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heure assez de céréales pour être en mesure, leurs propres besoins satisfaits, de couvrir à eux seuls tout le déficit alimentaire de la Grande-Bretagne et la superficie qu'on y cultive en froment est à peu près décuple de celle de ce dernier pays.

Le grand abaissement des tarifs de chemins de fer pour le transport des produits agricoles des Etats de l'ouest aux ports d'embarquement et la faiblesse des frets de ces ports en Angleterre a, d'ailleurs, presque annihilé les distances, et arrivés sur les marchés anglais ces produits y sont devenus les régulateurs du prix. Ils les ont rabaissés et la question maintenant est de savoir si cette baisse doit revêtir un caractère permanent et tel que le travail du farmer ne pourra plus être rémunérateur en Angleterre, si ce n'est sur les sols les meilleurs et les plus fertiles. Une pareille conclusion paraîtrait à M. Shaw-Lefèvre très prématurée. La concurrence américaine, dit-il, ne s'est encore fait sentir en Angleterre qu'à la suite d'une série de mauvaises récoltes dans ce pays; il reste à juger de son effet dans le cas où ces récoltes seraient moyennes ou riches, et l'on ne sait rien non plus des suites d'une récolte médiocre aux Etats-Unis mêmes. En Angleterre, un boisseau de moins par acre représente une diminution totale d'environ 500,000 quarters; aux Etats-Unis elle équivaudrait à une perte de 3,500,000 quarters, soit au tiers de leur capacité d'exportation; une ou plusieurs mauvaises récoltes sont également possibles de l'autre côté de l'Atlantique; c'est ce qu'on a vu en 1859, puis en 1865 et en 1866, à diverses époques, l'exportation américaine devint insignifiante; et il est très-possible, pour ne pas dire très probable, que cette éventualité se réalisant de nouveau et coïncidant avec une bonne récolte en Angleterre, les prix se relèveraient fortement et assureraient de nouveau aux fermiers de forts beaux bénéfices.

Quand on raisonne sur l'avenir de la production agricole aux Etats-Unis, partant sur l'avenir de leur exportation elle-même, il ya, d'ailleurs, divers éléments dont il importe de tenir compte. La population y croît d'une façon très rapide; des Etats qui jadis exportaient beaucoup de grains suffisent à peine aujourd'hui à leur consommation intérieure; d'autres sont obligés d'importer des blés et chaque année le centre de la culture du froment se déplace davantage vers l'ouest. Avec la reprise générale des affaires, les tarifs de transport des chemins de fer de l'ouest se relèveront probablement, de même que les frets maritimes, et ces causes, concurremment avec quelques autres tendront, dans l'avenir, à augmenter les prix du blé et des autres produits agricoles. Aussi, conclut M. Shaw-Lefèvre, « s'il me fallait risquer une prédiction

«< sur un sujet aussi obscur et aussi difficile, j'inclinerais à croire « que les prix du froment sont tombés, l'an dernier, à leur taux << minimum et qu'avec la renaissance du commerce aux Etats-Unis, a leur accroissement de population et le nôtre, et la tendance chez « nous à restreindre la production du froment, les prix de cette « céréale se rehausseront. Viennent quelques belles récoltes, ou « du moins quelques récoltes moyennes, et les fermiers pourront « bien se trouver dans cette situation qu'il suffira d'une diminu<tion comparativement faible des redevances qu'ils payent et des << salaires pour compenser la différence entre le présent et le << passé. >

La concurrence du Far west n'a point éprouvé que le RoyaumeUni seul, elle s'est fait sentir beaucoup plus près, les Etats de la nouvelle Angleterre et quelques autres de la zone de l'Atlantique en ont beaucoup souffert en ces dernières années. La valeur de la terre, dans ces Etats éloignés des plus grands centres populeux, a beaucoup diminué, et beaucoup de farmers du New-Hampshire ou du Maine, du Connecticut, ont émigré pour aller s'installer sur les nouveaux terrains à blé du Far west. Leur place a été prise partie par des Irlandais, partie par des Franco-Canadiens, qui se contentent de pratiquer l'agriculture sur une petite échelle et qui prodiguent au sol ces soins minutieux que leurs prédécesseurs dédaignaient assez volontiers de lui donner. En même temps, un grand changement s'est opéré dans l'industrie manufacturière de la Nouvelle-Angleterre. Il y a peu d'années encore que leurs ouvriers et leurs ouvrières étaient du pays même; maintenant ces ouvriers sont presque tous des Irlandais ou des Français et constituent une vraie classe manufacturière. Aussi bien la baisse dans la valeur du sol ne s'est-elle point étendue aux autres sortes de propriété ; le bas coût de la vie a été pour les classes ouvrières un grand bienfait, et jamais, en bloc, la richesse de ces Etats n'a été plus grande qu'aujourd'hui.

