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publiques ouvrir de toute part aux citoyens le champ des franchises individuelles. Don funeste de l'ancien régime, qu'elle a plus que toute autre chose contribué à détruire, la centralisation allait disparaître ou beaucoup s'amoindrir, croyions-nous, au lieu de se développer encore, comme sous chacun des gouvernements qui se sont succédé depuis 1789. C'était une erreur. La carrière favorite des convoitises, des complaisances, des faveurs, de l'arbitraire, qui par malheur est aussi celle des mécontentements et des révoltes, ne plaît pas moins, paraît-il, à la république qu'à la monarchie. Le premier de ces gouvernements a pourtant plus besoin que le second de rencontrer au sein des populations la dignité des caractères, l'habitude des affaires communes, les sentiments de responsabilité. On commence, avec grande raison, à louer la méthode expérimentale; eh bien, que l'on consulte le passé et le présent des nations centralisées et décentralisées, et que l'on décide entre elles. Dès 1788, Arthur Young remarquait l'absolue séparation, parmi nous, du pays et du gouvernement, en annonçant la révolution. Nul publiciste étranger de quelque renom n'a depuis manqué de condamner notre administration, et en France même, quel est celui de ses partisans qui se comparerait, après Montesquieu, à Royer-Collard, à Tocqueville, à Laboulaye? C'est comme une médaille qui n'aurait que des revers.

Ce sujet est trop important, même au point de vue financier, puisque le budget des divers ministères dépend de leurs attributions, pour qu'il ne me soit pas permis d'observer encore que nous entreprenons, pour la troisième ou quatrième fois, une œuvre impossible, en nous appliquant à associer la liberté politique à la centralisation administrative. Je le disais ailleurs, c'est folie que de prétendre posséder des institutions politiques libres quand on n'a pas les connaissances, la mesure, les mœurs de la liberté. Et comment un peuple acquerrait-il ces connaissances, cette mesure, ces mœurs, lorsqu'il n'est convié à la vie publique que par quelques votes isolés et les discussions parlementaires, qu'il est à même de suivre si rarement et dont il peut si rarement profiter? C'est pourquoi l'on a eu tant raison de nommer, avec Tocqueville, les franchises locales: l'école primaire de la liberté. Après nos défaites de 1870 et 1871, nous avons seulement aspiré, suivant nos constants usages, à accroître nos forces militaires et à multiplier les fonctions de l'Etat; après léna, Stein dotait la Prusse des larges indépendances municipales qu'elle possède encore, et pour lesquelles l'Allemagne entière lui rend hommage aujourd'hui des grandeurs auxquelles elle est parvenue. Si nous pensions surtout aux inévitables suggestions des démocraties, nous comprendrions com

bien il importe de répandre dans la population la retenue, l'union, le respect des minorités, par l'emploi journalier des communes franchises et l'incessant service des communs intérêts. Or, comment de tels sentiments naîtraient-ils sous l'impulsion de cette monstrueuse machine d'arbitraire et de sédition qu'on appelle la centralisation?

Que l'on étudie le budget des Etats-Unis, qui comptent maintenant quarante millions d'habitants, répandus sur un territoire dix fois plus vaste que la France, et l'on se convaincra facilement qu'il n'y aurait nul excès à proposer, chez nous, une économie budgétaire de 100 millions en dehors des dépenses militaires. Je ne proposerais pas, au reste, d'effectuer cette économie en une fois, d'un seul coup. M. Dufaure, lors de son premier ministère sous le maréchal de Mac-Mahon, avait indiqué une excellente voie à suivre, en demandant la suppression des tribunaux de première instance d'arrondissement les moins occupés, avant d'atteindre les autres. On pourrait agir de même pour les sous-préfectures, les recettes particulières, tous ces innombrables rouages administratifs, coûteux et funestes, qui n'ont plus la moindre raison d'être avec les présentes facilités de communication. Je citais à l'instant la république des Etats-Unis; je pourrais pareillement rappeler la monarchique Angleterre. Et ce ne sont pas seulement des traitements sans fin ni bénéfice qui figurent à notre budget, ce sont aussi des encouragements de toute nature, des subventions de toute sorte, des pensions de toute dénomination. Après avoir assisté les principaux théâtres, nous en sommes à pourvoir les moindres et jusqu'aux simples concerts! Grâce à l'argent des contribuables, la charité publique répartit entre toutes mains ses largesses. Des cours de flûte et de déclamation, de chant et de danse sont devenus des œuvres d'Etat, non moins que des concours de charrues ou des expositions d'animaux ! Comment aucun de nos ministres n'a-t-il ressenti la noble indignation de Pitt à la demande de pareilles faveurs ou de semblables pratiques? Il faut épargner cinq sous aux choses non nécessaires, disait Colbert; il y a longtemps qu'on ne le répète plus. Rien n'empêcherait du moins, de ne pas augmenter chaque année de telles dépenses.

