas le temps de s'établir. Comme au siècle précédent, le progrès ne triomphe que par le fait du pouvoir absolu. Les traités, ceux de 1786 et ceux de 1860, furent aux deux époques précédés de travaux spéculatifs, savoir: ceux des physiocrates au siècle dernier, et, durant ce siècle, ceux du groupe qui commença, en deçà du détroit, une agitation pareille à celle que Cobden développa en Angleterre. En 1786 comme en 1870, le traité avec les Anglais fut préparé secrètement, tant on redoutait, à une époque comme à l'autre, une opposition violente. Louis XVI écouta seulement la lecture qui lui fut faite par M. de Castries d'un rapport défavorable au projet et donna sa signature. Les traités de 1786 disparurent dans une effroyable tempête, mais leur souvenir survécut dans une de ces affirmations de principe comme savait les faire la Convention nationale.

Aujourd'hui la situation se présente devant le Parlement sans complication; il s'agit de renouveler les conventions anciennes déjà vieilles de quinze ans. Démontrer par des chiffres, comme on l'a fait pour la période voisine de 1789, que la liberté a été fécond e serait chose inutile, les résultats acquis sont connus de tous et indiscutés. On a voulu seulement, dans la présente étude, prouver que la nation et le gouvernement ont toujours considéré le libreéchange comme une tradition nationale. Il est bien permis de croire que cela ne sera pas mis en oubli par les Chambres républicaines. Achille MERCIER.

LA TRAITE DES NOIRS

ET

L'ESCLAVAGE DES AFRICAINS

SOMMAIRE: La traite et l'esclavage des noirs dans l'antiquité. La traite de la découverte de l'Amérique aux traités de 1815. L'abolition de l'esclavage colonial. L'esclavage à Cuba et au Brésil. — Les foyers de la traite.- Les expéditions de sir Samuel Baker et du colonel Gordon dans le Soudan.- La côte de Zanguebar et le sultan Bargash.- La côte de Mozambique et la reine de Madagascar. Les marchés de la traite. L'esclavage et ses caractères. Les aptitudes à la civilisation de la race nègre. Les noirs du Soudan et du Zanguebar. Les noirs affranchis de l'Union américaine.

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Parmi les objets exposés en 1878 au palais du Trocadéro par l'Association internationale africaine que préside Léopold II, roi des Belges, et qui compte tous les souverains du monde civilisé parmi les membres de son comité directeur, les moins intéressants n'étaient point assurément les tableaux représentant une caravane de nègres emmenés en esclavage.

La meilleure légende à leur donner eût été cette lettre datée du 28 octobre 1876, mais qui ne parvint en Europe qu'un an plus. tard, dans laquelle Henri Stanley, l'intrépide et habile continuateur des Livingstone et des Cameron, raconte comment il a croisé « des centaines de créatures humaines, marchant en file indienne, attachées par le cou, dont les faces hâves trahissaient les angoisses de la faim et qui à chaque étape de leur lugubre parcours jalonnaient le terrain d'un nouveau cadavre. » Ces malheureux sont le fruit des razzias systématiques que, sous l'inspiration des traitants arabes et à leur solde, des bandits font dans les villages qu'ils saccagent et dont ils enlèvent les adultes, les femmes, les enfants, après avoir généralement massacré les vieillards, dont ils n'ont nul souci de s'embarrasser parce qu'ils ne constituent pas un article vendable. D'autres fois, lorsque la demande est en hausse, on voit des chefs indigènes inviter leurs parents et amis à une battue générale de noirs, « tout comme un nobleman anglais convoque les siens à une courre au daim ou bien à une chasse au coq debruyère.» Ces captures en masse et ces massacres, les petits potentats de l'Afrique centrale les décorent du nom d'ex

péditions de guerre, et Dieu sait s'ils manquent jamais de prétexte pour guerroyer!

