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tants à peu près (1). Malgré Pline, qui sur ce point est d'accord avec Josèphe, M. Moreau de Jonnès (2) trouve ce chiffre trop élevé; il croit avec Volney que Pline et Josèphe ont tous les deux manifestement accru le nombre réel des habitants de l'Égypte en y joignant ceux des oasis et de quelques parties de la Nubie et de la Cyrénaïque.

Nous ne citons que pour mémoire les nombres de Goguet (3) et de Pauw car ils sont en contradiction avec toutes les évaluations. Ces auteurs ont porté la population de l'Égypte, l'un à 27 millions, l'autre à 3 millions seulement. Pour reconnaître combien ces termes sont éloignés de la vérité, il suffit de constater que le premier n'aurait laissé que 7 ares du domaine agricole, en terre cultivée et en pâturages, à chaque égyptien, ce qui aurait été manifestement insuffisant pour la subsistance. Le deuxième terme n'est pas moins contraire à toute vraisemblance, car il suppose que sur 5 personnes il y en avait 2 appartenant aux castes privilégiéeset 3 seulement à la masse du peuple. Les besoins de la société exigeaient évidemment que les classes inférieures fussent dans une proportion beaucoup plus grande; le calcul nous donne les rapports suivants caste sacerdotale... 1 individu sur 12; caste militaire 1 sur 3 1/2; prolétaires 6 sur 10 (4).

En adoptant le chiffre de 7 millions, qui est le plus vraisemblable, nous trouvons pour une surface totale de 3,500 lieues carrées moyennes une proportion de 2,000 personnes pour chacune.

Sans vouloir insister sur la division de la population égyptienne en castes, division bien connue, nous dirons, avec M. Moreau de Jonnès, que la caste sacerdotale pouvait compter (y compris les femmes et les enfants) 600,000 personnes au moins, soit 8 0/0 de la population totale; la caste militaire était formée de deux corps de troupes, l'un de 250,000 hommes, l'autre de 160,000. En comptant au minimum 5 personnes par famille, l'on arrive au chiffre de 2,250,000 (32 0/0). Enfin la classe la plus nombreuse, celle des prolétaires, comprenait 4,150,000 individus (60 0/0) (5).

(1) Statistique des peuples de l'antiquité, t. I, p. 27.

(2) Origine des lois, des arts et des sciences, 2o partie, t. I, p. 3.

(3) Jos., II, 16. — A l'époque arabe, si nous en croyons une dissertation de Jomard, s'appuyant sur Abou-l-Mahsen et Ibn-Kethyr, la population aurait été de 4,630,000. (Description de l'Egypte, t. IX, p. 175.)

(4) V. Moreau de Jonnès. Statistique des peuples de l'antiquité, t. I, p. 32. (5) Après avoir prétendu qu'il serait difficile de trouver pour l'ancienne population de l'Egypte beaucoup au delà de 5 millons 1/2 à 6 millions d'habitants, Jomard (Mémoire sur la population comparée de l'Egypte ancienne et mo

Le nombre des lieux habités était considérable: d'après Hérodote (1), on en comptait 20,000 sous les Amasis; plus tard, Diodore (2) signalait l'existence de 18,000 villes et villages considérables à une époque antérieure et celle de 30,000 villes sous Ptolémée Lagus et de son temps. Cette multiplicité n'a rien qui doive surprendre; comme on l'a judicieusement fait observer les inondations périodiques du Nil obligeant les populations à s'établir dans des lieux exhaussés artificiellement, les habitants se concentraient au lieu de se disséminer.

Théocrite a parlé de 33,333 villes (xvII, 82), mais nous croyons avec David Hume, MM. Moreau de Jonnès et Lumbroso, que ce chiffre ne saurait être admis. Nous pensons avec ce dernier auteur (3) que le poète nous fournit simplement un exemple de la manière que les anciens, amis des chiffres sacrés, employaient pour arrondir un nombre indéterminé et que 33,333 est précisément le chiffre rond de « plus de 30,000 villes. » Du reste, un poète qui chantait en Égypte la grandeur d'un héritier des Pharaons pouvait fort bien employer la triplicité qui dans la langue des hiéroglyphes était une expression figurative du pluriel (4).