Puisque je viens de prononcer le mot de pensions, je ne puis m'empêcher de remarquer combien elles se sont accrues et tendent encore à s'accroître. C'est comme un gouffre insondable que la complaisance et l'avidité élargissent sans cesse. Les pensions civiles et militaires, qui se montaient en effet à 65 millions et demi dans le budget de 1866, s'élevaient en 1878 à la somme de 108 millions et demi, et absorberont en 1880 une somme plus consi

dérable. Celles de l'ancien régime contre lesquelles on a tant récriminé et l'on a tant eu raison de récriminer, ne dépassaient pas 20 millions selon la Chambre des comptes, et 28 millions selon Necker. Le principe même des pensions aurait d'ailleurs grand peine à se justifier; car ce ne sont guère que des brevets d'imprévoyance et d'irresponsabilité décernés aux fonctionnaires, ainsi que des transformations en revenus viagers de sommes qui seraient pour partie devenues des capitaux.

Un projet de loi, tiré des données fournies par M. de Courcy et heureusement expérimentées par la Compagnie d'assurances générales et plusieurs autres sociétés industrielles, tente en ce moment, il est vrai, de détruire les principaux dangers des pensions. Mais ce serait une étrange illusion que de croire assuré chacun des avantages qu'on s'en promet. On avait également imaginé tout corriger en 1853, parce qu'on avait substitué le Trésor aux caisses particulières et besoigneuses qui jusqu'alors étaient chargées de servir les pensions. Moyennant un sacrifice de 29 millions de francs, quatre-vingt mille sept cent cinquante employés allaient, pensait-on, jouir sans difficulté du bénéfice de la retraite. La perte a été de 45 millions 300 mille francs, et M. Gouin, rapporteur au Sénat du projet présenté l'an dernier, déclarait qu'elle serait probablement bientôt de 75 millions. C'est que le nombre des employés retraitables s'est augmenté de trente-six mille et que le total des traitements est doublé. Qu'il en soit ainsi dans l'avenir, et ce qui se passe sous nos yeux n'est pas fait pour en dissuader, et que deviendront de nouveau les calculs auxquels on se livre? L'Etat n'est-il pas toujours un détestable metteur en œuvre des fonds qui lui sont confiés ? Et combien l'abaissement du taux de l'intérêt peut-il aussi démentir de prévisions! Il n'y a que deux ministères dont l'augmentation de dépenses, après 1871, fût à peu près inévitable: ceux de l'instruction publique et des travaux publics. Mais le bien même a ses excès, et il est douteux qu'on ait gardé à l'égard de ces deux ministères la plus juste mesure. La guerre si imprudemment commencée contre l'enseignement libre créera bientôt des exigences fort inattendues, et dès maintenant les premiers projets de M. de Freycinet, si vastes qu'ils semblassent, sont beaucoup dépassés. Pour ne pas entrer dans la vaste question de l'enseignement, je dirai seulement, par rapport aux travaux publics, que les sollicitations intéressées, la multiplicité des circonscriptions électorales, l'avidité des fonctions, l'habitude de l'intervention gouvernementale auraient dû rendre le gouvernement plus circonspect. Il serait difficile à tout économiste de ne pas faire en cela ses réserves; mais le bel exposé

des projets de M. de Freycinet a révélé, pour la première fois depuis nos défaites, une forte volonté au sein du gouvernement, une noble confiance dans le pays et l'avenir, un esprit vraiment supérieur appliqué aux intérêts de la France. Si M. de Freycinet mène à fin les entreprises qu'il a décidées, en faisant, ainsi qu'il l'a promis, une part considérable à l'industrie privée, il laissera un nom justement honoré parmi les grands serviteurs de notre pays.

