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maison de commerce: si elle est prospère, la différence s'accusera dans ce même sens. M. Rozy dit à ce propos qu'il voudrait savoir quels sont les objets pour lesquels les protectionnistes regrettent de voir la France s'approvisionner à l'étranger, en être tributaire, comme ils disent. Est-ce pour les objets de consommation? On obéit à une nécessité pressante, et doit-on trouver malheureux qu'on importe du blé quand nous en manquons? Est-ce pour les matières premières? S'il en entre, c'est qu'on travaille en France, et il ne faut pas regretter d'en avoir les moyens. Et puis, somme toute, si l'on achète, c'est qu'on peut payer, c'est qu'on s'est enrichi, c'est qu'on a travaillé. Il ne peut rien y avoir là d'inquiétant, car l'achat est la constatation d'une richesse acquise; en achetant, on échange, et on ne s'appauvrira pas plus en achetant à l'étranger qu'en achetant une maison ou un champ dans son pays.

Au début de la séance du 1er septembre, M. le président donne lecture d'un travail adressé par M. Cacheux, ingénieur, sur les habitations ouvrières en 1879. Après avoir indiqué les types de construction qui lui semblent les meilleurs, il conclut à ce que le gouvernement, suivant l'exemple donné par d'autres pays, avance aux sociétés qui se chargeraient de construire des habitations de ce genre une somme assez forte, remboursable en trente ans, et à ce que d'autre part il se forme des sociétés soit pour construire d'abord et louer ensuite, soit au contraire pour bâtir au gré de l'ouvrier en lui permettant de se libérer par annuités. M. Cacheux joignait à son envoi le projet de statuts d'une société de ce genre qui doit se fonder prochainement. M. Passy rappelle à ce sujet qu'un concours a été ouvert il y a deux ans à Genève et qu'un volume a été publié, indiquant les meilleurs procédés à employer. M. Rozy fait remarquer qu'au congrès de Clermont la section, à la suite d'une communication de M. Lefort, en était arrivée à cette conclusion, qu'il valait mieux laisser l'ouvrier libre de choisir sa demeure que de le parquer dans certains locaux ou certains quartiers. Mais tout en laissant l'ouvrier libre de choisir, on peut toujours lui of frir des habitations saines, commodes et appropriées à ses besoins.

Une autre note adressée par M. Valat, ancien élève de l'École polytechnique, ancien recteur, et relative à la création d'une monnaie spécialement internationale, amène une discussion fort intéressante. M. Bouvet y rappelle les motifs qui ont fait échouer en 1867 l'adoption d'une monnaie internationale; aucun État n'a voulu modifier la valeur de ses pièces pour accepter un système qui n'était pas supérieur au sien et était basé sur un rapport arbitraire et même fictif entre l'or et l'argent. Actuellement il y aurait lieu de s'appuyer sur un autre principe et le terrain se trouve en quelque sorte dé

blayé de ce côté. Le système métrique, adopté dans un grand nombre d'États, est reconnu légalement en Angleterre et aux Etats-Unis. Il faut profiter de ce fait pour mentionner sur les pièces de monnaie leur poids en grammes et centigrammes. Pourvu que toutes fussent au même titre peu importerait leur dénomination locale; on n'aurait qu'à réunir un certain poids pour effectuer les paiements et les pièces circuleraient ainsi dans le monde entier. L'inscription du poids dispenserait de faire la pesée. Il suffirait donc d'inscrire au revers des pièces leurs poids d'une manière apparente; quant au titre, il a été constaté que le meilleur alliage était à 11/12 de fin, mais on a employé presque universellement celui de 9/10 et les Anglais n'ont pas fait d'objection contre l'adoption définitive de ce titre.

Si la France prenait l'initiative de cette mesure, son exemple serait rapidement suivi par les quatre autres nations; enfin le système proposé serait le meilleur moyen de préparer les populations à des améliorations ultérieures.

Après quelques observations de MM. Yves Guyot et Rozy, M. Fréd. Passy fait remarquer que M. Bouvet n'a pas demandé la création d'une monnaie nouvelle, mais seulement la constatation de ce qui est. Il n'y a pas de la sorte de superposition de deux systèmes monétaires, mais une facilité nouvelle pour les transactions avec les pays agissant de même; on aurait ainsi une monnaie de compte qui en peu de temps obtiendrait un cours universel. Les autres progrès suivraient d'eux-mêmes. M. Bouvet ne demande même pas l'établissement d'un étalon unique, le choix d'un métal unique. Ce qui est seulement à désirer, c'est que l'une des monnaies-métal seule soit supposée stipulée dans le silence des contractants, et que l'autre ou les autres ne servent que d'appoint au cours du jour. La proposition de M. Bouvet, conforme à celle de M. Joseph Garnier au Sénat, aurait aussi ce grand avantage de faire l'éducation du public et de lui rappeler que la monnaie est une marchandise et non un signe fiduciaire que l'Etat peut modifier à son gré.