II. — En Égypte la population était exposée à des causes qui tendaient à en restreindre le développement.

Il convient en effet de citer, outre l'obligation imposée à une partie de la nation de nourrir les descendants de l'autre, les disettes très-fréquentes (5) et qui survenaient toutes les fois qu'il se produisait une variation trop forte dans la crue des eaux du Nil, la polygamie des riches qui condamnait beaucoup de pauvres au Description de l'Egypte, t. IX, p. 161, 192) fournit les nombres sui

derne. vants :

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(3) Lumbroso. Economie politique des Egyptiens, Turin, 1870, p. 71. V. notre notice sur cet ouvrage dans le Journal des Economistes, t. XLVII (1877), p. 295.

(4) V. Th. Deveria. Revue archéologique, 1862, t. V1, p. 253 et suiv.

(5) V. Brugsch. Hist. d'Eg., p. 56; Appien. Bel. civ., 59, 61, 63, 74, 82; Strabon, XVII, 1.

célibat, qui donnait lieu à une caducité précoce et conduisait à avoir des eunuques pour garder le lieu où les femmes se retiraient (1). Mentionnons encore la prostitution qui était très pratiquée (2), le développement des vices les plus contraires à la nature et tellement énorme que Martial pouvait dire de l'Égypte : Nequitias tellus scit dare nulla magis (3). D'autre part les suicides étaient fréquents, d'autant plus que les noms de ceux qui mettaient fin à leurs jours étaient entourés d'une grande considération; ainsi le grand Sésostris fut, après son décès, célébré pour s'être volontairement donné la mort (4), et Hérodote nous apprend que lorsque la fille de Mycérinus se fut étranglée on lui éleva des statues et on fit brûler des parfums pour elle dans le jardin royal.

Ajoutons enfin que sous ce climat la mortalité des enfants était considérable et n'oublions pas de signaler le grand nombre des esclaves; la légende d'Aristée nous montre 100,000 juifs esclaves répandus dans toute l'Égypte au service de la population civile et militaire (5).

III. Telles étaient les causes qui tendaient à amener un ralentissement dans le mouvement de la population. Empressons-nous de reconnaître qu'elles étaient contre-balancés par des influences très favorables, au contraire, à l'accroissement de la population. Il y avait, pour ainsi dire, équilibre entre les causes de diminution et d'augmentation de la population; de là le chiffre à peu près stationnaire des habitants.

C'était d'abord la fécondité du sol, tant est fondée la loi proclamée par les économistes qui fait dépendre le nombre des individus de la fertilité de la terre ainsi que de l'accroissement des moyens de subsistance. Diodore prétend que le chiffre élevé de la population provenait de ce que chaque enfant jusqu'au sortir de l'enfance ne coûtait pas à sa famille plus de 20 drachmes d'argent.

(1) Il est singulier que dans un pays où l'adultère était réprimé (Diod., I, 78) la polygamie (strictement interdite aux prêtres, selon Diodore), ait été, non seulement pratiquée d'une façon très générale, mais même permise par la législa tion, sous la simple condition d'élever tous les enfants.

(2) Hérod., II, 121; Athénée, XIII, 7; Sextus Empiricus, Hypotyp., III, 24.Le concubinage était pratiqué à la cour des Pharaons (Hérod., II, 130).

(3) M. Robiou (Mém. sur l'économie politique, l'administration et la législation de l'Egypte au temps des Lagides, imp. Nat., 1876, p. 60) tend à croire que les actes hideux contre la nature ont été assez rares.

(4) Diod., I, 58.

(5) V. Athénée, 4, 11, 8; 5, 2, 11; Josèphe, Ant. jud., 12, 9, etc.

De plus, d'après Hérodote (1) et Strabon (2), le climat et le régime hygiénique des Égyptiens en faisaient un peuple très sain, et permettaient d'arriver à un âge avancé. Quant à la constitution physique elle exerçait une action non moins forte; Jomard nous apprend que les Égyptiens des deux sexes étaient nubiles de très bonne heure, que les femmes commençaient à l'âge de 12 ans à mettre des enfants au monde et que leur fécondité était extrême pendant les six premières années de leur mariage (3).