Ces horreurs ne datent pas d'hier elles remontent sans doute à une époque fort ancienne, puisque les plus vieux témoignages qui nous sont venus de la terre des noirs nous les montrent trafiquant d'eux-mêmes et font allusion aux caravanes d'eclaves africains. Les vieux monuments de l'Egypte attestent ce trafic: ils nous montrent des noirs enchaînés, tantôt entre eux, tantôt accouplés à des asiatiques (1). Hérodote le mentionne, et parmi les nombreux esclaves attachés à leur personne, les riches patriciens d'Athènes ou de Rome en eurent certainement qui étaient noirs. Ses annales régulières ne commencent toutefois qu'aux environs de l'année 990, époque où des marchands barbaresques atteignirent pour la première fois les villes de la Négritie, et instituèrent un troc régulier des marchandises de luxe de l'Orient et de l'Europe avec l'or et les esclaves de l'Afrique centrale. Tant que les navigateurs européens n'eurent pas étendu leurs courses au delà du cap Blanc, la traite des noirs resta le monopole des Maures; mais, en 1443, le Portugais Antonio Gonzalez revint à Lisbonne avec des nègres, et quelques années plus tard les esclaves africains abondaient à Séville.

On a calomnié Barthelemy de Las Casas en lui imputant la première pensée du transport d'esciaves de race africaine dans le nouveau monde. Dans sa généreuse sympathie pour les indigènes d'Hispaniola et de la Côte ferme, qu'il voyait assujettis aux travaux les plus durs et en butte aux plus mauvais traitements, il eut le tort assurément de suggérer leur remplacement par les nègres qu'il regardait sans doute comme plus robustes de corps et en même temps inférieurs d'esprit. Mais l'évêque de Chiapa ne vint en Amérique qu'en 1502, et l'année précédente un édit royal avait autorisé l'esclavage des noirs en Amérique. Quoiqu'il en soit, dès les premières années du XVIe siècle, la traite des Africains avait pris les caractères d'un commerce régulier auquel le goût des établissements d'outre-mer, si vif pendant deux cents ans chez les nations européennes, vint communiquer un puissant essor. Les armateurs de bâtiments négriers fondèrent des factoreries et ouvrirent des comptoirs; les navigateurs sondèrent tous les replis du littoral africain, non plus dans l'espoir, comme aux glorieux temps des prince Henri, des Colomb, des Gama, pour ajouter de

(1) Voir notament dans les Monuments de l'Egypte et de la Nubie, d'après les dessins de Champollion, le bas-relief du grand speos d'Ibsamboul et les sculptures du montant du grand colosse de Louqsor.

nouveaux continents à la carte du monde, mais bien de découvrir les marchés de bétail humain les mieux approvisionnés, et, dans l'espace de deux siècles et demi, neuf ou dix millions d'Africains furent enlevés à leur terre natale et transportés dans les possessions transatlantiques des Anglais, des Espagnols, des Français, des Hollandais et des Portugais pour y vivre et mourir, eux, leurs femmes et leurs enfants, dans la plus dure des servitudes.

I

En principe, l'honneur d'avoir porté le premier coup à cette monstrueuse institution appartient à la France, puisque notre première Constituante, cette grande Assemblée dont il est heureurement moins facile d'entamer l'œuvre que de calomnier les intentions et de travestir les actes, décréta l'émancipation de tous les nègres des colonies françaises d'outre-mer. Mais chacun sait que Bonaparte, devenu premier consul, s'empressa de révoquer cette mesure, et qu'en fait les premiers esclaves qui aient vu tomber leurs fers, par un acte solennel et irrévocable de la nation curopéenne à laquelle ils appartenaient, ont été les esclaves des colonies anglaises de la Guyane et du golfe du Mexique.

