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mille entière, vivant dans une condition plus misérable et plus dégradée que celle de la bête (1). »

Pour justifier cette monstrueuse iniquité de l'asservissement de toute une race, à quels sophismes tour à tour puérils ou odieux n'a-t-on pas eu recours! Des gens, qui se disaient chrétiens, n'ont pas craint d'invoquer la malédiction de Cham, comme s'ils ne se souvenaient plus de la bénédiction postérieure du Christ, et d'autres sont allés chercher leurs arguments dans l'anthropologie. Ceux-ci ont présenté la branche noire de l'espèce humaine comme frappée d'une sorte de temps d'arrêt intellectuel; certains même ont été jusqu'à faire des nègres une sorte d'anneau de la chaîne qui relierait l'homme blanc au pithécoïde, son prétendu ancêtre. Depuis les explorations de Barth dans l'Afrique septentrionale, il n'est plus permis pourtant de contester la capacité du nègre le mieux caractérisé, du nègre type, de s'élever par lui-même à un état social assez avancé. Il n'est pas vrai que sans être sauvage il soit resté barbare, comme l'était le Germain ou le Gaulois, notre ancêtre les annales d'Ahmed Baba démontrent qu'au moyen âge le bassin du Niger a contenu des empires fort peu inférieurs sous certains rapports à bien des souverainetés européennes du même temps. La race noire a donc eu son histoire politique, et si elle n'a pas eu jusqu'ici d'histoire intellectuelle, si elle n'a point accusé ce mouvement général et progressif qui se traduit par un ensemble de monuments littéraires, artistiques et achitecturaux, ce n'est pas une raison de conclure qu'elle est condamnée, mais irrémissiblement condamnée, à ne pas s'élever au-dessus de sa condition première, condition qui n'a été que le résultat de son long isolement et de l'action prolongée, pendant des siècles, de certaines actions physiques, intellectuelles et morales (2).

On conviendra sans peine que cette élévation, elle ne devait pas l'attendre de l'esclavage. Mais sur leur propre sol ces nègres d'Arda et de Juida, que Barth nous a fait connaître, ont montré un penchant et une aptitude à recevoir les germes d'une civilisation supérieure, et les compare-t-on aux populations Koluches que Cook, La Pérouse, Meares, Marchand, le Dr Scouler ont décrites, à ces pêcheurs blancs dont les femmes portent la botoque et se barbouillent de graisse ou de suie, ce ne sont pas les premiers qu'on qualifiera de sauvages. Peu d'explorateurs, suivant la remarque de Stanley, ont été justes pour les noirs. Mais lui, qui a vécu pendant sept années parmi les nègres du Zanzibar, lui qui se pique

(1) Wild Life in Florida and a Visit to Cuba. Londres, 1875. (2) De Quatrefages. L'espèce humaine, chap. XXXIII,

d'être libre de tout préjugé de couleur, de race ou de nationalité leur accorde le sentiment de la reconnaissance; il ne leur conteste ni le goût du travail, ni l'esprit d'entreprise, ni le courage, ni l'honnêteté. Il admet bien qu'ils ont les vices de l'homme à l'état barbare; mais il ajoute qu'ils comprennent l'infériorité de cette condition, qu'ils en sentent la bassesse. Il se souvient qu'ils viennent à peine d'entrer dans l'âge du fer, et il ne lui plaît pas de les voir l'objet des jugements dédaigneux de nations « qui possèdent sur eux une avance de quatre mille ans » et de gens trop fiers de leur degré actuel de civilisation, trop oublieux « des com« mencements de leur propre race, de l'état du Breton avant les «missionnaires chrétiens de la sauvagerie calédonienne, de la con«<dition et du milieu enfin de l'homme primitif. »