Quand on éprouvait les effets de la grande production des terres à blé du Far west en Amérique même, il fallait bien s'attendre à en voir quelques-uns affecter l'Angleterre. Bien que dans les vingt années antérieures à 1873 la situation de l'agriculture y fût assez satisfaisante, elle n'était certainement pas progressive. La culture du froment avait diminué pour faire place à l'élève du bétail; le pays était, d'année en année, plus dépendant de l'étranger pour sa nourriture et le nombre des agriculteurs était demeuré stationnaire, tandis que dans les autres industries il s'accroissait avec la population elle-même. En 1832, les 28 centièmes des habitants de l'Angleterre proprement dite et du pays de Galles se livraient à des

occupations agricoles ; il n'y en a plus à cette heure que les 10 centièmes et quelque place que l'intérêt agricole tienne encore dans le pays, son importance par rapport à l'intérêt manufacturier ou à l'intérêt commercial s'est grandement modifiée. Il n'est pas impossible que l'énorme développement de la production américaine, si rien ne vient y faire échec, diminue encore cette importance; mais M.Shaw-Lefèvre ne s'en effrayerait pas; et en présence de cet essor général de la fortune publique qui a permis au paupérisme de diminuer, malgré cinq ans de souffrances industrielles, et d'alimenter une population qui croît d'environ 3,000,000 tous les dix ans, sans accroissement territorial et même avec une production alimentaire en déclin, il se sent tout à fait rassuré; il a foi dans la bonté du système économique de son pays envisagé dans son ensemble.

M. Shaw-Lefèvre considère donc la crise industrielle et la crise agricole comme assez étroitement liées l'une à l'autre et les rattache dans leur origine essentielle «à des causes qui ont agi sur une aire vaste et durant un long temps, et qui indiquent la marche de ce grand flot de population et de culture que l'on voit s'avancer vers les grandes plaines de l'Amérique.» Il lui paraît certain, d'ailleurs, que la France exceptée, de tous les pays, c'est l'Angleterre qui a le moins souffert de cette perturbation économique, dont la maligne influence s'est, au contraire, donné une pleine carrière sur l'autre bord de l'Atlantique. On peut en juger par ce seul fait que les importations de marchandises anglaises aux Etats-Unis, qui eurent une valeur de 36,000,000 st. (900,000,000 francs) pendant la période triennale 1870-1872, descendirent à 16,000,000 st. (400,000,000 francs) pour les trois années suivantes. Mais de toutes parts, des symptômes d'amélioration se manifestent aux Etats-Unis et l'énorme essor de l'agriculture y produit déjà son effet habituel, celui de raviver la demande industrielle, demande que bientôt ses propres manufactures seront incapables de satisfaire. Il est impossible que les Etats-Unis continuent d'approvisionner le monde de grains sans rien lui acheter à leur tour, et d'autre part, l'expérience a fait voir qu'en dépit de leurs hauts tarifs douaniers et de leurs droits protecteurs, un vaste commerce d'exportation peut s'établir avec eux. Déjà une commande de 20,000 tonnes de rails est arrivée de New-York à Sheffield, bien que les droits que ces 20,000 tonnes auront à supporter, une fois rendues à destination, doivent dépasser le coût de leur fabrication à Sheffield, et les plus récents états de la douane attestent un accroissement dans l'exportation de tous les articles anglais pour l'Amérique.