La séance a été terminée par une communication de M. Kownacki sur la question des maîtres d'études, qui a donné lieu à quelques observations de MM. Grasset, Rozy, Passy et Muller.

M. Paul Soleillet, explorateur du continent africain, s'est fait écouter avec le plus vif intérêt à la séance du 3 septembre en parlant de l'esclavage dans l'Afrique occidentale. La suppression de la traite, dit-il, qui a été un bienfait pour la race blanche, n'en a pas été un pour les noirs, au contraire. En effet, de tout temps les tribus africaines ont été en guerre pour se procurer des captifs. Autrefois, les adultes étaient tués et mangés; lorsque les Euro

péens ont fait la traite, on les leur a vendus. Depuis l'abolition de la traite on les tue, mais sans les manger. On ne garde que ceux qui ont douze ans au plus parce qu'on peut les dresser, mais ils tombent dans un état complet d'anéantissement intellectuel. M. Soleillet a vu enlever à une mère l'enfant qu'elle allaitait et le vendre sans que cette mère ait pleuré ! Dans le Soudan, malheur à l'homme libre, à moins qu'il ne soit puissant. Sa préoccupation est de se mettre à la suite d'un maître et de se faire son captif, et il va jusqu'à séduire une captive pour que du moins ses enfants ne subissent pas le malheur de la liberté. L'orateur expose les différentes conditions des captifs : captifs de case, captifs domestiques et captifs-monnaie; puis, cherchant les améliorations à apporter à un pareil état, il repousse la traite et l'engagement libre qui n'est qu'une traite déguisée, mais voudrait qu'on accordât à une société ni religieuse ni commerciale, mais philanthropique, un droit de quasi-paternité sur cette race faible et déshéritée; qu'alors elle se chargeât de racheter les esclaves qu'on ne tue que pour ne pas s'en embarrasser, et se présentât comme le patron des hommes libres cherchant un appui; et en second lieu qu'on s'habituât à prendre pour domestiques des noirs élevés dans ce but. Cette situation rentre absolument dans les instincts et le caractère du nègre. Ce serait un moyen de relever cette race et de la civiliser. D'un autre côté, le développement des relations commerciales contribuerait forcément à son éducation; mais pour cela il faut autant que possible respecter la manière d'agir des noirs, et ne pas vouloir leur imposer brusquement des habitudes nouvelles. M. Renaud dit qu'il résulte de la communication de M. Soleillet que dans un but philanthropique on en est arrivé à remplacer la vente par le massacre et qu'il faut donc se garder de traiter ces sujets à la légère, sans quoi on s'exposerait à de cruels mécomptes. Il ne faut pas non plus vouloir lutter contre la loi climatérique. On ne peut opé rer par voie d'extermination des peuplades indigènes : il faut au contraire acquérir une action sur elles et les civiliser dans la mesure du possible. M. E. Trélat appuie vivement la proposition de M. Soleillet de faire en Europe des domestiques de ceux qui ne peuvent rester libres en Afrique. Enfin M. Soleillet, répondant à une question de M. Passy, lui dit qu'avant la traite on faisait déjà des captifs et que ces chasses à l'homme n'ont pas été imaginées en vue de la vente aux Européens. Il pense qu'en intervenant intel• ligemment et activement on arrivera bien plus rapidement à une amélioration que si on laissait faire et si on s'en remettait à l'influence seule des relations futures.