Rien ne vaut sur un pareil sujet le témoignage d'hommes impartiaux qui ont vu de leurs propres yeux et entendu de leurs propres oreilles. Que ceux qui croient les nègres affligés d'une stupidité organique, d'une sorte d'incurable idiotisme, qui les déclarent incapables de tout travail régulier, si ce n'est sous le coup d'une contrainte, accompagnent par la pensée M. Gifford Palgrave dans sa visite aux noirs émancipés de Munnickendam, de la rivière Cottica et de Para, près de Paramaribo dans la Guyane hollandaise. Munnickendam est un village peuplé de 260 travailleurs, tous nègres créoles. Ces nègres possèdent en propriété personnelle 84 hectares de terre; ils produisent annuellement 750 boucauts de sucre, sans parler des rhums et des mélasses. La sucrerie se compose d'un vieil édifice à trois étages dans le style hollandais, et son outillage est resté tout primitif. Le jardin qui l'entoure est aussi dessiné à la mode hollandaise: il est tout rempli de platesbandes de fleurs; d'avenues de palmistes, d'aréquiers et de sagoutiers; pour arrière-plan des champs de cannes et de sombres forêts. Voilà le paysage vers lequel, par une magnifique soirée des tropiques, M. Palgrave se dirigeait, au mois d'août 1875, accompagné de M. Van Sypestein, gouverneur de la colonie. A peine arrivés, de magnitiques nègres, « dont les membres vigoureux et la puissante stature rappellent les statues des salles égyptiennes du Muséum britannique » et des négresses aux formes accusées, les entouraient et les conduisaient à des siéges d'honneur improvisés. Le tam-tam résonna bruyamment et des danses s'organisèrent. «Vous voyez dans ces travailleurs, dit M. de Sypestein au voyageur anglais, un bon échantillon de nos nègres créoles. Dans toute la colonie ils sont essentiellement les mêmes, assez amis, comme vous le voyez, du plaisir quand l'occasion leur

en est offerte, mais sobres, vigoureux, pleins de bonne volonté quand ils sont à la besogne (1). »

On ne compte point aux États-Unis moins de 5 à 5 millions 1/2 de nègres pur sang ou de métis, dont la guerre de sécession a fait tomber les fers, et que le quinzième amendement à la Constitution fédérale a élevés au rang de citoyens actifs. Eh bien, on nous montre dans les anciens États à esclaves de l'Union des noirs déjà riches et instruits, des noirs avocats ou prédicateurs; on nous introduit dans ces écoles d'anciens esclaves où le vieillard de soixante ans s'essaye à l'écriture, tandis qu'à ses côtés le gamin de dix ans épèle son A B C. Il y avait en 1865, dans un hôtel de Richmond, un garçon de salle nommé Elie Brown; étant encore esclave il apprenait à lire en cachette et sous la crainte perpétuelle du fouet suspendu sur ses épaules, et dès qu'il a été libre il s'est mis à l'écriture. On lui demandait un jour s'il ne désirait pas devenir électeur. Non pas encore,» répondit-il, « je ne sais pas encore assez de choses, nous verrons dans une vingtaine d'années (2). »

Nous craindrions naturellement de prêter à tous les anciens esclaves émancipés la sagesse politique d'Elie Brown, laquelle de ce côté de l'Atlantique pourrait lui être enviée par plus d'un blanc, et nous n'ignorons pas les railleries ou les clameurs que le rôle des affranchis dans les élections américaines a soulevées. Il y a cependant le témoignage d'un homme politique anglais qui ne semble donner raison ni aux unes ni aux autres. « Dans le cours de ces douze dernières années, » écrit sir George Campbell, que ses hautes fonctions dans l'Inde ont familiarisé avec d'autres races inférieures, «<les nègres ont largement participé à l'éducation politique, et si l'on tient compte des hauts et des bas qu'ils ont traversés pendant cette période, c'est merveille, selon moi, jusqu'à quel point cette éducation leur a profité, et jusqu'à quel point aussi ces gens, dont la condition était récemment si avilie, ont acquis des notions indépendantes, et loin de tomber dans l'anarchie, sont devenus des citoyens familiers avec les idées de propriété et d'ordre légal. Les serfs blancs de l'ancienne Europe ont mis des centaines d'années à s'élever au niveau que les anciens esclaves noirs ont atteint dans une douzaine.» A la vérité, les affranchis des États du Sud ne se sont pas encore familiarisés avec les choses du négoce, et sir George Campbell n'en a pas rencontré un qui se soit élevé dans le monde commercial au-dessus de la position d'un étalagiste dans les marchés. Il s'est également assuré qu'ils n'ont guère

(1) Dutch Guiana, chap. VII.