Les Etats-Unis, qui ont été la grande cause originelle du mal, paraissent ainsi destinés à devenir le principal agent de sa guérison. Il va sans dire que M. Shaw-Lefèvre rejette bien loin l'idée de renverser le système commercial inauguré par Robert Peel, en 1846, et de revenir, de près ou de loin, franchement ou hypocritement, aux détestables pratiques du protectionnisme. Des enquêtes dirigées en ce dernier sens lui paraîtraient aussi nuisibles qu'inutiles; par contre le moment lui paraît venu et bien venu « de rechercher si les conditions faites à l'agriculteur anglais sont faites pour encourager et développer à son maximum l'emploi du capital et du travail à la culture du sol, et si un système de tenure, dont l'objet unique paraît être de séparer la propriété du sol de son occupation, comme d'empêcher les améliorations que le tenancier pourrait être tenté de faire de ses propres deniers et de concentrer le sol dans des mains fréquemment incapables de rien dépenser pour sa bonification, si ce système est le plus favorable à l'essor de l'industrie agricole qui se puisse imaginer. »

Cette enquête, on le sait, est officiellement ouverte, ou pour parler plus correctement une Commission royale a été constituée pour la recherche des causes qui ont placé l'agriculture anglaise dans la pénible situation d'aujourd'hui. Mais, il pourrait bien advenir que cette Commission, si elle ne se sentait surveillée et quelque peu dirigée par l'opinion publique, s'endormit dans ses méditations ou passât à côté des vraies causes du mal sans les voir. Personne ne sera donc tenté, de ce côté du détroit du moins, de taxer M. Shaw-Lefèvre d'avoir voulu, pour son compte, jeter quelque lumière sur un sujet dont l'intérêt est évident et dont l'importance ne se renferme pas dans les limites de la seule Grande-Bretagne. De pareilles investigations, entreprises par des hommes aussi éclairés et aussi compétents qu'il l'est lui-même ne sont pas toujours, ainsi qu'il en fait la remarque, des résultats immédiats; elles n'affectent pas d'elles-mêmes le cours des prix, mais elles peuvent préparer les esprits à d'heureux changements dans l'avenir, et c'en est assez pour qu'elles soient les bienvenues non seulement chez les personnes que ces changements affectent le plus directement, mais encore chez tous ceux que les questions économiques intéressent ou préoccupent.

Nous n'ajouterons rien à cette analyse fidèle, quoique un peu sommaire de cette substantielle étude, et nous emprunterons seulement pour la clore quelques chiffres à l'appendice qui termine le texte original, et présente sous forme de tableau les vicissitudes de la production agricole en Angleterre, année par année, à partir de 1849 :

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On voit par là que la diminution moyenne de la valeur de la récolte par acre est de 1 liv. st. et 9 sh., soit 36 francs, si l'on compare la dernière période à la première. Mais cet écart devient de 6 liv. 4 shillings, soit de 157 fr. 50 c., si la comparaison se fait entre l'année la plus favorisée de toute la période 1849-1878, qui est 1854 et l'année la moins favorisée qui est 1875 (15 liv. 8 sh. et. 6 liv. 2 sh.). Il est vrai qu'en 1852 ce bas taux s'était déjà présenté (6 liv. 4 sh. 10 den. et que le taux de 1878 l'emporte sur celui de 1850.

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Les octrois et leur rempla

La circulation internationale des mon

naies. L'esclavage en Afrique. Les traités de commerce et le tarif des douanes. Les vœux de la section d'économie politique. Les excursions; l'accueil fait au Congrès.

Reprenant après le Congrès de Paris, motivé par l'Exposition universelle, le cours de ses réunions sur les différents points de notre territoire, l'Association française pour l'avancement des sciences a tenu cette année à Montpellier, du 28 août au 4 sep. tembre, sa huitième session. Cette ville se trouvait naturellement désignée par son importance comme centre scientifique, pour être le siège d'un congrès, mais nous devons dire que ce qui en avait déterminé le choix de préférence à ses concurrentes, c'était l'esprit d'initiative dont avaient fait preuve ses habitants. Ils avaient de leur propre mouvement souscrit entre eux une somme de 20,000 francs pour subvenir aux dépenses qu'entraînerait la venue de l'Association, et n'avaient adressé leur invitation que la somme réalisée.

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