Après Sébastopol, Sadowa et la guerre de sécession, c'est vers les chemins de fer que la Russie, l'Autriche et les États-Unis ont de préférence dirigé leur activité, et c'est de cet incomparable instrument de travail et de prospérité qu'ils ont obtenu de réparer si promptement leurs pertes. Nous avons eu raison de chercher à les imiter, sans prétendre, comme les Etats-Unis, construire 12 mille kilomètres de chemins de fer annuellement. Le divin messager de l'Olympe a justement indiqué aux peuples modernes ce qu'ils se doivent proposer, en enlevant, au profit des négociations commerciales auxquelles il présidait, son épée à Mars et son trident à Neptune. Nous ne pouvons consentir à descendre encore du rang industriel que nous occupons, quand nous ne sommes plus que la septième puissance sous le rapport des voies ferrées, eu égard à notre territoire et à notre population, que notre transit a diminué notablement, et que, parmi les marines marchandes, la nôtre ne tient plus que la sixième place. La seule grandeur qu'il nous soit raisonnable de poursuivre d'ici longtemps, nous ne saurions l'oublier, c'est la grandeur industrielle, et quel instrument compte autant de nos jours dans l'outillage productif des Etats que les voies perfectionnées de communication? Macaulay y voyait le plus sûr élément de civilisation après l'alphabet et l'imprimerie; Luther luimême n'a jamais reproché à Martin V d'avoir accordé des indulgences aux ouvriers qui construisirent le pont de Turin. Mais au seul point de vue de notre importance industrielle, il importe beaucoup aussi de ne pas mettre d'entrave, par l'accaparement d'un grand nombre de nos chemins de fer par l'Etat, à notre initiative, à nos entreprises particulières. On craint, touchant ces chemins, que la concurrence de nouvelles compagnies ne soit fâcheuse par suite des garanties d'intérêts consenties aux anciennes par le Trésor; mais toute concurrence aura le même effet à cet égard, et le cours des actions des diverses compagnies démontre que les premiers, les seconds et les troisièmes réseaux sont loin de se nuire, puisque ce cours s'élève régulièrement chaque année.

A la vérité, l'on n'est pas embarrassé pour se rassurer contre une

pareille éventualité et faire en ce sujet preuve de résolution, et l'on propose de racheter d'un coup tous les chemins de fer et d'en mettre l'exploitation en régie. Qu'importe que l'administration échoue en toute œuvre industrielle, et que notre dette dépasse déjà 26 milliards? Qu'importe le découragement qu'on porterait de la sorte dans toute la carrière du travail, et l'extension que prendraient encore les fonctions publiques et les convoitises particulières? On n'en court pas moins à la folie devant laquelle on a reculé en 1848. Une nouvelle et incomparable fortune nous surviendrait cependant, vers le milieu du siècle prochain, si nous attendions l'expiration régulière de nos contrats avec les compagnies existantes. Cinquante mille kilomètres de chemins de fer nous reviendraient alors en nous assurant sans nul dommage d'énormes revenus, moyennant quelques sages conventions avec des compagnies fermières.

Quant à nos voies navigables, si mal conçues ou si mal entretenues jusqu'à présent, l'intervention de l'Etat serait plus nécessaire que pour les chemins de fer. Mais, une fois construites ou mieux aménagées, il siérait également d'en remettre l'exploitation à l'industrie privée, toujours plus active, plus ingénieuse, plus économe qu'un corps de fonctionnaires que rien n'a préparé aux transactions commerciales et que rien n'y intéresse. Lorsque de bonnes voies navigables, au sujet desquelles il serait injuste de ne pas associer le nom de M. Krantz à celui de M. de Freycinet, sillonneront notre territoire, en même temps que nos chemins de fer se seront multipliés et que nos ports se seront agrandis et seront mieux outillés, il n'est pas douteux que les transports qui nous ont désertés pour l'Allemagne, la Belgique ou l'Italie, ne nous reviennent. Les avantages dont la nature nous a si libéralement dotés, et que signalaient justement Richelieu et Colbert, n'ont pas disparu. Mais il faut songer également que notre situation géographique et nos nouveaux travaux ne serviraient de rien sinos douanes s'opposaient encore à nos échanges et fermaient nos frontières.

M. de Freycinet, après avoir calculé que l'épargne de la France consacrée à l'extension de notre réseau fèrré atteint annuellement 400 à 450 millions, a réclamé cette somme pendant dix ans pour les différents travaux qu'il se propose d'accomplir. Bien que ces travaux ne suppriment pas ceux qu'ont à réaliser les compagnies existantes, il n'y a rien d'exagéré dans un tel prélèvement. Notre épargne, qui ne sera d'ailleurs pas seule sollicitée, y peut aisément pourvoir, et c'est pour assurer ces 400 ou 450 millions que M. Léon Say a émis le 3 0/0 amortissable. Ce fonds, mal lancé à l'origine, pour parler le langage de la Bourse, provient d'une très heu

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