(2) Hepworth Dixon. New-America, II, chap. VII.

réussi dans les arts manuels d'une espèce supérieure, ni dans aucune besogne qui exige une exactitude ou un soin particuliers. Mais à cela, les négrophiles répondent que même dans les Etats du Nord, les noirs étaient l'objet d'une sorte d'ostracisme social qui leur interdissait tout succès dans le commerce, et que dans le Sud, leur émancipation date d'une époque encore trop récente pour qu'ils aient bien donné la mesure de ce qu'ils sont réellement capables de faire.

Il y a du vrai dans cette réflexion, et l'on serait en droit d'ajouter que bien des races, fort bien douées par ailleurs, ne montrent pas de grandes aptitudes mercantiles, et que dans le Sud même. les Américains de race blanche sont supplantés par les Allemands dans le commerce de détail. Quoi qu'il en soit, force est bien de convenir que pris dans leur ensemble les noirs ne constituent pas une race remarquable par son énergie native, une race bien propre à lutter contre un obstacle et à en triompher. Par contre ils possèdent une grande force physique et la nature les a rendus éminemment propres aux gros travaux. Il n'y a qu'une voix pour reconnaître que sur les chantiers de travaux publics et aux champs ils font d'admirables travailleurs, pour peu qu'ils soient bien surveillés. Bon nombre d'entre eux cultivent une terre qui leur appartient en propre, et il y en a plus encore à posséder, surtout dans le voisinage des villes, des maisonnettes et des jardinets. Quelques planteurs sont assez bien avisés pour favoriser cette tendance de leurs anciens esclaves, ils leur vendent de petits lots de terrain et leur laissent de grandes facilités pour en payer le prix. « Les noirs une fois engagés dans cette voie, » dit sir George Campbell, « il n'est pas difficile de conserver de bons rapports avec eux; ce sont des gens d'un bon naturel, faciles à conduire et toujours prêts à donner un bon coup de main, pour quelques jours du moins. Les planteurs, dans cette situation, sont sûrs de ne jamais manquer de maind'œuvre sur leurs propres terres, et ils sont à l'aise pour y entreprendre tels travaux et telles améliorations qu'ils désirent ».

HENRY TACHÉ.

BULLETIN

CONVENTION ET ARRANGEMENT RELATIFS A L'UNION MONÉTAIRE LATINE.

Le Président de la République française,

Sur la proposition du ministre des affaires étrangères, président du conseil, décrète :

Art. 1. Une convention monétaire et un arrangement relatif à l'exécution de l'article 8 de cette convention ayant été signés, le 5 novembre 1878, entre la France et la Belgique, la Grèce, l'Italie et la Suisse, et un acte additionnel audit arrangement ayant été signé, le 20 juin 1879, entre les mêmes États, ces actes, dont les ratifications ont été échangées à Paris, le 1er août 1879, recevront leur pleine et entière exécution.

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Le Président de la République française, Sa Majesté le roi des Belges, Sa Majesté le roi des Hellènes, Sa Majesté le roi d'Italie et la Confédération suisse,

Désirant maintenir l'union monétaire établie entre les cinq États et reconnaissant la nécessité d'apporter à la convention du 23 décembre 1865 les modifications réclamées par les circonstances, ont résolu de conclure à cet effet une nouvelle convention, et ont nommé pour leurs plénipotentiaires, savoir:

Le Président de la République française, M. Léon Say, ministre des finances; M. Charles Jagerschmidt, ministre plénipotentiaire; M. PaulAuguste-Gabriel Musnier de Pleignes, directeur du mouvement général des fonds au ministère des finances, et M. Jean-Louis-André Ruau, directeur de l'administration des monnaies et médailles ;

Sa Majesté le roi des Belges, M. Eudoxe Pirmez, membre de la Chambre des représentants; M. Auguste Garnier, conseiller de la légation de Belgique à Paris, et M. Adolphe Sainctelette, commissaire des monnaies;

S. M. le roi des Hellènes, M. Nicolas-P. Delyanni, chargé d'affaires de Grèce à Paris;

S. M. le roi d'Italie, M. le comte Charles Rusconi, référendaire au Conseil d'Etat; M. le commandeur César Baralis, directeur de la Monnaie de Milan, et M. Constantin Ressman, secrétaire de légation de 1r classe;

Le conseil fédéral de la Confédération suisse, M. Charles Feer-Herzog

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