M. Georges Renaud appelle l'attention de la section sur la question des traités de commerce. La lutte entre protectionnistes et libreéchangistes s'est engagée sur le point de savoir si, le nouveau tarif général une fois voté, on devra ou non renoncer au régime des tarifs conventionnels. Le gouvernement s'est prononcé pour le maintien, et il faut le soutenir dans cette lutte. M. Renaud indique les avantages de ce régime qui assure au commerce international une période de stabilité. On a essayé de créer un antagonisme entre l'industrie et le commerce, mais cela ne soutient pas la réflexion, le commerce ne faisant que transporter et distribuer les produits fabriqués. Plus le commerce est prospère, plus il demande d'aliments à l'industrie. Il faut donc au minimum maintenir l'état de choses existant, et les agriculteurs devraient le demander aussi, car les aggravations de taxes réagissent également sur eux. M. Wartelle, industriel à Lille, fait remarquer que c'est surtout dans la région du nord que se produit la résistance aux idées libreéchangistes, parce qu'on y a peur de crises chaque fois qu'un traité doit se conclure ou se renouveler. Ce n'est ni logique, dit-il, ni exact au point de vue économique. Il faudrait seulement ménager les intérêts existants. Toute industrie amortissant son capital en quinze ans environ, il faudrait lui laisser le temps nécessaire en diminuant, par exemple, les droits d'un vingtième par an pendant vingt ans. M. Yves Guyot montre que si les protectionnistes se remuent plus que les libre-échangistes, c'est que comme producteurs ils sont directement et personnellement intéressés, tandis que ceux qui ont intérêt au libre-échange sont les consommateurs, c'est-à-dire tout le monde et personne en particulier. Il explique ensuite que les gros industriels ont bien plus d'intérêt que les petits à être protectionnistes, parce que, en cas d'élévation des prix, les petits succomberaient en face de la diminution de la consommation, tandis que les grandes maisons triompheraient de la ruine des autres. Quant aux agriculteurs, ils se mettraient tout le monde. à dos s'ils voulaient faire payer le pain plus cher. L'orateur insiste ensuite sur le phénomène de la diminution constante du prix du blé en ayant égard à l'avilissement de l'argent et sur la nécessité d'avoir des tarifs peu élevés pour le transport de la houille et la franchise pour son entrée. Le droit de 1 fr. 20 existant actuellement a été abrogé en fait, les compagnies ayant abaissé leurs tarifs de cette somme. En écoutant les protectionnistes on n'arriverait qu'à créer une cherté factice en frappant toutes les industries et à entraver la fabrication en imposant les matières premières. L'intérêt national est au contraire qu'on abaisse les tarifs de douane pour faciliter le travail.

Les questions d'enseignement sont revenues à l'ordre du jour de la dernière séance (4 septembre). M. Valat avait envoyé une note sur l'enseignement de la géométrie dont il a été donné lecture, puis M. le Dr Dally a traité du mobilier scolaire et des attitudes vicieuses, et M. le Dr Sicard de l'Éducation physique et morale de la première enfance. La section a passé ensuite à l'examen des vœux qui lui avaient été proposés. Comme les années précédentes, elle a demandé avec persévérance qu'une section spéciale de pédagogie fût constituée. Puis M. Glaize ayant fait observer que les sciences morales et politiques n'étaient représentées que par une seule section et qu'à sa connaissance des travaux juridiques n'avaient pas été produits parce qu'aucune section ne paraissait appelée à les examiner, elle a demandé également la création d'une section de droit, législation et jurisprudence. La veille un vœu de M. Bouvet, tendant à ce que les pièces de monnaies à frapper portassent à l'avenir l'indication de leur poids et de leur titre, avait été adopté à l'unanimité. A l'unanimité aussi la section vote un vœu déposé d'accord par MM. Renaud et Wartelle ainsi conçu: «La section émet le vœu que les traités de commerce actuellement existants soient renouvelés pour la plus longue durée possible, avec atiénuation du tarif conventionnel dans la mesure où le gouvernement pourrait la faire accepter, et comme moyen de réaliser ces atténuations et d'arriver le plus promptement possible à la liberté complète des échanges qui est le but à atteindre, demande que les droits protecteurs actuellement existants soient réduits d'année en année, de façon à disparaître complètement dans un laps de temps déterminé, qui ne devrait pas dépasser vingt ans, période la plus longue qui puisse être réclamée pour l'amortissement des capitaux et du matériel. » Aux termes du règlement les vœux des sections doivent, avant d'être proposés à l'assemblée générale, être soumis au conseil d'administration. Nous devons constater qu'il s'est montré peu bienveillant pour notre section. La lecture du vœu relatif aux traités de commerce a été interrompue à plusieurs reprises par des exclamations et il a été rejeté parce que son objet était du ressort du Parlement! Quant au vœu relatif à la constatation du poids et du titre sur les pièces de monnaie, il n'a été guère mieux accueilli, et un professeur à l'Université catholique de Parisa pu, sans être repris par le président, traiter de puérilité un vœu émis à l'unanimité par une section, tandis qu'un professeur de mathématiques considérait la chose comme superflue parce qu'il l'enseignait en cinquième. A une faible majorité le vœu n'a pas été admis.

Nous devons ajouter que ce même conseil venait cinq minutes

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