Aussi bien peut-on dire, en altérant quelque peu un mot célèbre, qu'en cette occasion la Grande-Bretagne, si elle fut la première à l'honneur avait été aussi la première au déshonneur. Par une clause honteuse du traité d'Utrecht, elle avait obtenu de l'Espagne, qui n'avait plus assez de marine pour ce transport, le monopole de l'importation des noirs dans les colonies américaines de S. M. Philippe V (1), et dans une période d'une centaine d'années, ses navires n'embarquèrent pas moins de 3,000,000 de ces colis vivants, tandis que ses armateurs et ses marchands n'encaissaient pas moins de 2,000,000,000 de francs du fait de ce trafic. Ces faits sont incontestables; mais ils ne diminuent en rien, ils rehaussent même dans une certaine mesure le mérite de la généreuse initiative qu'a prise l'Angleterre pour la suppression de l'esclavage lui-même, après avoir obtenu des puissances signataires, avec elle, des traités de 1814 et de 1815, une déclaration abolitive de la traite des nègres, ce fléau qui avait

(1) Il faut dire qu'avant de passer dans des mains anglaises, ce monopole était affermé à une compagnie française, qui en tirait de gros bénéfices. Ménager, notre négociateur à Utrecht, fit de grands efforts pour le lui conserver.

4° SÉRIE, T. VII. 15 août 1879.

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si longtemps désolé l'Afrique, dégradé l'Europe et affligé l'humanité. L'abolition de la traite ne tranchait pas directement la question de la suppression de l'esclavage lui-même : elle la préparait, néanmoins, d'une façon indirecte, en fermant à l'esclavage colonial le marché où il s'était jusqu'alors librement alimenté. Il était d'ailleurs difficile que deux régimes aussi différents que l'esclavage d'une race et sa liberté pussent longtemps coexister à côté l'un de l'autre; qu'il y eût à perpétuité des noirs esclaves à la Martinique et à Surinam, des noirs libres à la Jamaïque et à Demerara, sans parler du mouvement lent et souvent contrarié, mais irrésistible en somme, des idées libérales et généreuses parmi les hommes et les peuples de ce temps.

Aboli en 1848 dans nos colonies, l'esclavage disparaissait quelques années plus tard, à la suite d'une lutte gigantesque, d'un pays chez qui une immense liberté politique et des institutions franchement républicaines en faisaient mieux ressortir le caractère odieux, et à cette heure il n'y a plus nulle part d'esclaves africains dans aucune possession européenne d'outre-mer si ce n'est l'île espagnole de Cuba. Une loi, connue sous le nom de loi Moret, a bien décidé que tous les enfants qui naîtraient après le 17 septembre 1868 de parents esclaves seraient eux-mêmes de condition libre, en même temps qu'elle émancipait immédiatementles esclaves âgés de 60 ans, à la date de sa promulgation. On a calculé que dans l'espace d'une dizaine d'années, 63,000 individue sont devenus ainsi libres; mais à la date du 1er mai de l'an dernier, M. le consul général Cooper estimait encore à 360,753 le nombre de ceux qui demeurent esclaves. Ce n'est point assurément la faute du parti qu'on appelle dans l'île le parti cubain, par rapport au parti dit espagnol, et dont les membres, avant de se soulever en 1868 contre le détestable régime imposé par la métropole à sa colonie, s'étaient empressés d'émanciper leurs nombreux esclaves. Mais ce parti a été vaincu, et l'Espagne qui, durant dix années, a opposé son insurrection à toutes les instances tant des Etats-Unis que de l'Angleterre pour qu'elle émancipât les esclaves de Cuba, comme elle avait fait pour ceux de Porto-Rico, l'Espagne semble avoir entièrement oublié aujourd'hui que l'esclavage subsiste à Cuba, et qu'elle avait promis jadis de l'en faire disparaître. Cette puissance, il est vrai,semble assez coutumière de pareils manques de mémoire: elle avait reçu, en 1818, du Trésor anglais une somme de 400,000 liv. sterl. (10,000,000 de francs) comme compensation au tort que la suppression de la traite devait lui causer, disait-elle, et s'était engagée en retour à l'abolir dans toutes ses possessions pour la date du 30 mai 1820. Or, on affirme que depuis 1820 l'importation des

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