Les naissances multiples étaient très fréquentes; Columelle prétend que les femmes égyptiennes donnaient communément deux jumeaux; Strabon (4) nous parle de quatre enfants venant au monde à la fois; Aristote donne le chiffre de cinq (5); Strabon et Pline citent même des femmes mettant au monde jusqu'à sept enfants en même temps. Il y a là une évidente et manifeste exagération; néanmoins, suivant Jomard (6), en rapprochant ces récits de ce qui se voit de nos jours, on peut affirmer que de tout temps les femmes ont été plus fécondes en Égypte que partout ailleurs (7).

Ajoutons que non seulement la religion et l'Etat, au dire d'Hérodote et de Diodore de Sicile, considéraient une population nom. breuse comme un élément de prospérité, mais que la législation cherchait par tous les moyens possibles à restreindre les causes de mort. C'est ainsi que les attentats à la vie étaient très sévèrement réprimés; le parricide était puni de mort et le même châtiment atteignait tous les assassins, quelle qu'eût été la victime (8). Bien mieux, l'on considérait comme un complice celui qui n'empêchait pas de commettre un crime alors qu'il le pouvait; l'homme qui ne dénonçait pas un crime était puni de la bastonnade (9). La vie de l'esclave était protégée; il est singulier de voir à une époque où presque toutes les législations accordaient au maître un droit de vie et de mort, les lois égyptiennes interdire le meurtre de l'es

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filles étaient plus nombreuses que celles des garçons. Ajoutons que les naissan

ces illégitimes atteignaient un chiffre élevé.

(4) Strab. XV.

(5) Hist. anim., VII, 5.

(6) Loc. cit., p. 130.

(7) Toutefois, il est à noter que par cela même que les Egyptiennes étaient très fécondes elles cessaient d'enfanter de bonne heure.

(8) Diod., I, 97.

(9) V. Lettres de Champollion sur l'Egypte,, p. 82, 265.

clave et prescrire au maître qui avait de justes motifs de plaintes de livrer son esclave aux magistrats.

Si la puissance paternelle était très fortement organisée comme dans toutes les sociétés antiques (1), elle avait des limites et elle se distinguait par un caractère de modération assez rare à ce moment. La loi imposait aux parents des devoirs à l'égard de leurs enfants et reconnaissait des droits à ces derniers. Ainsi l'exposition des enfants, si usitée dans l'antiquité, n'était pas admise en Egypte; le meurtre de l'enfant était réprimé d'une manière singulière les parents coupables de ce crime devaient, durant trois jours et trois nuits, rester près du cadavre et tenir ce dernier embrassé sous la surveillance d'une garde publique (2).

La loi encourageait les mariages : le père devait doter sa fille et la femme n'était point achetée par le mari comme dans la plupart des législations orientales. De plus, nous trouvons en vigueur chez les Egyptiens une pratique curieuse: lorsqu'un mari décédait laissant une veuve sans enfants, en cas d'existence d'un frère, celui-ci devait suppléer à la stérilité du défunt et rendre un époux à la veuve (3). C'est la léviration que les Hébreux empruntèrent à l'Egypte et qui permettait de perpétuer le nom du défunt, l'enfant né de la seconde union étant considéré comme le descendant du défunt et devant en porter le nom (4).

Faisons remarquer que rien ne permet de croire que le divorce fût permis; les historiens ne signalent même aucun exemple de répudiation avant le règne des Ptolémées.

Après avoir mentionné, d'après Hérodote (5) et Diodore (6), les prescriptions hygiéniques et médicales au moyen desquelles on cherchait à restreindre la mortalité et qui, au dire de certains savants (7), allaient jusqu'à écarter les personnes atteintes de maladies dangereuses et contagieuses, nous dirons quelques mots sur la situation des étrangers.

Si l'émigration était interdite aux Egyptiens (8), en revanche

(1) V. Diod., I, 90.

(2) Diod., I, 80.

(3) V. 3 Reg., IX, V, 6.

(4) V. Deuteronome, XXV et Joseph Lefort: Histoire de la population. Les Hébreux (Journal des Economistes, 1871, t. XXI, p. 84).

(5) Hérod., 2, 37, 84.

(6) Diod., 1, 72, 82.

(7) V. Brugsch. Lettre à M. de Rougé, p. 43.

(8) Ch. Hérod., 2, 30; Egger, Etude hist. sur les traités publics, p. 242. Selon M. Lumbroso, citant sur ce point Strabon, sous les Lagides cette tyrannie se

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