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pelle une circonstance de ma première déposition. Je proposai de se retirer à Chambéry, où je comptais être joint par les Suisses. Au mot d'étrangers le maréchal parut offensé, et dit que si les étrangers mettaient le pied en France ils seraient pour Bonaparte ; qu'il n'y avait d'autre parti pour le Roi que de se faire porter sur un brancard à la tête de ses troupes, et qu'elles se battraient, excitées par sa présence. Que voulez-vous ? ajouta. t-il, je ne puis arrêter l'eau de la mer avec la main! Il nous dit ensuite que tout cela fetentirait jusqu'au Kamtschatka. Ces mots me donnaient de l'inquiétude. J'en parlai à M. de Bourmont, qui me tranquillisa , en me disant : Je ne compte pas sur son dévouement, mais je compte sur sa loyauté. Je rentrai à la préfecture et me mis au lit. Vers midi mon valet-de-chambre vint me dire que le maréchal Ney avait proclamé Bonaparte. Je ne pouvais le croire. J'allai chez M. de Bourmont. Il me dit que le maréchal les avait réunis, Lecourbe et lui ; qu'il leur avait dit que la cause des Bourbons était perdue ; qu'il y avait du danger à se réunir à Bonaparte; qu'il aimait mieux le courir que de supporter les humiliations dont l'abreuvaient les Bourbons; que c'était une chose convenue entre lui, d'autres maréchaux et le ministre de la guerre; que le Roi , n'ayant pas tenụ ses promesses, on avait arrêté de changer de dynastie; qu'on avait d'abord pensé au duc d'Orléans; mais que, dans l'intervalle, ayant appris que Mme Hortense avait formé un parti pour Bonaparte, on avait été obligé de se joindre à lui; qu’un commissaire avait été envoyé à l'île d'Elbe pour

lui faire des conditions. Lecourbe m'a dit les mêmes choses, -mais avec moins de détails. J'ai vu ensuite le maréchal. Il m'a dit de me dre dans ma préfecture. J'ai refusé. Il a insisté.

ren

Avant tout, m'a-t-il dit, vous êtes Français; si j'avais pu rester fidèle, je le serais encore; mais c'est une affaire finie ; ils ont des idées trop opposées aux nôtres. Au reste, il ne leur sera fait aucun mal ; on leur donnera un apanage et on les conduira aux frontières. Les maré. chaux exposeraient leur vie pour les défendre.

« Il ajouta que dans le même moment le due de Dalmatie faisait son mouvement à Paris. Le colonel Tassin m'a dit qu'il avait ordre de m'arrêter. »

M. le chancelier : Avez-vous remarqué la décoration que portait le maréchal?

Le témoin : Je crois être certain qu'il avait la plaque à l'aigle ; cependant je ne puis l'affirmer; il me semble aussi qu'il avait la croix de Saint-Louis, et je ne pouvais assembler cela.

Le maréchal : Les discours qu'on me prête sont beaucoup trop longs. M. le préfet a eu le tems de les préparer. A l'époque dont je parle, le duc de Dalmatie n'était plus ministre de la guerre; c'était le duc de Feltre. Ce que j'ai dit est la suite des conversations que j'ai eues après le 14, et de l'influence des agens de Bonaparte. Au reste, ce que vous m'avez dit m'a fait beau

M. Berryer a appliqué que ce que le maréchal venait de dire s'appliquait sur-tout aux détails que le témoin lui avait donnés sur l'esprit public et les dispositions des troupes. Il l'a invité à vouloir bien les préciser.

Le témoin : En rapportant ce qui s'était passé à Bourg , j'ai dit que c'était une rechute révolutionnaire ; j'ai dépeint la stupeur profonde des gens de bien; j'ai dit que trois ou quatre communes limitrophes de mon département avaient arboré le drapeau tricolore ; que j'étais

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coup de mal.

.

depuis deux jours dans une impuissance absolue, lorsque le 76e régiment s'est insurgé.

Neuvième témoin. Le comte de Grivel, maréchal-des-camps et armées du Roi, inspecteur des gardes nationales du département du Jura, chevalier de Saint-Louis , etc. , après les interpellations ordinaires , & déposé à-peu-près en ces termes :

« Le maréchal arriva dans la nuit du 11 au 12 mars à Lons-le-Saulnier. Je me présentai chez lui le 12;

il me demanda l'état des gardes nationales du département. Le lendemain 13, alarmé des bruits qui se répandaient sur la marche rapide de Bonaparte'en-deçà de Lyon, je me transportai chez le maréchal ; je lui offris de faire marcher sur Dole tous les volontaires du département et ceux de la garde nationale ; qu'ils se mettraient en rang avec ses: soldats, et qu'il n'en pourrait résulter qu'un très-bon effet. Le maréchal Ney répondit d'un ton véhément que tout le monde était de bonne volonté, mais que les volontaires marcheraient quand il en serait tems, et qu'il en donnerait l'ordre; qu'il n'avait besoin avec lui ni de pleurnicheurs ni de pleurnicheuses.

