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surrections et de la résistance personnelle de chacun d'eux.

Ce que Ney avait vu de cette guerre lui en avait fait concevoir un funeste augure; il s'en expliqua assez ouvertement devant Bonaparte. Voici le passage d'une lettre écrite à cette époque, de Madrid, par un officier-général attaché au maréchal, et témoin de cet entretien.

Après la revue, l'Empereur rentra; il avait reçu de bonnes nouvelles des autres corps; il nous dit : « Cela marche. La Ro« mana n'en a plus pour quinze jours; les

Anglais sont culbutés : ils ne s'aventure« ront pas davantage. D'ici à trois mois, « tout sera fini. »

Nous gardions le silence; le duc d'Elchingen fronça le sourcil , et dit en secouant la tête : «Sire, il y a long - tems « que cela dure, et je ne vois pas comme « vous que nos affaires avancent. Ces gens-là « s'entêtent; les femmes et les enfans s'en « mêlent ; ils nous tuent tous nos hommes « en détail. Cette guerre tourne mal. On « les met en pièces aujourd'hui , demain á il en revient le double. Ce n'est pas une á armée que nous avons à combattre, c'est « le peuple entier. Je n'y vois pas de fin."

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L'Empereur le regardait fixement. Quand il eut fini de parler, il se tourna de notre côté, sans lui répondre directement, et nous dit : « C'est une Vendée. J'ai bien « soumis la Vendée. Les Calabres étaient bien u aussi insurgées: Par-tout où il y a des mon« tagnes, il y a des insurgés. Le royaume « de Naples est soumis aujourd'hui. Ce n'est pas

le tout de bien conduire une armée, « il faut voir l'ensemble. Le système con« tinental n'est plus le même que sous Fré« déric : les grandes puissances doivent « absorber les petites.

« Dans óe pays-ci, les prêtres ont de l'in« fluence, et c'est ce qui exaspére ces gens« là ; mais les Romains les ont conquis , « les Maures les ont conquis ; ils valent « moins qu'ils ne valaient. J'asseoirai le « gouvernement, j'intéresserai les grands,

et je ferai mitrailler le peuple. Eh! dame! u si Jules-César s'était rebuté, il n'aurait « pas conquis les Gaules. Que veulent-ils? « le prince des Asturies ? La moitié de la « nation le rejetait. D'ailleurs, il est mort • pour eux. Ils n'ont plus de dynastie à « m'opposer; on dit que la population est He contre nous : c'est une solitude que cette

Espagne, il n'y a pas cinq hommes par « lieue carrée; d'ailleurs; s'il est question

« de la multitude , moi, j'amenerai l'Eu« rope entière chez eux ; on ne sait pas a ce que c'est qu'une grande puissance. Alors la conversation changea d'objet; un quart d'heure après il parlait aussi familièr ment au maréchal que si celui-ci n'eût rien dit qui lui eût déplu. »

Quelle que fût l'opinion de Ney sur l'issue de cette guerre, il ne négligea rien de ce qui dépendait de lui pour la faire réussir. Les Anglais avaient passé le Duero, afin de s'unir au marquis de la Romana pour attaquer le maréchal Soult. Ney , à peine arrivé à Madrid , se porta sur Benavente, dans l'intention de couper la retraite aux Anglais ; mais, à force de sacrifices et de marches accélérées, le général Moore, qui les commandait, parvint à gagner les gorges de la Galiee. La Romana ayant été battu, se jeta avec les débris de son armée dans les montagnes de Puebla de Sanabria. Le maréchal Ney, qui avee son armée avait parcouru depuis le 13 novembre jusqu'au 6 janvier 500 lieues de poste, resta à Astorga pour organiser la Galice et en garder les défilés , tandis que Soult, poursuivant les Anglais en Portugal , les poussa jusque dans leurs vaisseaux.

C'est alors que le maréchal Ney rencontra

des difficultés d'un nouveau genre , et contre lesquelles son expérience , sa bravoure et les talens militaires dont il avait donné des preuves dans les campagnes du Nord, ne lui furent d'aucune utilité.

La guerre avait visiblement changé de nature dans la Péninsule. Les armées espagnoles étaient détruites; il n'en restait plus que des débris errans , qui se maintenaient dans les montagnes, se séparaient ch quadrilles et en détachemens, occupaient tous les défilés, toutes les hauteurs, et descendaient dans les plaines pour suivre et harceler les armées françaises dans leurs marches, surprendre leurs postes pendant la nuit, enlever leurs convois et massacrer les soldats que

la fatigue éloignait de la colonne. Quelquefois ces bandes se grossissaient tout-à-coup de la population entière d'une contrée pour attaquer un point qu'abandonnait le gros de l'armée ; et quand l'armée retournait sur ses pas pour combattre les insurgés , elle ne trouvait qu'une apparence de paix et de tranquillité qui ne laissait aucun objet à ses vengeances , tandis que

le

pays qu'elle quittait était déjà en armes et réorganisé au nom de Ferdinand VII.

Dans un tel état de choses, on conçoit combien il était difficile aux Français de pourvoir à leur subsistance, de faire des fourrages, de maintenir la correspondance entre les divers corps de l'armée; en un mot, d'exister au milieu d'un peuple ennemi poussé au dernier degré d'irritation, et qui mettait dans sa haine toute l'effervescence méridionale.

Le maréchal Ney fit de vains efforts pour s'établir dans la Galice; il n'y maintint une tranquillité apparente que sur les points mêmes qu’occupait son armée; les mesures violentes qu'il employa , au lieu de terrifier les habitans, les poussèrent aux vengeances les plus outrées : 700 prisonniers français furent noyés à la fois dans le Mino, des corps entiers périrent égorgés la nuit dans leurs logemens, des barbaries atroces s'exerçaient journellement sur les blessés et les traineurs.

Les dispositions offensives des Espagnols étaient vivement excitées par le voisinage de la Romana , qui ne descendait jamais de ses montagnes sans faire quelqu'expédition fatale aux troupes françaises. Ce général , qui n'avait pu sauver de sa défaite que quelques milliers d'hommes, était, avec oe

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