« Sur mon observation , que les volontaires que je lui proposais ne verseraient point de karmes, qu'ils étaient Français, dévoués à leur Roi; qu'ils s'armeraient, s'équiperaient et s'entretiendraient à leurs frais, et que, s'il voulait les faire marcher, il fallait au moins les avertir de se tenir prêts et en faire un état, il se radoucit alors extrêmement, et me dit: Faites cela.

« Dans la soirée du 13 j'écrivis trois lettres; une au Roi, une au comte Dessoles , et la troisième au comte de Vioménil. Je leur rendais eompte de l'esprit des troupes, dont je leur an

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nonçai que plus de la moitié passerait du côté de Bonaparte si elles se trouvaient en présence; que, quant au maréchal Ney , il brûlait de sé inesurer avec l'ennemi de la France; car je croyais le maréchal fidèle et dévoué au Roi.

« C'était l'opinion générale, et celle du comte de Saurans , aide-de-camp de MONSIEUR, et qui se soutint jusqu'au 13 au soit.

« Le 14 je me rendis à la revue. J'y vins près de trois quarts d'heure avant le maréchal, qui y arriva avec de la cavalerie.

« On vint me prévenir que j'avais tort d’assister à la revue ; qu'il était certain que

le maréchal Ney allait trahir le Roi en proclamant Bonaparte, et que le fait avait été avancé par M. le lieutenant-général Bourmont. Je n'y voulais pas croire.

« Le maréchal ordonna qu’on fît sortir du carré les personnes étrangères. Je crus que cet ordre ne me concernait pas, puisque j'étais reyêtu de mon uniforme, avec les marques distinctives de maréchal-de-camp, inspecteur

de la garde nationale. Je ne m'éloignai donc pas. Le maréchal s'en aperçut, et me fit de la main commandement de me retirer : en disant : «

Et M. de Grivel aussi, derrière l'infanterie. »

« Je soupçonnai alors que l'avis qui m'avait été donné n'était pas sans fondement. Je m'acheminai lentement vers un angle inférieur du carré, où je restai. Le maréchal alla se placer à l'angle opposé de l'extrémité du carré, se tourna vers les officiers et sous

officiers de cavalerie, qui avaient mis pied à terre, lut la proclamation qui commence par ces mots : « Officiers, sous-officiers et soldats, la cause des Bourbons est à jamais perdue, etc. »

Surpris et indigné de ce que personne be réclamait et ne s'opposait à cette démara

et

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che, je me retirai et remontai à cheval. En traversant la ville , je vis les soldats et les habitans en insurrection, m'accablant de cris séditieux. Je me rendis chez M. le préfet, et partis ensuite pour Dole, où j'espérais encore conserver au Roi des sujets dévoués. Je m'arrêtai en route chez le père de M. de Vaulchier, où je couchai. Je l'y rencontrai lui-même. Il me montra l'ordre du maréchal d'administrer le département au nom de Bonaparte, et que, sur son refus, il lui avait dit

que

c'était une bêtise; que tout était préparé d'avance; que les troupes étaient échelonnées de distance en distance jusqu'à Paris, et que l'empereur y entrerait sans brûler une amorce.

« Le témoin a déposé de plus, par ouždire, que les caissons arrivés étaient vides, mais qu'il n'en avait pas la certitude ;, qu'il ne les avait pas vus lui-même, et qu’un colonel, par son influence, avait fait rétablir le dra. peau blanc à Lons-le-Saulnier le 14. »

Le maréchal a prétendu ne pas avoir connaissance de ce fait, et assuré que l'on n'avait pas crié vive le Roi!

Dixième témoin. M. le comte de la Genetière, major d'infanterie, chevalier de Saint-Louis et de la Légion-d'Honneur, a déposé à-peu-près comme il suit :

« J'étais major en second au 64€ régiment de ligne, à la demi-solde, à Besançon.

Ayant appris le g le débarquement de Bonaparte , j'allai offrir mes services à M. le comte de Bourmont, qui commandait alors la division, afin de marcher contre Bonaparte sous les ordres du maréchal Ney, qui venait d'arriver à Besançon. Mes services furent agréés par le maréchal, et je partis le 11 avec M. de Fra

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